L’envers de rien

(texte issu du recueil collectif « La Folie », mis en voix par Lise Paco sur Litt’Orale,com)

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Dès demain, deuxième jour de classe, Cathy se fera lointaine. On l’aura mise en garde contre toi. Toi, qui n’a jamais fait de mal à une mouche, et tu comprendras, ou peut-être bien que non, qu’il ne pouvait en être autrement, alors, profite tant que tu peux de l’instant présent, de la récréation matinale du premier jour d’école. Tout seul dans ton coin, comme d’habitude. La petite nouvelle reste à l’écart, elle aussi, intimidée, en repli. Les autres filles l’observent de loin et la snobent. Vos regards se croisent, tu hausses les épaules, puis tu souris, bêtement ravi. Elle est si belle, et tu te sens tout drôle, captivé par la lumière dans ses yeux, c’est comme le soleil quand il frétille à la surface de la rivière. Vous vous rapprochez l’un de l’autre, le long du muret, au fond de la cour. Elle est vraiment jolie, davantage encore de tout près, je m’appelle Cathy, elle te dit, et tu ne peux que répondre en riant : Hugo.
Oui, dès demain, elle refusera de t’appréhender davantage et rejoindra le rang très serré, unanime, de ceux qui se défient de toi, de celles que tu effraies par ton absolue différence. Dans quelques jours à peine, oubliant ce qu’elle a entrevu, l’insaisissable beauté qui te traverse et te porte, elle parlera de toi comme tous les autres, Hugo le cinglé, dira-t-elle. Pas à tortiller, demain sera intense et pénible, ton petit cœur brisé, ton âme folle émiettée. Les yeux de Cathy, glissant sur toi sans plus te voir, se feront plus durs avec le temps et, lorsque tu voudras t’approcher, elle aura de ces audaces d’anguilles, des sursauts mitonnés à la poudre d’escampette, prendra des airs effrayés et des jambes à son cou, rien qu’en t’apercevant de l’autre côté de la place du marché, mais ta tristesse ira vite en s’effilochant dans le labyrinthe de ta tête embrouillardée, tu n’es pas de ceux qui se cramponnent à leurs blessures, ruminent leurs cicatrices, non, toi, tu les enfouis six pieds sous terre, toutes ces choses qui t’échappent, qui t’échapperont toujours, faire retour sur soi, nommer tes sentiments, reconnaître tes émotions. Tu souffres, ça oui, mais ce n’est pas là que ton regard se porte.
Tu ne lances jamais de questions à la face du jour d’après, tu ne mets pas ta propre vie en fiction, ton existence en équation, peu importe le nombre d’inconnus, élevés à quelle puissance, qu’est-ce que tu t’en fous, des rêves d’avenir, des projets grandioses. Mieux encore, tu ne sais même pas que tu t’en fous, tu ne devines pas ces élans chez les autres, ces envies de lendemains qui chantent. Les trilles des rossignols te suffisent et te comblent, tes propres rêves à portée de main, à portée de vie, courir dans la forêt, dévaler la pente raide de la combe, entre les rochers glissants tapissés de mousse, et la chanson de la rivière, qui se faufile et bouillonne en contrebas, qui n’attend plus que toi pour que tout soit parfait, te laisse transi de bonheur. Tes vêtements déjà jetés en boule sur la rive, tu ricanes d’extase, nu comme un ver, et pénètre dans l’eau jusqu’à mi-cuisse. Rien ne vaut ça, pour toi, ne le vaudra jamais. L’idée de la réussite, les diktats de la bonne conduite, les perspectives d’un chemin glorieux ne t’effleurent pas une seconde, rien ne tient longtemps la marée dans ta caboche et tout ce que le maître veut y faire entrer de connaissances finit très vite par ressortir, nul ne sait par quel trou. Il te suffit de regarder une seconde par la fenêtre, un oiseau passe, ou bien c’est un nuage, ça enveloppe mieux encore, un nuage, une minute ou deux, et le soleil frappe le carreau, te retient, tu jubiles tant c’est beau, mais quand le maître t’interroges, trois fois trois, demande-t-il depuis une dimension parallèle, tu ne sursautes même pas. Il lui faut venir te soulever par l’oreille pour te faire réagir, trois fois trois, répète-t-il, et la question t’échappe déjà, il pourrait aussi bien te parler en chinois mandarin, tu vis dans les limites de l’instant, où tout se prête et s’ouvre à tes envols, où la sensation est tout ce qui compte, l’intensité de ce que tu éprouves ici et maintenant, ton seul crédo. La vérité c’est que ton oreille est tout de même solidement fixée au reste de ta personne et que ça fait un mal de chien quand le maître tire dessus comme s’il voulait la ramener chez lui ce soir, alors tu grimaces, tu le regardes par en-dessous d’un air mauvais, ce qui te vaut souvent une bonne calotte à l’arrière de la tête, pour prix de ton impudence.
Tu n’es pas taillé pour l’esquive et les trucages, les entourloupes et les coups bas, les jeux auxquels tu perdras toujours, et les manœuvres du faux-semblant te sont étrangères. Tu n’agis que par fulgurance, au gré des séismes qui te secouent, des envies qui te prennent entre un battement de cœur et le prochain. Ta spontanéité, souvent prise pour de l’inconséquence, ta curiosité insatiable des petits riens, confondue avec une forme de perversion abâtardie, ta crânerie légère, chaque fois perçue comme l’expression d’une vive insolence, ton espièglerie sans calculs, taxée de je-m’en-foutisme, alourdissent les regards qui se posent sur toi, épointés comme des flèches assassines, enveniment les propos des uns, enhardissent les brimades des autres. Les sentences péremptoires, les zéros pointés, les coups de règle sur les doigts, pleuvent sur toi et c’est à peine si tu cherches un abri, à peine si tu t’essayes à d’impossibles zigzag pour passer entre les gouttes, tu ne trembles même pas sous le déluge, parce que plus rien ne t’effraie, rien ni personne, pas depuis que ton daron a calenché au fond de l’étable, rupture d’anniversaire, répéteras-tu à qui voudra le savoir, l’anévrisme n’étant pas dans tes cordes, et il s’était passé quatre ou cinq heures avant qu’on ne le retrouve, ton daron raide mort, le corps tout déformé, le crâne enfoncé sous les sabots des vaches remuantes, impatientées par la douleur d’une montée de lait tirant en longueur.
Après Cathy, tu n’auras pas un seul mouvement pour te détourner de tes manies enracinées, de tes habitudes sereines d’écervelé, de tes us et coutumes buissonnières, de tes rencards sans volte-face au bord de l’abîme, marchant les yeux fermés le long de la corniche surplombant la combe où tant d’autres avant toi sont venus se jeter tête la première, mais tu n’es pas de ceux-là, tu ne le seras pas, ni ce jour, ni le suivant. Tu partiras sur les chemins, libre de toute entrave, ivre de tout ce qui vient, les cheveux en bataille, l’âme résolue, avec tes yeux fous de chien errant, et tu grimperas au sommet des plus grands arbres, en poussant des cris de bête sauvage. Tu aimeras aussi t’endormir au bord des torrents, le visage tout contre le sol, et quand tes yeux s’ouvriront, tu resteras là, longtemps, à observer une coccinelle, une sauterelle ou une colonne de fourmis maraudant entre les brins d’herbe. Encore un temps, tu continueras à poser et à relever tes pièges, ta daronne sera contente chaque fois que tu ramèneras un lapin, elle te fera la fête, en riant comme une damnée, déjà bien trop saoule pour l’écorcher et le mettre en cocotte, comme autrefois, il n’y a pas si longtemps, avec des oignons, de l’ail et des champignons. Et quoi, on ne peut quand même pas tout avoir, tu ne mangeras pas tous les jours à ta faim, mais, au moins, tu ne seras plus jamais fouetté à coups de ceinturon par ton paternel. Tu rebondiras de solitude en solitude, avec souplesse et solidité, pareil aux galets que tu envoies si habilement ricocher à la surface translucide de la rivière, peignée par les détours du courant, le bleu du ciel coulant dans tes veines, le vent dans les feuillages comme une voix dans ta tête, et tu reviendras grandi de tes errances, les avant-bras et les jambes fouettées par les ronces, les pieds nus tailladés par les cailloux des sentiers. Une autre fois, disparu depuis trois jours, les joues violacées par le jus des mûres sauvages dont tu te seras nourris, tu rentreras à la ferme entre deux gendarmes, qui t’auront ramassé, par hasard, au bord d’une route. A peine débarqué dans le cour, encore tout excité par le trajet du retour à bord du panier à salade, tu auras oublié le sermon de l’adjudant-chef. Les gendarmes en feront une de ses tronches en pénétrant dans la cuisine sur tes talons, ils verront aussitôt le dernier lapin mort, raide comme une planche, laissé depuis quatre jours en travers de la table sous un nuage de mouches, la gueule, le trou de balle et les yeux blanchis par les asticots. Sans même oser faire un pas de plus là-dedans, les deux gendarmes, blême pour l’un, verdâtre pour l’autre, se pinceront les narines et l’adjudant-chef lancera à la cantonade que c’est la gendarmerie, madame Pelletier, vous êtes là, et pour la première fois depuis longtemps, tu auras peur. Peur du long silence qui s’ensuivra.
Après l’enterrement de ta daronne, tu resteras quelque temps chez un oncle, dans une autre ferme, un peu à l’écart d’un village voisin. Comme toujours, les autres enfants se détourneront très vite de toi, tu es si étrange, doux et indomptable, rien de changé à ça. Là-bas, tu ne seras plus Hugo le cinglé, juste le fils de la pendue. Les plus méchants ricaneront dans ton dos, voire juste sous ton nez, les pauvres fous, qui n’auront jamais idée de toi, jusqu’à quel degré tu es vrai et intense.
Le temps passera vite, avec de premières crises, quelques fugues avortées, et, à tes retours au bercail, l’oncle aura la main leste, avec une préférence pour le martinet. Pendant qu’il te fouettera jusqu’au sang, tu l’entendras gueuler qu’il avait pourtant prévenu son frère de ne pas épouser l’autre folle, me voilà bien, maintenant avec un gosse timbré sur les bras. L’école te poussera aussi très vite vers la sortie, tu n’auras rien appris, rien retenu et on te traitera d’idiot. Analphabète et inculte, tu feras l’embarras de ton oncle, toi qui lit si bien dans le vol des oiseaux, la course des nuages, le glissement justifié des saisons, le geste des arbres, le roman des pierres, le galop d’un cheval, le refrain des merles, tout ce que le monde veut te dire, et l’oncle trouvera à te placer comme apprenti à l’abattoir tout proche, mais tu n’es pas un imbécile, avec l’âge même, tu auras gagné en prudence, et tu feras juste mine d’être d’accord, ourdissant déjà le plan de décamper la nuit suivante.
Tu partiras en courant droit devant toi, sous les étoiles, droit devant toi sans t’arrêter en direction du bout du monde, il faut bien qu’il existe, te répéteras-tu, mais ils te rattraperont encore. L’oncle ne voudra plus de toi, cette fois, et, selon lui, tu seras, petite vermine ingrate, la cause d’un très vif chagrin chez sa femme, qui aura pourtant pris l’habitude de te botter le cul à coup de sabots pour un oui pour un non.
Ton absolu déracinement te tuera à petits feux. Lardé de coups de poignards à la seule pensée de tes arbres, de tes oiseaux, de ta rivière, tu atteindras à ta treizième année, après seize mois à l’orphelinat, dans une alternance dangereuse entre le renoncement à tout et la colère dévastatrice. En classe, ton nouveau maître aura vite jeté l’éponge avec toi et tu passeras ton temps dans un coin au fond de la salle, avec du papier et des crayons de couleurs. Avec la puberté, tes sautes d’humeur, incontrôlables, deviendront problématiques et, à ta première tentative de suicide, l’orphelinat passera la main, direction l’H.P. Des hommes et des femmes en blouse t’y inspecteront sous toutes les coutures, évalueront tes aptitudes, tes caractéristiques, tes retards, le désastre de tes potentiels, le niveau de ton Q.I. et tutti quanti. Privé de liberté, tu te débattras plus fort encore et de plus en plus férocement. On te demandera ce qui ne va pas chez toi, pourquoi tu débloques. Camisolé, tu te jetteras de toutes tes forces contre des murs matelassés, mais on te remettra d’aplomb pour que tu te tiennes comme on veut, à coups de piquouses et de médocs dernier cri. Encotonné, vitrifié, passé à la moulinette, tu t’enfonceras dans des vertiges mous épineux, une longue brume glacée de chaque instant, ta mémoire perdue d’avant la mort.
Un an après ton internement, un homme se présentera à l’H.P. pour te rencontrer. On sera navré de lui apprendre que c’est impossible. Deux jours plus tôt, parvenu à te soustraire à la vigilance de tes gardiens, tu auras gagné le toit pour te jeter dans le vide. Mauvaise conjonction, la triste nouvelle frappera l’homme de plein fouet. Arrivé trop tard, blêmi par la ruade, il grimacera, répétera que non, ça ne se peut pas, que non, les larmes aux yeux, serrant tout contre lui un vieux cartable élimé, dont il finira par extraire une grosse pochette en carton contenant tous tes dessins du temps de l’orphelinat, une liasse de trois cent sept trésors, tous paraphés d’un H majuscule saisissant de beauté, tous passés inaperçus, suis tombé dessus par hasard, un jour de tri, dira l’homme en tremblant de haut en bas, ce gamin était un pur génie et j’ai bien failli tout bazarder dans la benne de recyclage.

