Fiat Tenebris

(Fulgurance inspirée du tableau l’Arche d’Arnaud Martin et parue dans l’Ampoule n°3)

L'Arche

Pantomimes d’homo sapiens attifés de nippes en lambeaux, à peine des ombres de nous-mêmes, égarées dans l’ombre advenue, indélébile et inédite, irréparable, nous marchons longtemps, grisâtres, poussiéreux, nauséabonds, titubant à travers ce no man’s land cramoisi, des terres noircies à perte de vue, marchons longuement, avec une lenteur admirable, une minutie presque grotesque, façon gastéropode sujet aux crises d’arthrose. Lenteur tout de même exceptionnelle eu égard au degré extrême de notre épuisement et à la progression foudroyante de la maladie, qui aura raison de nous dans moins d’un jour ou deux. Nous avons consommé depuis une plombe la lie de nos forces, atteint le fond du tonneau, dévoré le bois et englouti la ferraille des arceaux avec, mais nous allons encore un peu, quand même un peu plus loin, et, à chacun de nos pas, le terminus nous pend au nez comme un épais filet de morve. Il nous épie même, nous inspecte de bas en haut, en fin connaisseur, attend son moment, sans se presser ni se faire de bile, limite dédaigneux, assuré de notre sort et nous faisant grâce des ultimes sursauts de vie qui poussent encore nos carcasses à peu près droit devant nous, en direction de nulle part. Nous marchons, laissant le pire en arrière, voulons-nous croire, en arrière, loin, loin dans notre dos, sans jamais nous retourner, oui, nous marchons encore, à tout petits pas, terrassés par la soif, marchons, un pied après l’autre, nous enfonçant jusqu’aux mollets dans la couche de cendres qui recouvre le sol, duveteuse en surface, poisseuse en dessous, marchons, s’il ne reste que ça à faire, abandonnant parfois une chaussure en chemin, restée ventousée dans la gangue grisâtre. Exact, plus que ça à faire : avancer, tabassés par la faim, plus rien au ventre qu’un grand vide empli de feu et de couinements de bestioles féroces, un grand vide à se tordre, à se replier deux, ou plutôt quatre, huit, seize fois de douleur sur nous-mêmes, plus rien que de la peau sur nos squelettes abonnés aux zigzags dans ce paysage atomisé, parcouru de troncs calcinés et de carcasses d’animaux noircies par le feu nucléaire. Une peau toute grise, desquamée et suintante, sur nos visages émaciés, avec des regards perdus, nos  yeux sont froids, comme éteints, au fond des orbites ourlées de lignes sombres, de taches violacées, creusées par la terreur, creusées jusqu’au bout de nos forces, mais nous marchons encore, marchons des nuits entières qui n’en font plus qu’une, une seule et même longue nuit, longue, longue nuit recommencée, une nuit du diable, nuit en millefeuille, strates sur states létales, couches sur couches toxiques, d’une épaisse poussière noire en suspension dans l’atmosphère, et qui embrouillarde le monde assassiné, le paysage monochromatique terrassé, morne plaine jonchée de rocailles ensuifées, marchons, donc, des jours durant, qui n’en sont plus, jours opaques et froids, insoupçonnés, transfigurés par l’obscurité, la poussière noire devenue notre lot, notre pain quotidien qui craque et grince sous nos dents, déjà à demi déchaussées par les radiations. Et le ciel n’est plus que ça, moins que rien, même plus question de parler d’un ciel, et puis l’azur, et puis le zénith, et l’horizon aussi, tout est perdu, le Nord, le Sud et le reste, tout est enténébré sans rémission, escamoté, remis à jamais, à d’impossibles karmas, et les étoiles n’existent plus, n’ont même plus de noms, de noms pour personne, et le soleil n’est plus qu’un mot lointain, qu’on ne lira plus, qu’on ne dira plus sans passer pour fou, qui ne nous dorera plus la pilule, un mot inepte, ordurier, incongru, inapte à nous réchauffer quand nous tâchons de prendre un peu de repos, nous regroupant, nous agglutinant en cercles resserrées entre les souches d’arbres éclatées par le feu, partageant les dernières gouttes d’eau au fond de nos bidons en plastique, une eau trouble et marron, puisée quelque temps plus tôt, au bord d’une rivière où flottaient sans bruit des cadavres de vaches, de chevaux et d’enfants, une eau qui nous empoisonne aussi sûrement que l’air que nous respirons. Oui, un peu de repos, les uns contre les autres, avachis dans la poussière, étourdis par le parfum bon marché de notre mort lente au radium, c’est ça, un peu de repos du fait que l’un de nous n’en peut vraiment plus et qu’il ou elle a dit : « Arrêtons-nous rien qu’une seconde », et il ou elle l’a dit d’une voix reconnaissable entre toutes, c’est la voix de celui, de celle, qui, après ça, ne parlera plus, plus jamais. Une petite pause, c’est vraiment tentant, vu les circonstances, mais les sirènes de l’abandon, du lâcher prise, promettent des délices mortellement vénéneux. Après que nous sommes tombés les uns sur les autres, dans un profond sommeil, il s’en trouve toujours un ou une pour s’éveiller brusquement en sursaut et secouer les autres : « Allons, il faut repartir », ce à quoi nous avons tous envie de demander : « Pour aller où ? », mais nous nous abstenons de formuler la question à voix haute, pour aller où, pour aller où, ç’a tout d’une équation insoluble, l’arithmétique du cul-de-sac, nous allons simplement mourir un peu plus loin que nécessaire, mais, chaque fois, avant de nous redresser comme nous pouvons, avant de nous remettre en route, nous devons, une fois encore, nous séparer d’un ou de deux, parfois de trois, voire de quatre d’entre nous, qui se sont endormis pour la dernière fois, et il nous faut les abandonner derrière nous, littéralement rendus à la poussière, sans même un petit détour chez le croque-mort.

