Dans la vapeur de rien ni de personne

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C’est la fin du jour et Clara se faufile, féline, secrète, sombre et lumineuse, dans la foule en mouvement des trottoirs. Elle marche vite, marche bien, anticipe et bifurque, bondit légèrement, slalome, évite les chausse-trappes par de savants jeux de jambes, les engorgements de corps se pressant dans toutes les directions, les ballotements de silhouettes à la dérive. Pas vraiment pressée, Clara. Si elle marche vite, vite et bien, c’est afin de ne pas rester engluée dans la cohue. Alors que la plupart des gens n’ont même pas idée de la façon appropriée de s’y déplacer, elle est passée maître dans l’art de ne jamais y ralentir. Souplesse et réflexe, promptitude, concentration. Son intuition ne la trompe jamais, elle sait y faire, entrevoit un chemin entre les silhouettes allant chacune leur chemin, elle suit un fil de lumière dans son esprit, une trajectoire subtile, ondulante, sur le qui-vive, susceptible de variations, à chaque nanoseconde. Il faut savoir anticiper, voir venir de loin les plus maladroits, les plus empruntés, les moins adaptés à l’absence même de logique inhérente aux déplacements d’une foule de grands boulevards. On ne peut pas expliquer, théoriser, comprendre. Il faut sentir, pressentir, être dedans sans en être, utiliser les courants propices qui se présentent, frôler les autres, se servir, le cas échéant, de leur propre énergie cinétique, mais sans jamais bousculer personne, sans jamais laisser personne la bousculer. Ses semblables, ceux qui savent surfer la foule, filer sans friction au sein de la masse erratique, elle les voit venir de loin, eux aussi. Ils ne peuvent pas la manquer non plus. Elle n’est pas très grande et ne s’habille pas de couleurs criardes, mais elle brille, vibre dans l’enchevêtrement de ses contemporains.
On a dit que rien ne la pressait, mais elle désire tout de même s’arracher, le plus tôt sera le mieux, échapper à cette foule. Oui, ce qu’elle veut ici et maintenant, c’est ne plus s’y sentir contenue, raison pour laquelle elle est devenue si douée pour s’en extraire. Une jeune femme lambda mettra une demi-heure, mais il ne lui faut pas dix minutes pour traverser le quartier commercial depuis son domicile et atteindre à l’Esplanade des Victoires, point névralgique de la ville tentaculaire, au pied de cinq tours vertigineuses dressées en arc-de-cercle, à cheval sur la frontière perméable entre 22 et 23ème districts. Pas moins de sept lignes d’aérotrams se rejoignent ici. Le sous-sol est dédié sur quatre niveaux à l’usage du subtram et aux élégantes boutiques du centre commercial souterrain le plus vaste et le mieux achalandé qu’on puisse imaginer. Chaque jour, des dizaines de milliers de personnes traversent dans un sens ou dans l’autre le vaste périmètre de l’esplanade et, là aussi, les lieux sont semés d’embûches.
Avec les petites échoppes disséminées un peu partout et proposant souvenirs, babioles et gadgets bon marché, avec les petits truands, vite installés, vite décampés, plumant au bonneteau les crédules de passage, sur de petites tablettes repliables, avec les bancs de touristes égarés ne sachant plus où donner de la tête pour dépenser leur argent, avec les gangs de pickpockets frayant dans la foule, avec les bonimenteurs, montés sur des estrades, vendeurs de rêves au rabais, bradant leur camelote, il se produit souvent des nœuds dans la foule de l’esplanade, des empressements, des échauffourées, rixes et coups de couteau n’y sont pas rares. Clara se passerait volontiers de devoir transiter par ici, or, il lui faut atteindre au pied de la tour C, celle qui est pour l’instant la plus éloignée de sa position, à près d’un kilomètre, tout au bout de l’esplanade. Elle tire tout droit vers la grande fontaine, qui en marque le centre et dont on voit émerger la partie supérieure au milieu d’un océan de têtes et de stands multicolores. Il faut plonger là-dedans, ça fourmille, ça s’agite, tous ces va-et-vient, ça n’en finit jamais, se dit Clara. De part et d’autre, les cinq tours s’élèvent très haut dans la nuit tombante, toutes fardées de logos, avec des lumières à tous les étages, et flanquées par les rampes massives des ascenseurs express conduisant aux stations d’aérotrams. En hauteur au-dessus de l’esplanade, c’est tout un maillage complexe de voies aériennes, qui traversent, zèbrent et découpent le ciel en tronçons. On ne voit pas d’étoiles tout là-haut. Il y a trop de lumières, trop de fines particules assassines en suspension dans l’atmosphère. Les vagues, les bruissements, les murmures, les cris de la foule, les grincements, les cliquetis, les couinements des aérotrams, les sifflements, les martellements des ascenseurs express, les beuglements des haut-parleurs crachant des slogans, des accroches, des annonces publicitaires, partout au-dessus des têtes, tout ça fait un bruit d’enfer.