Dans la vapeur de rien ni de personne

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C’est la fin du jour et Clara se faufile, féline, secrète, sombre et lumineuse, dans la foule en mouvement des trottoirs. Elle marche vite, marche bien, anticipe et bifurque, bondit légèrement, slalome, évite les chausse-trappes par de savants jeux de jambes, les engorgements de corps se pressant dans toutes les directions, les ballotements de silhouettes à la dérive. Pas vraiment pressée, Clara. Si elle marche vite, vite et bien, c’est afin de ne pas rester engluée dans la cohue. Alors que la plupart des gens n’ont même pas idée de la façon appropriée de s’y déplacer, elle est passée maître dans l’art de ne jamais y ralentir. Souplesse et réflexe, promptitude, concentration. Son intuition ne la trompe jamais, elle sait y faire, entrevoit un chemin entre les silhouettes allant chacune leur chemin, elle suit un fil de lumière dans son esprit, une trajectoire subtile, ondulante, sur le qui-vive, susceptible de variations, à chaque nanoseconde. Il faut savoir anticiper, voir venir de loin les plus maladroits, les plus empruntés, les moins adaptés à l’absence même de logique inhérente aux déplacements d’une foule de grands boulevards. On ne peut pas expliquer, théoriser, comprendre. Il faut sentir, pressentir, être dedans sans en être, utiliser les courants propices qui se présentent, frôler les autres, se servir, le cas échéant, de leur propre énergie cinétique, mais sans jamais bousculer personne, sans jamais laisser personne la bousculer. Ses semblables, ceux qui savent surfer la foule, filer sans friction au sein de la masse erratique, elle les voit venir de loin, eux aussi. Ils ne peuvent pas la manquer non plus. Elle n’est pas très grande et ne s’habille pas de couleurs criardes, mais elle brille, vibre dans l’enchevêtrement de ses contemporains.
On a dit que rien ne la pressait, mais elle désire tout de même s’arracher, le plus tôt sera le mieux, échapper à cette foule. Oui, ce qu’elle veut ici et maintenant, c’est ne plus s’y sentir contenue, raison pour laquelle elle est devenue si douée pour s’en extraire. Une jeune femme lambda mettra une demi-heure, mais il ne lui faut pas dix minutes pour traverser le quartier commercial depuis son domicile et atteindre à l’Esplanade des Victoires, point névralgique de la ville tentaculaire, au pied de cinq tours vertigineuses dressées en arc-de-cercle, à cheval sur la frontière perméable entre 22 et 23ème districts. Pas moins de sept lignes d’aérotrams se rejoignent ici. Le sous-sol est dédié sur quatre niveaux à l’usage du subtram et aux élégantes boutiques du centre commercial souterrain le plus vaste et le mieux achalandé qu’on puisse imaginer. Chaque jour, des dizaines de milliers de personnes traversent dans un sens ou dans l’autre le vaste périmètre de l’esplanade et, là aussi, les lieux sont semés d’embûches.
Avec les petites échoppes disséminées un peu partout et proposant souvenirs, babioles et gadgets bon marché, avec les petits truands, vite installés, vite décampés, plumant au bonneteau les crédules de passage, sur de petites tablettes repliables, avec les bancs de touristes égarés ne sachant plus où donner de la tête pour dépenser leur argent, avec les gangs de pickpockets frayant dans la foule, avec les bonimenteurs, montés sur des estrades, vendeurs de rêves au rabais, bradant leur camelote, il se produit souvent des nœuds dans la foule de l’esplanade, des empressements, des échauffourées, rixes et coups de couteau n’y sont pas rares. Clara se passerait volontiers de devoir transiter par ici, or, il lui faut atteindre au pied de la tour C, celle qui est pour l’instant la plus éloignée de sa position, à près d’un kilomètre, tout au bout de l’esplanade. Elle tire tout droit vers la grande fontaine, qui en marque le centre et dont on voit émerger la partie supérieure au milieu d’un océan de têtes et de stands multicolores. Il faut plonger là-dedans, ça fourmille, ça s’agite, tous ces va-et-vient, ça n’en finit jamais, se dit Clara. De part et d’autre, les cinq tours s’élèvent très haut dans la nuit tombante, toutes fardées de logos, avec des lumières à tous les étages, et flanquées par les rampes massives des ascenseurs express conduisant aux stations d’aérotrams. En hauteur au-dessus de l’esplanade, c’est tout un maillage complexe de voies aériennes, qui traversent, zèbrent et découpent le ciel en tronçons. On ne voit pas d’étoiles tout là-haut. Il y a trop de lumières, trop de fines particules assassines en suspension dans l’atmosphère. Les vagues, les bruissements, les murmures, les cris de la foule, les grincements, les cliquetis, les couinements des aérotrams, les sifflements, les martellements des ascenseurs express, les beuglements des haut-parleurs crachant des slogans, des accroches, des annonces publicitaires, partout au-dessus des têtes, tout ça fait un bruit d’enfer.
Tout continue à fonctionner, pense Clara, d’un œil extérieur, on dirait que tout va bien, c’est comme si le nombre croissant des victimes du Jack Blossom Syndrome, une dizaine de milliers au bas mot, n’avait que peu d’impact sur la bonne marche des choses. La Machine est lancée. Depuis longtemps mise en lumière, l’Agonie-de-tout-ça n’est plus à démontrer. Le système se nourrit de sa propre destruction. Clara voit la vérité en face. La disparition, l’effacement, ont franchi la barrière des concepts, la frontière des analyses, quitté le champ de la synthèse. Fini la chronique d’une décadence annoncée. Le Jack Blossom Syndrome s’attaque à la chair même de l’humanité.
Elle sait que ça lui pend au nez, le JBS aura raison d’elle aussi, mais Clara garde le cap, en apnée dans le tumulte. Elle a des yeux partout à la fois, il faut rester vigilant. Elle sait d’expériences qu’un certain nombre de gens mal intentionnés fréquentent cette foule. Trois d’entre eux ont déjà eu à faire à elle, en deux temps. Mauvaise pioche. Peu probable que ces trois-là aient pu l’effacer de leur mémoire. Clara connaît des coups mortels à mains nues, hérités de son grand-oncle, et leur a laissé à chacun un petit souvenir. La première fois, elle avait été ciblée au hasard. Une jeune femme pas très grande, ni même très athlétique, mais gare aux apparences. Quand le type avait mordu la poussière, Clara avait vu le tatouage posé en travers de son cou, une espèce de hache avec des yeux, un de chaque côté du manche. La deuxième fois, ils étaient deux, même tatouage, même punition. Elle ne doute pas qu’ils la retrouveront. Ils peuvent venir à cinq s’ils le veulent.
Mais personne ne vient et Clara traverse l’esplanade sans encombre.
Après sept minutes, dont six à faire la queue pour monter dans l’un des ascenseurs express de la tour C, elle se trouve seule dans un des couloirs du soixante-douzième étage devant une porte vitrée qu’elle pousse devant elle du plat de la main sur une petite pièce tout en boiserie avec un comptoir d’accueil, une musique douce, un quatuor de plantes vertes et une paire de fauteuils pour patienter, mais elle n’a pas à attendre, une petite femme est là derrière le comptoir, qui lui dit, bonjour, Clara, en prenant ses main entre les siennes. Une grande paix émane de tout son être, comment allez-vous, elle demande, et elle le demande vraiment, ce n’est pas une question pour la forme, mais une question du fond du cœur, le bien-être de Clara lui importe vraiment. Elle a un beau visage qui ne triche pas avec son âge, comme tant d’autres femmes de sa génération, frisant la soixantaine et qui en paraissent vingt-cinq. Elle a de longs cheveux noirs, un peu cendrés, rassemblés par une pince derrière sa nuque, et des yeux doux d’un bleu enveloppant, un sourire apaisant et radieux. Clara répond qu’elle va plutôt bien et se laisse entraîner le long d’un couloir formant un coude, vers une première porte avec un panneau blanc et le mot « hammam » en belles lettres noires tracées à main levée. Ingrid, c’est son prénom à la petite femme, Ingrid dit à Clara qu’une bonne demi-heure dans la vapeur chaude lui sera bénéfique, pensez à bien vous détendre et à respirer profondément, en un mot, prenez soin de vous, vous êtes là pour ça, Sonia s’occupera de vous tout à l’heure. Ça vous va comme ça, elle demande en souriant, une main sur l’épaule de Clara, mais ça n’a rien d’une question, évidemment que ça lui va à Clara, et elle sourit, elle aussi, merci, c’est tout ce qui lui vient à l’esprit, merci, Ingrid, à tout à l’heure.