Avec un peu d’imagination, nous pouvons aisément nous figurer le côté pathétique de l’odieuse saynète qui a précédé l’instant t. Le monde avant, le monde après. Oui, ils sont tous là dans nos esprits, tandis que nous marchons, sans plus nous demander comment ni pourquoi. Nous en façonnons les silhouettes, minces ou grossières, ramassées ou athlétiques, insignifiantes, des profils divers, avec ou sans moustache, surtout, jamais de barbe, plusieurs mâchoires carrées, un vrai menton en pointe de coude, deux ou trois types chauves ou pas loin, et celui-ci aussi, nous le voyons nettement, avec sa tête d’œuf à la coque, cheveux noirs gominés, coiffés très près de l’os du crâne. Il y a aussi une longue table, des verres à whisky avec des glaçons qui connaissent leur partoche, deux ou trois bols de crackers, emmental et goût piment, le général McMachinTruc en est très friand, nous le savons de source sûre. Quelques sièges aussi, il faut bien qu’ils posent tous leur cul quelque part, nous ne les imaginons pas debout au moment de faire partir le monde en fumée, mais pas sur de banales chaises en plastique, ça non, nous conceptualisons de profonds, de confortables fauteuils en cuir d’alligator, inclinables et montés sur roulettes, ça va de soi, rehaussés, il le faut bien, d’élégants appuie-têtes tapissés de peau de léopard, ou de koala, c’est selon le sale goût de chacun, mais ce serait presque oublier d’évoquer l’option premium, délivrant de délicieux massages du dos, des lombaires, des fessiers et des muscles à l’arrière des cuisses, avec une double molette de commande personnelle, sertie dans l’accoudoir, permettant de varier l’intensité, l’approche, la subtilité du massage, et même, de concentrer l’effet vibratoire du dispositif, avec une précision de l’ordre du millimètre, en un point spécifique de leur anatomie, qui ne tient qu’en quatre lettres, ces messieurs-ci, oui, oui, ces messieurs-là, si, si, étant, comme nous tous, également équipés d’un anus, pas un pour tout le monde, non, non, chacun le sien, et ils apprécient tout particulièrement de le voir atteindre à un coefficient de dilatation optimale, susceptible de faciliter, sans un seul bruit suspect, l’évacuation des gaz fétides accumulés dans leurs intestins à force de ripailles et de bon vin.

Sans avoir pourtant réclamé une petite halte, l’un ou l’une d’entre nous, ou bien les deux à la fois, s’abat soudain d’un seul tenant comme un arbre tranché net à hauteur des chevilles, alors nous pensons encore plus fort à eux tous, nous sentons, comme un fer brûlant au fond de nos ventres, l’absolue mesquinerie de leurs rictus. Ce sont quelques vieux sénateurs suprématistes, un quarteron de généraux très en faveur de la suite, deux ou trois huiles en costard convaincues que le monde a six mille ans et que Dieu s’est reposé le septième jour. Et puis il y a l’autre. Il se tient en bout de table. La valise de Pandore est posée devant lui, grande ouverte, après que, chacun sa clé, chacun son tour, chacun ses mimiques, le général McMachinTruc et lui en ont déverrouillé le couvercle. L’instant est grave, mais nous entendons fuser de gros rires, s’élever des bruits de mastication, tintinnabuler des fonds de verre bruyamment sirotés. La coque en métal du couvercle de la valise est toute luisante sous les néons. Incommodé par les flatulences exotiques de ses voisins les plus proches, qui en connaissent un rayon en matière d’armes de destruction massive, l’homme à tête d’œuf s’allume un énorme cigare, espérant que la fumée atténuera la puanteur exponentielle à l’intérieur de la pièce où ils sont tous réunis. Pas de fenêtre à ouvrir là-dedans, nous n’allons pas les plaindre alors que nous mourons abominablement à cause d’eux, lentement mais sûrement irradiés, regrettant de nous être trouvés trop loin d’un des points d’impact, E = mc², tout est fini, mon amour, nous aurions pu disparaître dans un vibrant alléluia, un exceptionnel fiat lux éteignant tout dans la nanoseconde, même pas le temps de le dire, au lieu de quoi, au lieu de ça, mais qui sommes-nous et pourquoi marchons-nous encore, sommes-nous seulement encore humains, encore vivants ? C’est peut-être comme ça, la mort, une lente agonie qui n’en finit jamais.