Tout continue à fonctionner, pense Clara, d’un œil extérieur, on dirait que tout va bien, c’est comme si le nombre croissant des victimes du Jack Blossom Syndrome, une dizaine de milliers au bas mot, n’avait que peu d’impact sur la bonne marche des choses. La Machine est lancée. Depuis longtemps mise en lumière, l’Agonie-de-tout-ça n’est plus à démontrer. Le système se nourrit de sa propre destruction. Clara voit la vérité en face. La disparition, l’effacement, ont franchi la barrière des concepts, la frontière des analyses, quitté le champ de la synthèse. Fini la chronique d’une décadence annoncée. Le Jack Blossom Syndrome s’attaque à la chair même de l’humanité.
Elle sait que ça lui pend au nez, le JBS aura raison d’elle aussi, mais Clara garde le cap, en apnée dans le tumulte. Elle a des yeux partout à la fois, il faut rester vigilant. Elle sait d’expériences qu’un certain nombre de gens mal intentionnés fréquentent cette foule. Trois d’entre eux ont déjà eu à faire à elle, en deux temps. Mauvaise pioche. Peu probable que ces trois-là aient pu l’effacer de leur mémoire. Clara connaît des coups mortels à mains nues, hérités de son grand-oncle, et leur a laissé à chacun un petit souvenir. La première fois, elle avait été ciblée au hasard. Une jeune femme pas très grande, ni même très athlétique, mais gare aux apparences. Quand le type avait mordu la poussière, Clara avait vu le tatouage posé en travers de son cou, une espèce de hache avec des yeux, un de chaque côté du manche. La deuxième fois, ils étaient deux, même tatouage, même punition. Elle ne doute pas qu’ils la retrouveront. Ils peuvent venir à cinq s’ils le veulent.
Mais personne ne vient et Clara traverse l’esplanade sans encombre.
Après sept minutes, dont six à faire la queue pour monter dans l’un des ascenseurs express de la tour C, elle se trouve seule dans un des couloirs du soixante-douzième étage devant une porte vitrée qu’elle pousse devant elle du plat de la main sur une petite pièce tout en boiserie avec un comptoir d’accueil, une musique douce, un quatuor de plantes vertes et une paire de fauteuils pour patienter, mais elle n’a pas à attendre, une petite femme est là derrière le comptoir, qui lui dit, bonjour, Clara, en prenant ses main entre les siennes. Une grande paix émane de tout son être, comment allez-vous, elle demande, et elle le demande vraiment, ce n’est pas une question pour la forme, mais une question du fond du cœur, le bien-être de Clara lui importe vraiment. Elle a un beau visage qui ne triche pas avec son âge, comme tant d’autres femmes de sa génération, frisant la soixantaine et qui en paraissent vingt-cinq. Elle a de longs cheveux noirs, un peu cendrés, rassemblés par une pince derrière sa nuque, et des yeux doux d’un bleu enveloppant, un sourire apaisant et radieux. Clara répond qu’elle va plutôt bien et se laisse entraîner le long d’un couloir formant un coude, vers une première porte avec un panneau blanc et le mot « hammam » en belles lettres noires tracées à main levée. Ingrid, c’est son prénom à la petite femme, Ingrid dit à Clara qu’une bonne demi-heure dans la vapeur chaude lui sera bénéfique, pensez à bien vous détendre et à respirer profondément, en un mot, prenez soin de vous, vous êtes là pour ça, Sonia s’occupera de vous tout à l’heure. Ça vous va comme ça, elle demande en souriant, une main sur l’épaule de Clara, mais ça n’a rien d’une question, évidemment que ça lui va à Clara, et elle sourit, elle aussi, merci, c’est tout ce qui lui vient à l’esprit, merci, Ingrid, à tout à l’heure.