Elle entre dans une pièce rectangle, spacieuse, carrelage au sol, murs lambrissés, faisant office de vestiaires, jette son sac à dos sur un des bancs et commence à se dévêtir. Tout au fond de la pièce, au-delà d’une ouverture dans la cloison, il y a une femme sous la douche, maillot de bain blanc deux pièces, plutôt bien balancée, qui se frictionne les épaules, les bras, le ventre, les cuisses, ébouriffe ses cheveux noirs coupés à la garçonne, sous le jet d’eau clair jaillissant du pommeau, se trémousse encore un peu, souffle un grand coup et s’éclipse. On entend alors la porte vitrée du hammam s’ouvrir et claquer. Dans l’intervalle, Clara a ôté ses chaussures, placé en boule une chaussette dans chaque chaussure, enlevé son pantalon fuseau, quitté son pull moulant, déboutonné son chemisier, fait glisser sa culotte jusqu’au sol, décroché son soutien-gorge, réalisant au fur et à mesure, une jolie pile de vêtements sur le banc. Une fois enfilé son maillot noir une pièce, elle passe à son tour du côté des douches. Le jet d’eau la bouscule chaudement à hauteur de l’épaule gauche et elle plonge la tête sous la cascade. Un moment, elle laisse l’eau lui faire du bien, le souffle dans son ventre, puis elle tire vers elle la porte vitrée du hammam et pénètre dans l’étuve. Un léger parfum de lavande. Dans la brume chaude, elle fait bonjour à la silhouette assise de la femme au maillot blanc deux pièces. Elles sont seules et la femme lance un salut jovial tandis que Clara prend place face à elle.
« Vous venez souvent ici ? lui demande la femme.
— Aussi souvent que possible. Et vous ? »
Un moment de flottement. La femme inspire une fois, expire longuement, et Clara a saisi, perçu une tension, une blessure dans son souffle avant qu’elle ne réponde :
« Oh, je ne compte plus… plusieurs fois par semaine depuis six semaines…
— Six semaines. Depuis que ç’a commencé ? »
Les deux femmes se regardent et comprennent que quelque chose est sur le point de se nouer. La rencontre n’est pas fortuite, il y a là un point de fusion, point de non-retour.
« Oui, c’est ça, reprend la femme, avec tout ce qui se passe… ça me fait du bien de venir ici, j’en ai vraiment besoin, ça me détend tellement… j’ai été témoin d’un cas… en janvril… avant que tout ça ne prenne de l’importance… mais j’ai su tout de suite que ce n’était pas… pas… un hasard, non… oh… pardonnez-moi… je… »
Un sanglot l’empêche de poursuivre. Clara se sent prise au dépourvu, ouvre la bouche, ne sait que dire. La femme a laissé tomber son visage entre ses mains et pleure sans plus pouvoir s’arrêter, avec tout ce qu’il faut de tressaillements et de hoquets. Clara s’est levée, l’a rejointe dans la brume chaude. Assise à ses côtés, sans un mot, elle passe son bras droit autour d’elle. Le geste ne lui paraît pas déplacé, ce que lui confirme la femme en se laissant aller contre elle, sa tête vite posée contre son épaule. Clara n’a pas réfléchi. Tout s’est joué en une série de mouvements fluides, empathiques, un élan du cœur. Elle pense qu’on a tous besoin d’un peu de douceur et d’écoute, dans ce monde plus que jamais indéchiffrable.
Alors voilà deux inconnues qui se retrouvent, après un temps aussi long qu’incertain, un temps sans mesure, le temps de tous les possibles. L’étreinte les apaise toutes deux. Ici et maintenant, l’une ne serait rien sans l’autre, et inversement, elles procèdent d’un tout et le comprennent en toute conscience.
Bientôt la femme s’écarte légèrement, se redresse, murmure qu’elle s’appelle Clarisse, en plongeant son regard dans celui de Clara, qui frissonne, se tend, se relâche, chuchote qu’elle est Clara. Clarisse frissonne, elle aussi, se tend, se relâche, chuchote qu’elle est professeur de lettres modernes. Leurs mains se joignent. Clara répond qu’elle est écrivain.
« Alors je partirai la première, annonce Clarisse.
— Non, ne dis pas ça.
— Tu sais que c’est vrai. »
Victime d’un de ses travers, Clara reste sans voix. Dans la pratique de son métier, elle passe un temps considérable à peser ses mots. Elle les cherche, goûte leur sonorité, les déniche, les remâche, leur tend des embuscades, leur proposant des jeux pour colorer les artifices de ses fictions, polissant ses trouvailles, en quête d’une musique, d’une harmonie de fond et de forme. Parfois même, elle leur pose des questions, très à l’écoute de leur réponse, pour mieux les choisir, les associer, les permuter entre eux, tenter des mariages contre-nature, leur ouvrir des portes ouvrant sur des chemins jamais empruntés, non, jamais. Amoureuse des mots, patiente et disciplinée, qui sait absolument que rien ne vient sans effort et qui sait aussi que rien ne vient dans un effort brutal, pressé, elle leur fait longuement la cour, les caresse en esprit pour mieux les libérer d’elle-même, laissant peu à peu s’effondrer ses propres barrières mentales. Pourtant, en dernier ressort, elle reste toujours une juge implacable, sans remords, et versatile avec ça, qui revient sur ses premières, ses deuxièmes, ses énièmes idées, qui congédie et qui condamne sans autre explication, sans un mot d’excuse, qui passe à la trappe ceux-là même qu’elle avait tellement désirés, la veille ou l’avant-veille, des mots qu’elle avait cru voir prendre leur envol, encore un quart d’heure plus tôt. Des mots soudain brûlés vif, noyés sans retour dans les profondeurs de ses brouillons bardés de cicatrices, entre les pages de ses carnets, objet-lieu de tous les sacrifices. Que tel ou tel mot soit employé ou rejeté, que telle ou telle phrase soit mise en lumière ou mort-née, Clara aura longuement prélevé, longtemps bu, avalé et/ou recraché l’eau du puits du langage en elle et, souvent, lorsque vient le moment d’exprimer simplement les choses dans l’altérité, elle vient à manquer de tout, comme asséchée, privée du moyen de parler à force d’avoir tellement écrit.
« Tu sais que c’est vrai, réaffirme Clarisse.
— Oui. »
Voilà, il suffit parfois d’un seul mot, trois lettres : oui, et tout est dit. Clarisse va parler maintenant, elle le veut, elle le doit, avant qu’il ne soit trop tard. Même si le sens de tout ça sera peut-être perdu en chemin, Clara écoutera très attentivement, abreuvée par chacun des mots employés :