Pas de fenêtre, en effet. Il s’agit d’une pièce secrète, logée au énième sous-sol d’un vaste et somptueux abri. Nous pouvons en apprécier les proportions dantesques. Les nantis ont tout prévu, nous n’en doutons pas, de quoi garer leurs fesses quand ça tournerait au vinaigre, et ç’a fait plus que ça, ce n’est pas du lait caillé que nous vomissons à chacun de nos pas, ni même par goût morbide d’un surprenant effet de mode si la peau de nos bras, de nos mains, de nos joues, se couvre de cloques, s’effiloche et part en jus de boudin, s’en va par couches entières au moindre contact, aussi nous n’allons pas frémir davantage pour eux, pas le temps de compatir si ça sent un peu fort le pet foireux là-dedans, ils peuvent bien pourrir sur pied dans leur luxueux cloaque. À coup sûr, après qu’ils ont finalement entré les codes de lancement sur le clavier numérique du joujou nucléaire, tout s’est joué dans un élan puéril d’amour-propre, mâtiné de suffisance, confit dans son jus de haine, tu vas voir ta gueule à la récré, et le mouvement ample, en arc de cercle, d’une grosse main moite de jubilation, venant s’abattre sur l’énorme bouton-poussoir rouge comme s’il était question d’écrabouiller une banale mouche à viande.

Ils pourront encore longtemps, langoureusement, se torcher le cul avec du papier de soie comme ils l’ont toujours fait. Nous n’en dirons pas plus, nous ignorons où ils se cachent, où ils se sont ensevelis, rats de haute lignée, qui mèneront toujours grand train, se gobergeant dans leurs spacieuses catacombes, leurs vastes tombeaux d’hommes encore vivants n’ayant jamais été des hommes, nous savons qu’ils nous survivront, ici et là, mais bien au chaud dans leurs pantoufles, dormant sur leurs deux oreilles, à moins que celles-ci, contre toute attente, ne se soient jamais trouvées toutes deux réunies du même côté de leur tête, oui, ils nous survivront, et leurs enfants survivront aux enfants que nous n’aurons pas, que nous n’aurons jamais plus parce que nous allons mourir, tous mourir, le si peu qui reste d’entre nous.

Nous ne savons plus comment, tout en marchant, nous avons continué à parler dans nos têtes. Était-ce pour nous tenir encore en vie, encore un peu ? Nous ne savons dans quel but. Nous ne sommes plus que six maintenant. Nous nous en apercevons soudain, avec le peu de lucidité qu’il nous reste. Pourquoi avons-nous tant marché ? Oui, nous avons marché, nous pouvons nous le rappeler, marché, marché, si longtemps, mais n’était-ce pas dans une autre vie, dans une autre mort ? Nous sommes immobiles désormais, arrivés quelque part sans nous en être aperçus. Quelque part, oui, but not over the rainbow. C’est ça, somewhere, c’est ça, nous nous en rendons compte, maintenant que nous ne marchons plus. Il fait toujours sombre, si sombre, si nuit, une nuit qui entre en nous et nous assassine encore, à chaque respiration, mais le paysage est différent, ici. Devant nous, le sol est plus sombre encore, et on dirait qu’il remue, comme un tapis ondoyant à perte de vue. A intervalles réguliers, sa surface se hérisse de fines crêtes blanches, lignes délicates de mousse argentée, aussitôt vues, aussitôt happées par la nappe sombre. Un long sanglot nous vient, grimpe et se tord dans nos gorges, une peine indicible, chagrin à l’échelle quantique, mais nous n’avons plus de larmes à verser, rien que du sang, des litres de sang empoisonné qui nous brûlent les yeux, et nous ne voulons, nous ne pouvons pas donner un nom à ce qui est là, il nous faut fermer les paupières. L’odeur même n’est plus ce qu’elle était et il nous faut aussi nous boucher les narines, pour nous convaincre, pour nous souvenir mieux. Oui, le son est bien resté le même, la même chanson si douce, apaisante, des vaguelettes du bout du monde, qui se hissent, se cabrent et frétillent, une dernière fois, au terme d’un long voyage, avant de s’abattre, pchuuiii, de s’abandonner, pchuuiii, de nous émerveiller, mais nous ne pouvons tout de même pas mourir  avec les yeux fermés, aussi nous les rouvrons sur le cauchemar éveillé que le monde est devenu. Oui, cette immense soupe charbonneuse avait jadis pour nom « océan » et nous étions des hommes alors, mais tout ça ne veut plus rien dire.