Elle entre dans une pièce rectangle, spacieuse, carrelage au sol, murs lambrissés, faisant office de vestiaires, jette son sac à dos sur un des bancs et commence à se dévêtir. Tout au fond de la pièce, au-delà d’une ouverture dans la cloison, il y a une femme sous la douche, maillot de bain blanc deux pièces, plutôt bien balancée, qui se frictionne les épaules, les bras, le ventre, les cuisses, ébouriffe ses cheveux noirs coupés à la garçonne, sous le jet d’eau clair jaillissant du pommeau, se trémousse encore un peu, souffle un grand coup et s’éclipse. On entend alors la porte vitrée du hammam s’ouvrir et claquer. Dans l’intervalle, Clara a ôté ses chaussures, placé en boule une chaussette dans chaque chaussure, enlevé son pantalon fuseau, quitté son pull moulant, déboutonné son chemisier, fait glisser sa culotte jusqu’au sol, décroché son soutien-gorge, réalisant au fur et à mesure, une jolie pile de vêtements sur le banc. Une fois enfilé son maillot noir une pièce, elle passe à son tour du côté des douches. Le jet d’eau la bouscule chaudement à hauteur de l’épaule gauche et elle plonge la tête sous la cascade. Un moment, elle laisse l’eau lui faire du bien, le souffle dans son ventre, puis elle tire vers elle la porte vitrée du hammam et pénètre dans l’étuve. Un léger parfum de lavande. Dans la brume chaude, elle fait bonjour à la silhouette assise de la femme au maillot blanc deux pièces. Elles sont seules et la femme lance un salut jovial tandis que Clara prend place face à elle.
« Vous venez souvent ici ? lui demande la femme.
— Aussi souvent que possible. Et vous ? »
Un moment de flottement. La femme inspire une fois, expire longuement, et Clara a saisi, perçu une tension, une blessure dans son souffle avant qu’elle ne réponde :
« Oh, je ne compte plus… plusieurs fois par semaine depuis six semaines…
— Six semaines. Depuis que ç’a commencé ? »
Les deux femmes se regardent et comprennent que quelque chose est sur le point de se nouer. La rencontre n’est pas fortuite, il y a là un point de fusion, point de non-retour.
« Oui, c’est ça, reprend la femme, avec tout ce qui se passe… ça me fait du bien de venir ici, j’en ai vraiment besoin, ça me détend tellement… j’ai été témoin d’un cas… en janvril… avant que tout ça ne prenne de l’importance… mais j’ai su tout de suite que ce n’était pas… pas… un hasard, non… oh… pardonnez-moi… je… »
Un sanglot l’empêche de poursuivre. Clara se sent prise au dépourvu, ouvre la bouche, ne sait que dire. La femme a laissé tomber son visage entre ses mains et pleure sans plus pouvoir s’arrêter, avec tout ce qu’il faut de tressaillements et de hoquets. Clara s’est levée, l’a rejointe dans la brume chaude. Assise à ses côtés, sans un mot, elle passe son bras droit autour d’elle. Le geste ne lui paraît pas déplacé, ce que lui confirme la femme en se laissant aller contre elle, sa tête vite posée contre son épaule. Clara n’a pas réfléchi. Tout s’est joué en une série de mouvements fluides, empathiques, un élan du cœur. Elle pense qu’on a tous besoin d’un peu de douceur et d’écoute, dans ce monde plus que jamais indéchiffrable.
Alors voilà deux inconnues qui se retrouvent, après un temps aussi long qu’incertain, un temps sans mesure, le temps de tous les possibles. L’étreinte les apaise toutes deux. Ici et maintenant, l’une ne serait rien sans l’autre, et inversement, elles procèdent d’un tout et le comprennent en toute conscience.
Bientôt la femme s’écarte légèrement, se redresse, murmure qu’elle s’appelle Clarisse, en plongeant son regard dans celui de Clara, qui frissonne, se tend, se relâche, chuchote qu’elle est Clara. Clarisse frissonne, elle aussi, se tend, se relâche, chuchote qu’elle est professeur de lettres modernes. Leurs mains se joignent. Clara répond qu’elle est écrivain.
« Alors je partirai la première, annonce Clarisse.
— Non, ne dis pas ça.