« Qu’est-ce qu’on peut dire ? A propos de ce qui arrive. On n’y peut rien ? Ou bien est-ce qu’on doit continuer à se battre ? Nous battre avec nos armes, des armes qui, par bonheur, ne versent jamais le sang, mais comment faire quand il arrive ce qu’il arrive ? Pour moi, tout a commencé avec Boniface. Il a été le premier, le signe de ce qui allait se produire, et j’en ai été directement témoin. C’est par Paula, ma voisine de palier, que j’ai fait sa connaissance. Il y aura bientôt un an. Boniface habitait une dizaine d’étages plus bas dans notre tour. Paula et lui s’étaient liés d’amitié entre deux étages, pendant une longue panne d’ascenseur. Je suis très vite tombé sur lui au cours d’une des nombreuses soirées organisées dans nos étages. Un grand type tout mince, intense, cultivé et lunaire, avec des lunettes rondes et de longs cheveux cendrés ramenés en queue de cheval. Je ne peux pas dire avoir jamais vraiment fait connaissance avec lui. Il ne m’est pas apparu comme particulièrement à l’aise en société. Peut-être était-ce parce qu’il avait beaucoup trop de choses en tête pour être vraiment avec les autres. On voyait ça dans ses yeux, une grande richesse intérieure, une préoccupation constante pour une chose qui resterait toujours hors de sa portée. De fait, ceci le rendait assez peu accessible. Très cultivé et lettré, mais parfois pédant, grimpé sur le piédestal de son savoir. Il avait certainement lu plus de livres dans sa vie que l’ensemble des gens présents au cours de ces soirées, mais il avait une façon de les remettre en place, face à leur ignorance, qui n’était pas du goût de tout le monde, pour ne pas dire de personne. Nous aurions pu avoir des choses à nous dire, mais, en raison de cette attitude, je n’ai jamais saisi l’occasion d’avoir une vraie conversation avec lui. En soi, ça n’a pas d’importance, même si je l’exprime comme si ça en avait. Avec ce qui s’est produit, j’éprouve le regret de ne pas l’avoir mieux connu, mais je ne saurais pas exprimer précisément ce qui est la part de ce que je ressens et la part de ce que j’imagine ressentir. Je n’ai peut-être pas autant de cœur que je le croyais, après tout.
— Ne dis pas… »
Clarisse pose sa main sur la bouche de Clara pour la faire taire :
« Essaie de ne pas m’interrompre, je ne sais pas de combien de temps je dispose… mmh… est-ce que ça fait une différence avec avant ? Non… on ne sait jamais de combien de temps on dispose… exact ?… je ne dois pas avoir peur… je vais… oui… te dire… c’est au cours d’une de ces soirées, en janvril dernier. Boniface a certainement encore eu une réflexion un peu appuyée de vieil universitaire paternaliste et Thomas, le mari de Paula, sort de ses gonds, tu nous fais chier, à la fin, Boniface, avec tes grands airs, t’en branle jamais une, enfermé chez toi du matin au soir, à faire dieu sais quoi, mettre du vent en boîte ! Mince, Clara, il aurait fallu que tu sois là pour voir l’expression sur le visage de Boniface, l’homme obsolète incompris dans toute sa splendeur. Un moment, sa bouche a conservé la forme d’un O, mais le son est resté coincé au fond de sa gorge. Il se fait un grand silence, quelqu’un a même baissé le volume de la musique. Si je mets du vent en boîte ? questionne soudain Boniface, le rouge au front. Je ne me souviens plus des mots exacts qu’il a employés après ça. Il a été très digne dans sa colère, mesuré, mais intense, nous expliquant à tous qu’il luttait pour maintenir la lumière dans un monde obscurci par l’ignorance et l’uniformisation, l’appauvrissement du langage et le recul de la culture. Là où la connaissance s’amenuise, là où elle perd de son importance aux yeux des gens, la tolérance et l’empathie font peau de chagrin, la violence vient et grandit. Boniface s’exprime avec une telle ferveur que plus personne ne pipe mot. Là-dessus, il nous invite tous à le suivre. Venez chez moi, il s’époumone, venez chez moi, je vais vous montrer si je fais du vent. La moitié d’entre nous lui emboîte le pas, on se retrouve sur le palier, nos verres à la main, riant et chantant. On est comme des gamins, tout excités à l’idée de découvrir en quoi consiste la mission que Boniface s’est assignée. Encore tout cramoisi, il a déjà appelé l’ascenseur, et vous allez voir un peu ça, il gueule, puis voilà qu’une première fournée d’invités grimpe avec lui dans la cabine. Je suis du voyage. Un temps, l’ambiance est un peu élastique à cause de la poussée vertigineuse imprimée à nos corps soudain propulsés quinze étages plus bas. Chez Boniface, nous découvrons une collection de machines à écrire. Il en possède plusieurs centaines, il y en a absolument partout, dans toutes les pièces, du sol au plafond, des monceaux de machines à écrire, dans des meubles, sur des étagères, dans des piles de cartons, derrière des vitrines, des machines pas toutes en bon état, avec des touches manquantes, des barres de lettres tordues, des carrosseries défoncées. Parfois même, ce sont des machines en vrac, des bouts de machines à écrire, plus que des souvenirs de machines à écrire, une véritable allégorie du langage carambolé, passé à la casse, et nous nous mélangeons, nous nous dispersons, intuitifs, la fête se poursuit avec un thème imposé, nous sommes là, heureux et ivres, entourés de machines à écrire. La plupart d’entre nous n’en avaient jamais vues et certains se demandent encore pourquoi on n’avait pas pensé à les équiper d’un écran, vraiment ineptes, nos ancêtres.
Boniface est là qui nous explique, qui s’emporte, qui nous présente tel ou tel modèle vieux de deux siècles, de vraies beautés, ces machines à écrire, du travail d’orfèvre, et le voilà, passionné, inextinguible, ahurissant, méconnaissable, qui psalmodie, Remington, Underwood, Empire, Oliver, Smith Premier, Yost, les derniers d’entre nous sont arrivés, nous rejoignent, et il ne se tient plus, Boniface, il va, court, vole, d’une machine à une autre, ses pieds ne touchent plus le sol, il joue en circuit fermé, Hurtu, Corona, Lambert, Darling, Typo, Celtic, Adler, Perkeo, nous entraîne dans une autre pièce, puis dans une autre encore, regardez-moi cette petite merveille, Hammond, Gundka, Mignon, Junior, Idéal, et avec tout ça, il n’est même pas essoufflé, notre Boniface, il bondit et glisse, caresse un modèle, sursaute et se retourne, ses yeux pétillent et s’embrasent, il annonce que celle-ci a appartenu à Ernest Hemingway, ou à Joseph Konrad, Raymond Chandler, Doris Lessing, Gabriel Garcia Marquez, il nous assure que Boris Vian a écrit L’Ecume des jours sur celle-là, que Ray Bradbury a pondu Chroniques Martiennes sur cette autre, et, dans cet étonnant vertige qui nous étourdit tous, j’ai sérieusement envie de faire pipi, je déniche les toilettes, elles sont là, cachées derrière une porte, je m’y barricade, la tête me tourne, je reste un moment à rêvasser après avoir fini de faire pipi, et en sortant des toilettes, je croise, Louise, t’as pas vu Boniface, elle me demande, et je réponds non, tu vois, comme une idiote en désignant l’intérieur des toilettes d’un geste dans mon dos, comme s’il avait pu se cacher là-dedans avec moi. Tout le monde est en train de le chercher, mais ça ne dure qu’un temps parce qu’il n’y a nulle part où se cacher. On passe d’une pièce à l’autre, tous un peu sonnés, ahuris, pas de Boniface, on l’appelle, en vain, dans le vide, Boniface, Boniface, t’es où, putain, pas de Boniface, ça nous fiche une de ces trouilles, on est tous là sauf lui, tous là, réunis dans son salon, on est tous là, pâles et hagards, plus personne ne parle, le verbe est muselé, les mots sont cadenassés, la fête est finie et pas du tout comme on aurait pu s’y attendre… tu vois… Boniface s’est évaporé, quasiment sous nos yeux… »
Assaillie par une grande tristesse, Clara sent que quelque chose a rompu en elle. Elle cligne des yeux dans la vapeur chaude, cligne des yeux et s’aperçoit qu’elle est seule dans le hammam. Plus de Clarisse. Plus de vapeur non plus. Il fait si noir là-dedans que son cœur lui monte tout entier dans la gorge. Elle se lève, laisse échapper un cri de stupeur et se précipite sur la porte pour sortir de là. Je partirai la première. Les mots de Clarisse résonnent en elle douloureusement et elle ne peut pas raisonnablement se questionner là-dessus. Elle sait intimement pourquoi elle est encore présente.

