Echauffements essentiels avant le grand Icare

(scribouille brodée sur le thème « L’éternel et l’éphémère » et parue dans La Piscine n°3)

dsc_0470 (2)

Depuis un certain décembre, l’antépénultième exactement, j’habite un quatrième étage, en surplomb d’un lotissement bordant la voie ferrée. A ma fenêtre de salon, ouverte sur le monde, je peux voir au loin sans entraves. De la hauteur sur ma propre vie. Chaque instant cherche ou perd son souffle, sa balance, rejoue son verdict, tricote sa certitude, ravaude son espérance. L’azur en cinémascope, je veux me pencher sur les choses, saisir un leitmotiv, un point de fusion, au croisement des lignes de fuite, une convergence entre couleurs et sensations, lumières et sentiments, décors et pulsations, hasard et raison, signe et non-sens. Tout à saisir ici et maintenant, tout à deviner, tout pour se tromper dans les grandes lignes, et ça s’échappe, ne se laisse pas, non, ne se laisse pas faire et/ou retenir. Maintenant est à jamais, pourtant je l’éprouve. Le ciel raconte tout, à sa manière intense et muette, mais on ne peut le dire. Aveugles. L’écran des choses devant nos yeux comme une porte fermée. Le cœur d’une âme sensible est pareille à une main qui se glisse sous la trame, sous le tissu de nos sens, comme sous un drap, quand on fait son lit au carré, qu’on tâche d’effacer jusqu’aux moindres plis, de gommer les bosses, les reliefs trompeurs, de s’épargner les zones de turbulence, les bringuebalements de l’esprit en déconfiture, impuissant face à l’inanité de toute forme d’expression voulant dire ça, rien que ça.
A quelque distance, du linge sèche et se balance mollement à l’arrière d’une maison aux volets bleus, et, dans le jardin voisin, une femme prend l’air, décoiffée, marche en cercles imprécis, les mains dans les poches d’un blouson. Plus loin, une portion de rue entre deux maisons, où passent trois enfants à bicyclettes, je perçois même leur rire et le frottement des roues du skate-board d’un quatrième larron à la traîne, une voiture passe, rien qu’au bruit, en bas, dans ma rue, des gazouillis là-bas dans les branchages, un roucoulement de tourterelle au faîte d’un toit, et d’autres véhicules, au loin, sur la grande route, tandis qu’un pigeon dessine un long trait qui s’efface devant ma fenêtre, les ailes en cadence, il est déjà passé, sur le fil du vide, et le vent fait une petite musique dans les feuillages, entre deux battements de cœur. Un train passe sous mes fenêtres, claque et vrombit, s’éloigne. Un chien du voisinage aboie, trois fois à suivre, d’un ton rauque, et un autre cabot lui répond, insistant, tous deux se taisent. Je remue le sucre au fond de ma tasse de café, un coq prend la relève, l’arôme précieux grimpe en volutes à mes narines, avec ce message de déjà-vu, comme des mots olfactifs, palimpseste minimaliste de mes jours, de mes nuits, de ma vie qui finira, comme toute chose tend vers sa fin, tour à tour lumineuse et sombre, ou bien les deux à la fois, le temps de rien, rien que le temps d’être, de vivre ce battement, un clin d’œil et tout est dit, la poussière s’amasse depuis des lustres.
Des arbres, on en voit jusque tout là-bas, embouteillant la jointure du ciel et de la terre. Les formes denses, ramassées, d’un vert sombre, des cyprès aux profils d’orfèvreries, sont comme des ombres dentelées en surimpression sur le fond du paysage, rendu brumeux par l’humidité montant des marais salants. Je pense à elle, à ses grands yeux verts, je la reverrai peut-être, et les files indiennes des peupliers, élancés et souples sont comme des pinceaux, trempant tête en haut dans une épaisse gouache bleue, et qui s’agitent imperceptiblement sous la brise chaude de juillet. Au loin encore, dans l’air poudreux, de longues silhouettes d’oiseaux glissent en silence, mais mon regard ne peut porter au-delà, accompagner, suivre leur voyage. Quelques éoliennes, très au loin, comme suspendues, on ne connaît pas l’horizon. N’est-ce pas là-bas que le monde prend fin ? Après ça, plus rien que le vide intersidéral, le cosmos en expansion, le fracassement des astres, une immense soupe de matière noire et d’hydrogène, des soleils en pagaille et tellement d’autres mondes possibles, inhabitables, incréés, bousculés, erratiques. Avec tout ça, le cerveau s’y perd, la raison patauge, échoue à bien mesurer sa propre insignifiance, son absolue moindre importance, sa petitesse irrévocable, alors que tout nous habite si fort, nous anime et nous heurte si précisément, si durablement jusqu’à l’extinction.
Bref, pas mal tout de même ce quatrième étage, je termine mon café, cherche mes mots, des esquisses d’horizons, des possibles d’invention, des enchevêtrements d’impressions intraduisibles, me glisser, me faufiler dans les interstices, un cri d’enfant au loin, et le chant d’un autre coq, une moto prenant de la vitesse, puis de plus en plus de vitesse, tandis que je gonfle mon ventre très fort, d’une bonne inspiration. Avec toute cette lumière, tout ce bleu du dehors, qui s’engouffrent chez moi, je me sens comme ivre. Déjà, question de gravité, le soleil descend, trop rapidement à mon goût, en direction de ce qu’on nomme l’ouest, le tout dans un fantastique mouvement en trompe-l’œil, secrètement articulé à toute une machinerie de poches de gaz que l’imagination ne peut contenir, de trous noirs ne se reposant pas le dimanche, qui goberaient toute la création en moins de six jours, et d’un nombre x de constellations portées au rouge vif et à la puissance n.
C’est l’heure des martinets, qui passent en sifflant à ma fenêtre, fuselés, rapides, précis, des silhouettes d’avions de chasse, taillés pour le vol, vol éternel jusqu’à ce que mort s’ensuive. Un martinet ne se pose jamais au sol, la taille de ses ailes l’empêcherait de redécoller, alors, quand le soir tombe, ils grimpent tous très haut en altitude et s’endorment, se laissant aller au gré des courants aériens. Ils sont revenus début avril, repartiront bientôt, bien avant l’hiver, mouvement migratoire imposant la promesse d’un retour. Cycles de vie, spirales ascendantes, un pas après l’autre, tandis que je rêve que je suis un oiseau du nom d’homme.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s