— Tu sais que c’est vrai. »
Victime d’un de ses travers, Clara reste sans voix. Dans la pratique de son métier, elle passe un temps considérable à peser ses mots. Elle les cherche, goûte leur sonorité, les déniche, les remâche, leur tend des embuscades, leur proposant des jeux pour colorer les artifices de ses fictions, polissant ses trouvailles, en quête d’une musique, d’une harmonie de fond et de forme. Parfois même, elle leur pose des questions, très à l’écoute de leur réponse, pour mieux les choisir, les associer, les permuter entre eux, tenter des mariages contre-nature, leur ouvrir des portes ouvrant sur des chemins jamais empruntés, non, jamais. Amoureuse des mots, patiente et disciplinée, qui sait absolument que rien ne vient sans effort et qui sait aussi que rien ne vient dans un effort brutal, pressé, elle leur fait longuement la cour, les caresse en esprit pour mieux les libérer d’elle-même, laissant peu à peu s’effondrer ses propres barrières mentales. Pourtant, en dernier ressort, elle reste toujours une juge implacable, sans remords, et versatile avec ça, qui revient sur ses premières, ses deuxièmes, ses énièmes idées, qui congédie et qui condamne sans autre explication, sans un mot d’excuse, qui passe à la trappe ceux-là même qu’elle avait tellement désirés, la veille ou l’avant-veille, des mots qu’elle avait cru voir prendre leur envol, encore un quart d’heure plus tôt. Des mots soudain brûlés vif, noyés sans retour dans les profondeurs de ses brouillons bardés de cicatrices, entre les pages de ses carnets, objet-lieu de tous les sacrifices. Que tel ou tel mot soit employé ou rejeté, que telle ou telle phrase soit mise en lumière ou mort-née, Clara aura longuement prélevé, longtemps bu, avalé et/ou recraché l’eau du puits du langage en elle et, souvent, lorsque vient le moment d’exprimer simplement les choses dans l’altérité, elle vient à manquer de tout, comme asséchée, privée du moyen de parler à force d’avoir tellement écrit.
« Tu sais que c’est vrai, réaffirme Clarisse.
— Oui. »
Voilà, il suffit parfois d’un seul mot, trois lettres : oui, et tout est dit. Clarisse va parler maintenant, elle le veut, elle le doit, avant qu’il ne soit trop tard. Même si le sens de tout ça sera peut-être perdu en chemin, Clara écoutera très attentivement, abreuvée par chacun des mots employés :
« Qu’est-ce qu’on peut dire ? A propos de ce qui arrive. On n’y peut rien ? Ou bien est-ce qu’on doit continuer à se battre ? Nous battre avec nos armes, des armes qui, par bonheur, ne versent jamais le sang, mais comment faire quand il arrive ce qu’il arrive ? Pour moi, tout a commencé avec Boniface. Il a été le premier, le signe de ce qui allait se produire, et j’en ai été directement témoin. C’est par Paula, ma voisine de palier, que j’ai fait sa connaissance. Il y aura bientôt un an. Boniface habitait une dizaine d’étages plus bas dans notre tour. Paula et lui s’étaient liés d’amitié entre deux étages, pendant une longue panne d’ascenseur. Je suis très vite tombé sur lui au cours d’une des nombreuses soirées organisées dans nos étages. Un grand type tout mince, intense, cultivé et lunaire, avec des lunettes rondes et de longs cheveux cendrés ramenés en queue de cheval. Je ne peux pas dire avoir jamais vraiment fait connaissance avec lui. Il ne m’est pas apparu comme particulièrement à l’aise en société. Peut-être était-ce parce qu’il avait beaucoup trop de choses en tête pour être vraiment avec les autres. On voyait ça dans ses yeux, une grande richesse intérieure, une préoccupation constante pour une chose qui resterait toujours hors de sa portée. De fait, ceci le rendait assez peu accessible. Très cultivé et lettré, mais parfois pédant, grimpé sur le piédestal de son savoir. Il avait certainement lu plus de livres dans sa vie que l’ensemble des gens présents au cours de ces soirées, mais il avait une façon de les remettre en place, face à leur ignorance, qui n’était pas du goût de tout le monde, pour ne pas dire de personne. Nous aurions pu avoir des choses à nous dire, mais, en raison de cette attitude, je n’ai jamais saisi l’occasion d’avoir une vraie conversation avec lui. En soi, ça n’a pas d’importance, même si je l’exprime comme si ça en avait. Avec ce qui s’est produit, j’éprouve le regret de ne pas l’avoir mieux connu, mais je ne saurais pas exprimer précisément ce qui est la part de ce que je ressens et la part de ce que j’imagine ressentir. Je n’ai peut-être pas autant de cœur que je le croyais, après tout.