Depuis un mois et demi, les autorités de la ville tentaculaire ont littéralement bu la tasse, submergées par la recrudescence soudaine des cas d’évaporation spontanée, expression de Jack Blossom, journaliste de presse bien connu pour ses éditos endiablés, devenu plus célèbre encore, après qu’il a été lui aussi victime du même phénomène. Le JBS ou Jack Blossom Syndrome, comme on dit maintenant, a donné lieu a quantité de théories alambiquées. Pas une seule n’a pu atteindre à la virtuosité naturelle d’un chat : retomber gracieusement sur ses pattes, nous regarder d’un air placide, détaché, et dire alors-tu-me-donnes-ta-langue ? Personne ne sait rien. On n’a même pas de statistiques fiables. Comme son nom l’indique, on ne peut pas prévoir quand ça va se produire, mais il est juste de préciser qu’il ne frappe pas au hasard. Au cours des trois premières semaines, artistes, musiciens, enseignants, pamphlétaires, poètes, philosophes, écrivains, comédiens, journalistes, chercheurs, polémistes, blogueurs militants, slameurs, essayistes, cinéastes, passés à la trappe, professionnels ou pas. Combien de doux rêveurs et d’iconoclastes évaporés ? Dès la quatrième semaine, d’autres cibles privilégiées s’ajoutèrent peu à peu aux précédentes. Réputé pour ton empathie, ton sens du partage, ton désintéressement, ton besoin de justice ? Tu souhaites créer du lien, donner du sens, tendre la main, prêter l’oreille à l’autre ? Salut, l’ami ! Des infirmières, des sages-femmes, des éducateurs, des médecins, à leur tour, ont tiré leur révérence.
Le Jack Blossom Syndrome s’accompagne souvent, avant ou après l’évaporation spontanée, de phénomènes dits de blanchiment, rien à voir avec l’argent sale. Ces phénomènes sont les signes tangibles du travail de sape que poursuit l’Agonie-de-tout-ça. Elle œuvre à la disparition et, pour se faire, va jusqu’à s’infiltrer dans la matière même, blanchissant les toiles des grands maîtres dans les musées, les pages des livres dans les bibliothèques, les bobines de films immémoriaux dans les cinémathèques, les mises à nu dans les carnets intimes, les brouillons illisibles de poètes disparus pour de bon, les livrets de partitions, les recueils de poésies des vieux bouquinistes. Un peu ici, un peu là, par petites touches, l’Agonie-de-tout-ça a l’éternité devant elle et grignote, ronge, vampirise, escamote, censure, ne se met jamais à table pour des broutilles, rien que du bon, surtout, afin que, bientôt, plus rien ne surnage que le médiocre, le mauvais goût, le vulgaire, le nombrilisme, l’inculture crasse, lortografe, le voyeurisme, l’individualisme, l’argent-roi, l’idiotie, la voie unique, rentre dans le moule ou crève, et les émissions de Cyrol Haniuna.