Nous ne sommes plus que six, six à la toute fin, encore debout, mais avachis les uns contre les autres. Un peu plus loin sur la droite, une forme se détache à la surface du manteau noir, qui ondule et clapote. La chose approche même assez vite, bondissant sans entrave sur l’échine d’une houle d’encre et, dans la fièvre écrasante de nos derniers instants, nous devinons les délinéaments d’une étrange embarcation. Ce ne serait rien de plus qu’une sorte de barque, sans rame, ni passager, ni capitaine, mais la coque, lisse et arrondie, semble faite d’un métal inconnu, irisé de flashs stroboscopiques, traversé de lignes aveuglantes, d’un blanc vif, d’un gris bleu apaisant. Comme le bateau achève d’approcher, nous distinguons mieux les deux longs masques blafards, qui ornent l’avant et l’arrière, sans que nous puissions deviner lequel est à l’un, lequel est à l’autre, comprenant d’instinct que c’est sans importance, que le temps est venu d’oublier nos questions.

Avons-nous jamais été autre chose que des bêtes féroces ?

Nous ne sommes plus des hommes quand nous montons à bord. Est-ce lui, ou bien elle, ou bien est-ce moi ? L’un de nous six se transforme le premier, la première, un peu avant les autres, tandis que nous voguons vers le large, que rien ne laisse vraiment deviner. Il-elle sera le Passeur, l’Ouvreuse. Il-elle l’est déjà.

Avons-nous jamais été autre chose que des particules de lumière, des poussières d’étoiles ?

Abandonnant, au fond du bateau, de vieilles loques éventrées par la métamorphose, le Passeur, oiseau de lumière, se lance par-dessus bord, plane un instant au-dessus de la surface, puis prend son envol, grimpe en spirale dans le ciel à refaire, à grands battements d’ailes, ses larges ailes aux extrémités épointées, on dirait comme deux longs pinceaux, oui, l’oiseau de lumière dessine l’air de son vol, il ouvre quelque chose dans la nuit, un pan d’autre chose, il peint du blanc dans son sillage, éparpille les particules fines assassines, et déjà l’idée d’une certaine lumière se devine au-dessus du monde. Un instant, le Passeur s’éloigne si haut dans le ciel encore noir que nous ne pouvons plus le voir, mais c’est sans aucune inquiétude de notre part, sans aucun sentiment, sans aucune émotion, nous sommes au-delà, ni vivants ni morts, appliqués à ce qui vient. Un-une autre d’entre nous a tout abandonné à nos pieds, fripes misérables et peau de nuit, il-elle était ombre et putréfaction, mais il-elle est le Suivant, oiseau de lumière qui ouvre ses grandes ailes blanches et s’élance au-dessus des flots, illuminant un morceau d’horizon, ouvrant une perspective sur un monde à venir, un monde sans nous, sans nous qui avons tout détruit, tout sali, tout corrompu.

Le Passeur est de retour. Il décrit de grands cercles au-dessus du bateau, avec force croassements, son habit tout noirci par la besogne accomplie, les ailes imbibées et dégoulinantes de ténèbres. Un ciel nouveau commence à se faire jour. Un peu de lumière, mais mille ans ont passé, déjà.

Alors, bientôt, nous serons six dans le ciel à refaire, six oiseaux noirs, six oiseaux sages, d’une sagesse ayant digéré la destruction de tout, et nous volerons au-dessus du monde pendant mille ans, dix mille ans, cent mille ans s’il le faut. Dès que nous aurons réinventé le ciel, arraché le bleu du fond de l’abîme, de tout là-haut, au cours de notre voyage sans fin, nous verrons le monde renaître, verdir sous les rayons du soleil, la nature reprendre ses droits et poursuivre ses ingénieux bricolages, et nous verrons tout cela sans un battement de cœur supplémentaire, libérés et sans orgueil.

 

 

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