— Ne dis pas… »
Clarisse pose sa main sur la bouche de Clara pour la faire taire :
« Essaie de ne pas m’interrompre, je ne sais pas de combien de temps je dispose… mmh… est-ce que ça fait une différence avec avant ? Non… on ne sait jamais de combien de temps on dispose… exact ?… je ne dois pas avoir peur… je vais… oui… te dire… c’est au cours d’une de ces soirées, en janvril dernier. Boniface a certainement encore eu une réflexion un peu appuyée de vieil universitaire paternaliste et Thomas, le mari de Paula, sort de ses gonds, tu nous fais chier, à la fin, Boniface, avec tes grands airs, t’en branle jamais une, enfermé chez toi du matin au soir, à faire dieu sais quoi, mettre du vent en boîte ! Mince, Clara, il aurait fallu que tu sois là pour voir l’expression sur le visage de Boniface, l’homme obsolète incompris dans toute sa splendeur. Un moment, sa bouche a conservé la forme d’un O, mais le son est resté coincé au fond de sa gorge. Il se fait un grand silence, quelqu’un a même baissé le volume de la musique. Si je mets du vent en boîte ? questionne soudain Boniface, le rouge au front. Je ne me souviens plus des mots exacts qu’il a employés après ça. Il a été très digne dans sa colère, mesuré, mais intense, nous expliquant à tous qu’il luttait pour maintenir la lumière dans un monde obscurci par l’ignorance et l’uniformisation, l’appauvrissement du langage et le recul de la culture. Là où la connaissance s’amenuise, là où elle perd de son importance aux yeux des gens, la tolérance et l’empathie font peau de chagrin, la violence vient et grandit. Boniface s’exprime avec une telle ferveur que plus personne ne pipe mot. Là-dessus, il nous invite tous à le suivre. Venez chez moi, il s’époumone, venez chez moi, je vais vous montrer si je fais du vent. La moitié d’entre nous lui emboîte le pas, on se retrouve sur le palier, nos verres à la main, riant et chantant. On est comme des gamins, tout excités à l’idée de découvrir en quoi consiste la mission que Boniface s’est assignée. Encore tout cramoisi, il a déjà appelé l’ascenseur, et vous allez voir un peu ça, il gueule, puis voilà qu’une première fournée d’invités grimpe avec lui dans la cabine. Je suis du voyage. Un temps, l’ambiance est un peu élastique à cause de la poussée vertigineuse imprimée à nos corps soudain propulsés quinze étages plus bas. Chez Boniface, nous découvrons une collection de machines à écrire. Il en possède plusieurs centaines, il y en a absolument partout, dans toutes les pièces, du sol au plafond, des monceaux de machines à écrire, dans des meubles, sur des étagères, dans des piles de cartons, derrière des vitrines, des machines pas toutes en bon état, avec des touches manquantes, des barres de lettres tordues, des carrosseries défoncées. Parfois même, ce sont des machines en vrac, des bouts de machines à écrire, plus que des souvenirs de machines à écrire, une véritable allégorie du langage carambolé, passé à la casse, et nous nous mélangeons, nous nous dispersons, intuitifs, la fête se poursuit avec un thème imposé, nous sommes là, heureux et ivres, entourés de machines à écrire. La plupart d’entre nous n’en avaient jamais vues et certains se demandent encore pourquoi on n’avait pas pensé à les équiper d’un écran, vraiment ineptes, nos ancêtres.