Il fait sombre, dans le vestiaire, si sombre que Clara en perd l’équilibre et s’effondre en travers du carrelage, tout collant d’une vieille couche de crasse et de poussière. L’atmosphère est rance, poisseuse, irrespirable. Clara n’y voit même pas à moitié, mais, à la faveur d’une lueur provenant des vestiaires, elle rampe à tâtons à l’extérieur des douches. Sortie de ses gonds, la porte livrant accès au couloir git en travers du seuil. La lumière vient de ce côté. Une ancienne veilleuse brille encore et jette sur les lieux un nuage de lumière verdâtre. Des détritus jonchent le sol du vestiaire et l’un des bancs est renversé sur le sol, mais Clara trouve ses vêtements tels qu’elle les a empilés.
Elle est sous le choc de ce qui vient de se produire. Les questions viendront ensuite, en boucle dans son esprit. Elle a compris qu’il n’y aura pas de réponses. Elle a froid et pleure si fort que ça résonne et tourbillonne. Elle manque d’air et s’empare de sa serviette pour se sécher au plus vite, toute tremblante dans la puanteur ambiante. A mesure qu’elle enfile ses vêtements, la peur grimpe en puissance. Elle n’ose pas appeler. Elle sait bien qu’elle est seule, du moins le pense-t-elle, il n’y a plus personne. C’est le dernier jour. Le dernier jour avant rien. Contrairement à ce qu’avaient annoncé de prétendus spécialistes du JBS, la dernière vague n’a épargné personne. Personne de bon, du moins. Oui ou non ? Elle sait qu’ils sont là quelque part. Combien sont-ils ? Ils la cherchent sûrement pour mettre un terme à tout ça. Ils la cherchent avec leur tatouage en travers du cou, tous le même. Une hache avec un œil de chaque côté du manche. Et quand ils la trouveront, ils se jetteront sur elle, morceau de choix, festin de roi, avec toute leur violence, leur insolence et leur bêtise. Et ils se jetteront sur elle sans un seul mot, parce qu’ils auront perdu depuis longtemps, l’usage du cœur et du langage.
Pourquoi je suis encore là, elle se questionne là-dessus pour oublier sa peur, finit par comprendre qu’elle seule peut être contenue jusqu’au bout dans sa propre fiction. Habillée, chaussée, sa musette en bandoulière, elle est prête à en découdre avec la réalité, redresse le banc sur ses pattes, le tire dans le couloir sous le halo verdâtre de la veilleuse et s’assoit, son vieux carnet de notes sur les genoux et son stylo à la main.
Comme elle ouvre la première page, elle laisse venir la vague mauvaise, le constat de sa propre disparition, à la vue des pages blanchies.
La fin sera donc au début. Et inversement. Elle commence à écrire.
C’est la fin du jour et Clara se faufile, féline, secrète, sombre et lumineuse, dans la foule en mouvement des trottoirs.
Elle n’a pas le temps de se relire, car déjà les mots s’effacent. Il lui faut tenir le rythme, tenir à distance, même infime, le blanchiment qui vient, vecteur de ténèbres, qui sourd de toutes parts, tenir le rythme jusqu’à la dernière syllabe, la dernière lettre de sa vérité, jusqu’à former autour d’elle un cercle parfait, Ouroboros.
Elle marche vite, marche bien, anticipe et bifurque, bondit légèrement, slalome, évite les chausse-trappes par de savants jeux de jambes, les engorgements de corps se pressant dans toutes les directions, les ballotements de silhouettes à la dérive…

Echauffements essentiels avant le grand Icare

(scribouille brodée sur le thème « L’éternel et l’éphémère » et parue dans La Piscine n°3)

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Depuis un certain décembre, l’antépénultième exactement, j’habite un quatrième étage, en surplomb d’un lotissement bordant la voie ferrée. A ma fenêtre de salon, ouverte sur le monde, je peux voir au loin sans entraves. De la hauteur sur ma propre vie. Chaque instant cherche ou perd son souffle, sa balance, rejoue son verdict, tricote sa certitude, ravaude son espérance. L’azur en cinémascope, je veux me pencher sur les choses, saisir un leitmotiv, un point de fusion, au croisement des lignes de fuite, une convergence entre couleurs et sensations, lumières et sentiments, décors et pulsations, hasard et raison, signe et non-sens. Tout à saisir ici et maintenant, tout à deviner, tout pour se tromper dans les grandes lignes, et ça s’échappe, ne se laisse pas, non, ne se laisse pas faire et/ou retenir. Maintenant est à jamais, pourtant je l’éprouve. Le ciel raconte tout, à sa manière intense et muette, mais on ne peut le dire. Aveugles. L’écran des choses devant nos yeux comme une porte fermée. Le cœur d’une âme sensible est pareille à une main qui se glisse sous la trame, sous le tissu de nos sens, comme sous un drap, quand on fait son lit au carré, qu’on tâche d’effacer jusqu’aux moindres plis, de gommer les bosses, les reliefs trompeurs, de s’épargner les zones de turbulence, les bringuebalements de l’esprit en déconfiture, impuissant face à l’inanité de toute forme d’expression voulant dire ça, rien que ça.
A quelque distance, du linge sèche et se balance mollement à l’arrière d’une maison aux volets bleus, et, dans le jardin voisin, une femme prend l’air, décoiffée, marche en cercles imprécis, les mains dans les poches d’un blouson. Plus loin, une portion de rue entre deux maisons, où passent trois enfants à bicyclettes, je perçois même leur rire et le frottement des roues du skate-board d’un quatrième larron à la traîne, une voiture passe, rien qu’au bruit, en bas, dans ma rue, des gazouillis là-bas dans les branchages, un roucoulement de tourterelle au faîte d’un toit, et d’autres véhicules, au loin, sur la grande route, tandis qu’un pigeon dessine un long trait qui s’efface devant ma fenêtre, les ailes en cadence, il est déjà passé, sur le fil du vide, et le vent fait une petite musique dans les feuillages, entre deux battements de cœur. Un train passe sous mes fenêtres, claque et vrombit, s’éloigne. Un chien du voisinage aboie, trois fois à suivre, d’un ton rauque, et un autre cabot lui répond, insistant, tous deux se taisent. Je remue le sucre au fond de ma tasse de café, un coq prend la relève, l’arôme précieux grimpe en volutes à mes narines, avec ce message de déjà-vu, comme des mots olfactifs, palimpseste minimaliste de mes jours, de mes nuits, de ma vie qui finira, comme toute chose tend vers sa fin, tour à tour lumineuse et sombre, ou bien les deux à la fois, le temps de rien, rien que le temps d’être, de vivre ce battement, un clin d’œil et tout est dit, la poussière s’amasse depuis des lustres.
Des arbres, on en voit jusque tout là-bas, embouteillant la jointure du ciel et de la terre. Les formes denses, ramassées, d’un vert sombre, des cyprès aux profils d’orfèvreries, sont comme des ombres dentelées en surimpression sur le fond du paysage, rendu brumeux par l’humidité montant des marais salants. Je pense à elle, à ses grands yeux verts, je la reverrai peut-être, et les files indiennes des peupliers, élancés et souples sont comme des pinceaux, trempant tête en haut dans une épaisse gouache bleue, et qui s’agitent imperceptiblement sous la brise chaude de juillet. Au loin encore, dans l’air poudreux, de longues silhouettes d’oiseaux glissent en silence, mais mon regard ne peut porter au-delà, accompagner, suivre leur voyage. Quelques éoliennes, très au loin, comme suspendues, on ne connaît pas l’horizon. N’est-ce pas là-bas que le monde prend fin ? Après ça, plus rien que le vide intersidéral, le cosmos en expansion, le fracassement des astres, une immense soupe de matière noire et d’hydrogène, des soleils en pagaille et tellement d’autres mondes possibles, inhabitables, incréés, bousculés, erratiques. Avec tout ça, le cerveau s’y perd, la raison patauge, échoue à bien mesurer sa propre insignifiance, son absolue moindre importance, sa petitesse irrévocable, alors que tout nous habite si fort, nous anime et nous heurte si précisément, si durablement jusqu’à l’extinction.
Bref, pas mal tout de même ce quatrième étage, je termine mon café, cherche mes mots, des esquisses d’horizons, des possibles d’invention, des enchevêtrements d’impressions intraduisibles, me glisser, me faufiler dans les interstices, un cri d’enfant au loin, et le chant d’un autre coq, une moto prenant de la vitesse, puis de plus en plus de vitesse, tandis que je gonfle mon ventre très fort, d’une bonne inspiration. Avec toute cette lumière, tout ce bleu du dehors, qui s’engouffrent chez moi, je me sens comme ivre. Déjà, question de gravité, le soleil descend, trop rapidement à mon goût, en direction de ce qu’on nomme l’ouest, le tout dans un fantastique mouvement en trompe-l’œil, secrètement articulé à toute une machinerie de poches de gaz que l’imagination ne peut contenir, de trous noirs ne se reposant pas le dimanche, qui goberaient toute la création en moins de six jours, et d’un nombre x de constellations portées au rouge vif et à la puissance n.
C’est l’heure des martinets, qui passent en sifflant à ma fenêtre, fuselés, rapides, précis, des silhouettes d’avions de chasse, taillés pour le vol, vol éternel jusqu’à ce que mort s’ensuive. Un martinet ne se pose jamais au sol, la taille de ses ailes l’empêcherait de redécoller, alors, quand le soir tombe, ils grimpent tous très haut en altitude et s’endorment, se laissant aller au gré des courants aériens. Ils sont revenus début avril, repartiront bientôt, bien avant l’hiver, mouvement migratoire imposant la promesse d’un retour. Cycles de vie, spirales ascendantes, un pas après l’autre, tandis que je rêve que je suis un oiseau du nom d’homme.

 

Mon truc

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M’asseoir avec l’intention de ça. Me visser le cul à la besogne, me bousculer et me pousser des ailes, chausser mes cumulo-nimbus, méditer et butiner, m’égarer en retrouvailles, chevaucher ma déferlante, ourdir mes lames de fond, me désenvaser l’écluse, me déclaquemurer le cortex. Galvanisée à l’extérieur, fondante à l’intérieur, ma patience en friction savoureuse tout contre la chair de la page blanche, encore inerte, mais palpitante de tous ses potentiels, une musique des astres à dépister sous le grain du papier. C’est un corps-à-corps en solo, un tête-à-cœur avec moi-même, there’s nobody penché par-dessus mon épaule, manquerait plus que ça, je suis solitude consentie dans ma tour d’ivoire sans escale, c’est l’école à mézigue, tout là-haut, très en auteur. Je m’apprivoise encore en repartant de zéro, arcbouté, corvéable à ma propre merci-l’ami, esclave consentant de ma quête insatiable et sereine, je tends vers, m’inspecte recto verso, m’ouvre les tiroirs de bas en haut, m’investigue le sensible, me prends d’envol à la tirade, assuré que rien ne vient sans rien, homme-enfant fiévreux de dire, le répit connais pas, la capitulation remise ad patres, je me recommence et me désensevelis, me triture l’inspiration, me scribouille les trouvailles, me sustente de leur pesant d’encre. Je me déplie, m’émarge les zones, m’astique la verve, m’abreuve l’horizon, me tabasse la reculade et m’enracine, je me trace la route, Jack, me concocte des chemins qui ne connaissent pas de raccourcis, me mitonne des paysages à double fond, m’aiguise le cynisme, le coupe-coupe qui taillade, faut que ça percute, tout est neuf à refaire, riche de lignes de fuite à en perdre haleine, de trajectoires à rebrousser, de sentiers jamais foulés en mon propre labyrinthe. Ne rien lâcher, pas d’un seul pouce. Je me tricote des pelotes d’Ariane, me dévide le cocon de soi, me tripote la muse, m’arpente de bout en bout, musarde en mes territoires, me secoue le séisme, me remue l’éclipse, me botte l’obstacle, me surveille les étincelles, il faut, il a fallu, il faudra, calibrer, équilibrer, poncer, lustrer les formes, gommer les aspérités, faire sens, passer à la trappe, reprendre, congédier mes épithètes, ruminer encore mon bloubiboulga, remâcher ma logorrhée, ravaler mes élans de peu, enluminer ici, assombrir là, et je me taille des brasiers sur mesure, me ratisse les amorces, me mets le feu aux poudres, des déploiements de perspectives, dépoussiérer chacun de mes recoins, que rien ne coince, que ça se libère, que ça fasse chanson à la surface. C’est un combat et c’est un abandon. Il faut se saisir d’une chose et en lâcher une autre. Quelque chose émergera, jaillira, j’y veille, me fredonne les tréfonds, me reviens par bribes, me volcanise, m’invente des chicanes, par sursaut d’âme, n’avance pas à cloche-cœur, me réincarne mot à mot, puis j’en biffe un, deux, trois, soleil, renvoie des phrases entières dans le néant, maniaco du précis, sans même sourciller, à peine une grimace de circonstances, l’orfèvrerie, ça me regarde. Je me sonde le cosmos en tous sens, ce n’est qu’un au revoir, adverbe, absolument des voyages au plus loin, des périples pendulaires, et l’univers des possibles me répond, parfois, des chuchotements en écho, des murmures à la crête des vagues, des mots pépites qui s’imposent, la voix de mon propre maître. J’ai le goût de l’exquis, du qui se donne dîne, je me laboure le lexique, ne me farfouille pas au rabais, ni ne me rationne, ne m’use pas la gomme des freins, chute libre sans parachute, me moissonne de fond en comble, c’est du tout schuss, il faut que ça sorte, le tri à plus tard. Je me rebondis, me décloisonne, me rassemble, me ramasserai à la pelle s’il le faut, pas à pas, un phonème après l’autre, à petits coups de burin dans le bloc de marbre. Je me capture au lasso pour me désentraver, m’accoucher, m’aventurer, me devenir, me reconnaître, je m’attrape le taureau par les cornes, me grimpe à cru, ne me déprend plus de la ruade, m’acoquine au rodéo, me tergiverse les méninges, je m’accueille ici, me repousse là, me renvoie cul par-dessus texte, fais collection de je peux mieux faire, rend des jugements sans emporte-pièce, tout est pesé avant d’être emballé, avec un joli petit ruban rouge et frisé, je renvoie mes formules à leurs chères études, mes envolées de plumitif à la corbeille, je me rature sans me carapater, ne laisserai rien au hasard, ni ne me détournerai, des trésors affleureront dans le mouvement ample, le consentement à toutes mes règles, discipline et dureté, joie et jubilation, couleur, rythme, sonorité, intention, la posture solide de mon défrichement, conserver le cap de mes méandres, l’idéal du déchiffrement de ma propre cause.

Fiat Tenebris

(Fulgurance inspirée du tableau l’Arche d’Arnaud Martin et parue dans l’Ampoule n°3)