Boniface est là qui nous explique, qui s’emporte, qui nous présente tel ou tel modèle vieux de deux siècles, de vraies beautés, ces machines à écrire, du travail d’orfèvre, et le voilà, passionné, inextinguible, ahurissant, méconnaissable, qui psalmodie, Remington, Underwood, Empire, Oliver, Smith Premier, Yost, les derniers d’entre nous sont arrivés, nous rejoignent, et il ne se tient plus, Boniface, il va, court, vole, d’une machine à une autre, ses pieds ne touchent plus le sol, il joue en circuit fermé, Hurtu, Corona, Lambert, Darling, Typo, Celtic, Adler, Perkeo, nous entraîne dans une autre pièce, puis dans une autre encore, regardez-moi cette petite merveille, Hammond, Gundka, Mignon, Junior, Idéal, et avec tout ça, il n’est même pas essoufflé, notre Boniface, il bondit et glisse, caresse un modèle, sursaute et se retourne, ses yeux pétillent et s’embrasent, il annonce que celle-ci a appartenu à Ernest Hemingway, ou à Joseph Konrad, Raymond Chandler, Doris Lessing, Gabriel Garcia Marquez, il nous assure que Boris Vian a écrit L’Ecume des jours sur celle-là, que Ray Bradbury a pondu Chroniques Martiennes sur cette autre, et, dans cet étonnant vertige qui nous étourdit tous, j’ai sérieusement envie de faire pipi, je déniche les toilettes, elles sont là, cachées derrière une porte, je m’y barricade, la tête me tourne, je reste un moment à rêvasser après avoir fini de faire pipi, et en sortant des toilettes, je croise, Louise, t’as pas vu Boniface, elle me demande, et je réponds non, tu vois, comme une idiote en désignant l’intérieur des toilettes d’un geste dans mon dos, comme s’il avait pu se cacher là-dedans avec moi. Tout le monde est en train de le chercher, mais ça ne dure qu’un temps parce qu’il n’y a nulle part où se cacher. On passe d’une pièce à l’autre, tous un peu sonnés, ahuris, pas de Boniface, on l’appelle, en vain, dans le vide, Boniface, Boniface, t’es où, putain, pas de Boniface, ça nous fiche une de ces trouilles, on est tous là sauf lui, tous là, réunis dans son salon, on est tous là, pâles et hagards, plus personne ne parle, le verbe est muselé, les mots sont cadenassés, la fête est finie et pas du tout comme on aurait pu s’y attendre… tu vois… Boniface s’est évaporé, quasiment sous nos yeux… »
Assaillie par une grande tristesse, Clara sent que quelque chose a rompu en elle. Elle cligne des yeux dans la vapeur chaude, cligne des yeux et s’aperçoit qu’elle est seule dans le hammam. Plus de Clarisse. Plus de vapeur non plus. Il fait si noir là-dedans que son cœur lui monte tout entier dans la gorge. Elle se lève, laisse échapper un cri de stupeur et se précipite sur la porte pour sortir de là. Je partirai la première. Les mots de Clarisse résonnent en elle douloureusement et elle ne peut pas raisonnablement se questionner là-dessus. Elle sait intimement pourquoi elle est encore présente.

Depuis un mois et demi, les autorités de la ville tentaculaire ont littéralement bu la tasse, submergées par la recrudescence soudaine des cas d’évaporation spontanée, expression de Jack Blossom, journaliste de presse bien connu pour ses éditos endiablés, devenu plus célèbre encore, après qu’il a été lui aussi victime du même phénomène. Le JBS ou Jack Blossom Syndrome, comme on dit maintenant, a donné lieu a quantité de théories alambiquées. Pas une seule n’a pu atteindre à la virtuosité naturelle d’un chat : retomber gracieusement sur ses pattes, nous regarder d’un air placide, détaché, et dire alors-tu-me-donnes-ta-langue ? Personne ne sait rien. On n’a même pas de statistiques fiables. Comme son nom l’indique, on ne peut pas prévoir quand ça va se produire, mais il est juste de préciser qu’il ne frappe pas au hasard. Au cours des trois premières semaines, artistes, musiciens, enseignants, pamphlétaires, poètes, philosophes, écrivains, comédiens, journalistes, chercheurs, polémistes, blogueurs militants, slameurs, essayistes, cinéastes, passés à la trappe, professionnels ou pas. Combien de doux rêveurs et d’iconoclastes évaporés ? Dès la quatrième semaine, d’autres cibles privilégiées s’ajoutèrent peu à peu aux précédentes. Réputé pour ton empathie, ton sens du partage, ton désintéressement, ton besoin de justice ? Tu souhaites créer du lien, donner du sens, tendre la main, prêter l’oreille à l’autre ? Salut, l’ami ! Des infirmières, des sages-femmes, des éducateurs, des médecins, à leur tour, ont tiré leur révérence.
Le Jack Blossom Syndrome s’accompagne souvent, avant ou après l’évaporation spontanée, de phénomènes dits de blanchiment, rien à voir avec l’argent sale. Ces phénomènes sont les signes tangibles du travail de sape que poursuit l’Agonie-de-tout-ça. Elle œuvre à la disparition et, pour se faire, va jusqu’à s’infiltrer dans la matière même, blanchissant les toiles des grands maîtres dans les musées, les pages des livres dans les bibliothèques, les bobines de films immémoriaux dans les cinémathèques, les mises à nu dans les carnets intimes, les brouillons illisibles de poètes disparus pour de bon, les livrets de partitions, les recueils de poésies des vieux bouquinistes. Un peu ici, un peu là, par petites touches, l’Agonie-de-tout-ça a l’éternité devant elle et grignote, ronge, vampirise, escamote, censure, ne se met jamais à table pour des broutilles, rien que du bon, surtout, afin que, bientôt, plus rien ne surnage que le médiocre, le mauvais goût, le vulgaire, le nombrilisme, l’inculture crasse, lortografe, le voyeurisme, l’individualisme, l’argent-roi, l’idiotie, la voie unique, rentre dans le moule ou crève, et les émissions de Cyrol Haniuna.

Il fait sombre, dans le vestiaire, si sombre que Clara en perd l’équilibre et s’effondre en travers du carrelage, tout collant d’une vieille couche de crasse et de poussière. L’atmosphère est rance, poisseuse, irrespirable. Clara n’y voit même pas à moitié, mais, à la faveur d’une lueur provenant des vestiaires, elle rampe à tâtons à l’extérieur des douches. Sortie de ses gonds, la porte livrant accès au couloir git en travers du seuil. La lumière vient de ce côté. Une ancienne veilleuse brille encore et jette sur les lieux un nuage de lumière verdâtre. Des détritus jonchent le sol du vestiaire et l’un des bancs est renversé sur le sol, mais Clara trouve ses vêtements tels qu’elle les a empilés.
Elle est sous le choc de ce qui vient de se produire. Les questions viendront ensuite, en boucle dans son esprit. Elle a compris qu’il n’y aura pas de réponses. Elle a froid et pleure si fort que ça résonne et tourbillonne. Elle manque d’air et s’empare de sa serviette pour se sécher au plus vite, toute tremblante dans la puanteur ambiante. A mesure qu’elle enfile ses vêtements, la peur grimpe en puissance. Elle n’ose pas appeler. Elle sait bien qu’elle est seule, du moins le pense-t-elle, il n’y a plus personne. C’est le dernier jour. Le dernier jour avant rien. Contrairement à ce qu’avaient annoncé de prétendus spécialistes du JBS, la dernière vague n’a épargné personne. Personne de bon, du moins. Oui ou non ? Elle sait qu’ils sont là quelque part. Combien sont-ils ? Ils la cherchent sûrement pour mettre un terme à tout ça. Ils la cherchent avec leur tatouage en travers du cou, tous le même. Une hache avec un œil de chaque côté du manche. Et quand ils la trouveront, ils se jetteront sur elle, morceau de choix, festin de roi, avec toute leur violence, leur insolence et leur bêtise. Et ils se jetteront sur elle sans un seul mot, parce qu’ils auront perdu depuis longtemps, l’usage du cœur et du langage.
Pourquoi je suis encore là, elle se questionne là-dessus pour oublier sa peur, finit par comprendre qu’elle seule peut être contenue jusqu’au bout dans sa propre fiction. Habillée, chaussée, sa musette en bandoulière, elle est prête à en découdre avec la réalité, redresse le banc sur ses pattes, le tire dans le couloir sous le halo verdâtre de la veilleuse et s’assoit, son vieux carnet de notes sur les genoux et son stylo à la main.
Comme elle ouvre la première page, elle laisse venir la vague mauvaise, le constat de sa propre disparition, à la vue des pages blanchies.
La fin sera donc au début. Et inversement. Elle commence à écrire.
C’est la fin du jour et Clara se faufile, féline, secrète, sombre et lumineuse, dans la foule en mouvement des trottoirs.
Elle n’a pas le temps de se relire, car déjà les mots s’effacent. Il lui faut tenir le rythme, tenir à distance, même infime, le blanchiment qui vient, vecteur de ténèbres, qui sourd de toutes parts, tenir le rythme jusqu’à la dernière syllabe, la dernière lettre de sa vérité, jusqu’à former autour d’elle un cercle parfait, Ouroboros.
Elle marche vite, marche bien, anticipe et bifurque, bondit légèrement, slalome, évite les chausse-trappes par de savants jeux de jambes, les engorgements de corps se pressant dans toutes les directions, les ballotements de silhouettes à la dérive…

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