L'Arche

Pantomimes d’homo sapiens attifés de nippes en lambeaux, à peine des ombres de nous-mêmes, égarées dans l’ombre advenue, indélébile et inédite, irréparable, nous marchons longtemps, grisâtres, poussiéreux, nauséabonds, titubant à travers ce no man’s land cramoisi, des terres noircies à perte de vue, marchons longuement, avec une lenteur admirable, une minutie presque grotesque, façon gastéropode sujet aux crises d’arthrose. Lenteur tout de même exceptionnelle eu égard au degré extrême de notre épuisement et à la progression foudroyante de la maladie, qui aura raison de nous dans moins d’un jour ou deux. Nous avons consommé depuis une plombe la lie de nos forces, atteint le fond du tonneau, dévoré le bois et englouti la ferraille des arceaux avec, mais nous allons encore un peu, quand même un peu plus loin, et, à chacun de nos pas, le terminus nous pend au nez comme un épais filet de morve. Il nous épie même, nous inspecte de bas en haut, en fin connaisseur, attend son moment, sans se presser ni se faire de bile, limite dédaigneux, assuré de notre sort et nous faisant grâce des ultimes sursauts de vie qui poussent encore nos carcasses à peu près droit devant nous, en direction de nulle part. Nous marchons, laissant le pire en arrière, voulons-nous croire, en arrière, loin, loin dans notre dos, sans jamais nous retourner, oui, nous marchons encore, à tout petits pas, terrassés par la soif, marchons, un pied après l’autre, nous enfonçant jusqu’aux mollets dans la couche de cendres qui recouvre le sol, duveteuse en surface, poisseuse en dessous, marchons, s’il ne reste que ça à faire, abandonnant parfois une chaussure en chemin, restée ventousée dans la gangue grisâtre. Exact, plus que ça à faire : avancer, tabassés par la faim, plus rien au ventre qu’un grand vide empli de feu et de couinements de bestioles féroces, un grand vide à se tordre, à se replier deux, ou plutôt quatre, huit, seize fois de douleur sur nous-mêmes, plus rien que de la peau sur nos squelettes abonnés aux zigzags dans ce paysage atomisé, parcouru de troncs calcinés et de carcasses d’animaux noircies par le feu nucléaire. Une peau toute grise, desquamée et suintante, sur nos visages émaciés, avec des regards perdus, nos  yeux sont froids, comme éteints, au fond des orbites ourlées de lignes sombres, de taches violacées, creusées par la terreur, creusées jusqu’au bout de nos forces, mais nous marchons encore, marchons des nuits entières qui n’en font plus qu’une, une seule et même longue nuit, longue, longue nuit recommencée, une nuit du diable, nuit en millefeuille, strates sur states létales, couches sur couches toxiques, d’une épaisse poussière noire en suspension dans l’atmosphère, et qui embrouillarde le monde assassiné, le paysage monochromatique terrassé, morne plaine jonchée de rocailles ensuifées, marchons, donc, des jours durant, qui n’en sont plus, jours opaques et froids, insoupçonnés, transfigurés par l’obscurité, la poussière noire devenue notre lot, notre pain quotidien qui craque et grince sous nos dents, déjà à demi déchaussées par les radiations. Et le ciel n’est plus que ça, moins que rien, même plus question de parler d’un ciel, et puis l’azur, et puis le zénith, et l’horizon aussi, tout est perdu, le Nord, le Sud et le reste, tout est enténébré sans rémission, escamoté, remis à jamais, à d’impossibles karmas, et les étoiles n’existent plus, n’ont même plus de noms, de noms pour personne, et le soleil n’est plus qu’un mot lointain, qu’on ne lira plus, qu’on ne dira plus sans passer pour fou, qui ne nous dorera plus la pilule, un mot inepte, ordurier, incongru, inapte à nous réchauffer quand nous tâchons de prendre un peu de repos, nous regroupant, nous agglutinant en cercles resserrées entre les souches d’arbres éclatées par le feu, partageant les dernières gouttes d’eau au fond de nos bidons en plastique, une eau trouble et marron, puisée quelque temps plus tôt, au bord d’une rivière où flottaient sans bruit des cadavres de vaches, de chevaux et d’enfants, une eau qui nous empoisonne aussi sûrement que l’air que nous respirons. Oui, un peu de repos, les uns contre les autres, avachis dans la poussière, étourdis par le parfum bon marché de notre mort lente au radium, c’est ça, un peu de repos du fait que l’un de nous n’en peut vraiment plus et qu’il ou elle a dit : « Arrêtons-nous rien qu’une seconde », et il ou elle l’a dit d’une voix reconnaissable entre toutes, c’est la voix de celui, de celle, qui, après ça, ne parlera plus, plus jamais. Une petite pause, c’est vraiment tentant, vu les circonstances, mais les sirènes de l’abandon, du lâcher prise, promettent des délices mortellement vénéneux. Après que nous sommes tombés les uns sur les autres, dans un profond sommeil, il s’en trouve toujours un ou une pour s’éveiller brusquement en sursaut et secouer les autres : « Allons, il faut repartir », ce à quoi nous avons tous envie de demander : « Pour aller où ? », mais nous nous abstenons de formuler la question à voix haute, pour aller où, pour aller où, ç’a tout d’une équation insoluble, l’arithmétique du cul-de-sac, nous allons simplement mourir un peu plus loin que nécessaire, mais, chaque fois, avant de nous redresser comme nous pouvons, avant de nous remettre en route, nous devons, une fois encore, nous séparer d’un ou de deux, parfois de trois, voire de quatre d’entre nous, qui se sont endormis pour la dernière fois, et il nous faut les abandonner derrière nous, littéralement rendus à la poussière, sans même un petit détour chez le croque-mort.

Avec un peu d’imagination, nous pouvons aisément nous figurer le côté pathétique de l’odieuse saynète qui a précédé l’instant t. Le monde avant, le monde après. Oui, ils sont tous là dans nos esprits, tandis que nous marchons, sans plus nous demander comment ni pourquoi. Nous en façonnons les silhouettes, minces ou grossières, ramassées ou athlétiques, insignifiantes, des profils divers, avec ou sans moustache, surtout, jamais de barbe, plusieurs mâchoires carrées, un vrai menton en pointe de coude, deux ou trois types chauves ou pas loin, et celui-ci aussi, nous le voyons nettement, avec sa tête d’œuf à la coque, cheveux noirs gominés, coiffés très près de l’os du crâne. Il y a aussi une longue table, des verres à whisky avec des glaçons qui connaissent leur partoche, deux ou trois bols de crackers, emmental et goût piment, le général McMachinTruc en est très friand, nous le savons de source sûre. Quelques sièges aussi, il faut bien qu’ils posent tous leur cul quelque part, nous ne les imaginons pas debout au moment de faire partir le monde en fumée, mais pas sur de banales chaises en plastique, ça non, nous conceptualisons de profonds, de confortables fauteuils en cuir d’alligator, inclinables et montés sur roulettes, ça va de soi, rehaussés, il le faut bien, d’élégants appuie-têtes tapissés de peau de léopard, ou de koala, c’est selon le sale goût de chacun, mais ce serait presque oublier d’évoquer l’option premium, délivrant de délicieux massages du dos, des lombaires, des fessiers et des muscles à l’arrière des cuisses, avec une double molette de commande personnelle, sertie dans l’accoudoir, permettant de varier l’intensité, l’approche, la subtilité du massage, et même, de concentrer l’effet vibratoire du dispositif, avec une précision de l’ordre du millimètre, en un point spécifique de leur anatomie, qui ne tient qu’en quatre lettres, ces messieurs-ci, oui, oui, ces messieurs-là, si, si, étant, comme nous tous, également équipés d’un anus, pas un pour tout le monde, non, non, chacun le sien, et ils apprécient tout particulièrement de le voir atteindre à un coefficient de dilatation optimale, susceptible de faciliter, sans un seul bruit suspect, l’évacuation des gaz fétides accumulés dans leurs intestins à force de ripailles et de bon vin.

Sans avoir pourtant réclamé une petite halte, l’un ou l’une d’entre nous, ou bien les deux à la fois, s’abat soudain d’un seul tenant comme un arbre tranché net à hauteur des chevilles, alors nous pensons encore plus fort à eux tous, nous sentons, comme un fer brûlant au fond de nos ventres, l’absolue mesquinerie de leurs rictus. Ce sont quelques vieux sénateurs suprématistes, un quarteron de généraux très en faveur de la suite, deux ou trois huiles en costard convaincues que le monde a six mille ans et que Dieu s’est reposé le septième jour. Et puis il y a l’autre. Il se tient en bout de table. La valise de Pandore est posée devant lui, grande ouverte, après que, chacun sa clé, chacun son tour, chacun ses mimiques, le général McMachinTruc et lui en ont déverrouillé le couvercle. L’instant est grave, mais nous entendons fuser de gros rires, s’élever des bruits de mastication, tintinnabuler des fonds de verre bruyamment sirotés. La coque en métal du couvercle de la valise est toute luisante sous les néons. Incommodé par les flatulences exotiques de ses voisins les plus proches, qui en connaissent un rayon en matière d’armes de destruction massive, l’homme à tête d’œuf s’allume un énorme cigare, espérant que la fumée atténuera la puanteur exponentielle à l’intérieur de la pièce où ils sont tous réunis. Pas de fenêtre à ouvrir là-dedans, nous n’allons pas les plaindre alors que nous mourons abominablement à cause d’eux, lentement mais sûrement irradiés, regrettant de nous être trouvés trop loin d’un des points d’impact, E = mc², tout est fini, mon amour, nous aurions pu disparaître dans un vibrant alléluia, un exceptionnel fiat lux éteignant tout dans la nanoseconde, même pas le temps de le dire, au lieu de quoi, au lieu de ça, mais qui sommes-nous et pourquoi marchons-nous encore, sommes-nous seulement encore humains, encore vivants ? C’est peut-être comme ça, la mort, une lente agonie qui n’en finit jamais.

Pas de fenêtre, en effet. Il s’agit d’une pièce secrète, logée au énième sous-sol d’un vaste et somptueux abri. Nous pouvons en apprécier les proportions dantesques. Les nantis ont tout prévu, nous n’en doutons pas, de quoi garer leurs fesses quand ça tournerait au vinaigre, et ç’a fait plus que ça, ce n’est pas du lait caillé que nous vomissons à chacun de nos pas, ni même par goût morbide d’un surprenant effet de mode si la peau de nos bras, de nos mains, de nos joues, se couvre de cloques, s’effiloche et part en jus de boudin, s’en va par couches entières au moindre contact, aussi nous n’allons pas frémir davantage pour eux, pas le temps de compatir si ça sent un peu fort le pet foireux là-dedans, ils peuvent bien pourrir sur pied dans leur luxueux cloaque. À coup sûr, après qu’ils ont finalement entré les codes de lancement sur le clavier numérique du joujou nucléaire, tout s’est joué dans un élan puéril d’amour-propre, mâtiné de suffisance, confit dans son jus de haine, tu vas voir ta gueule à la récré, et le mouvement ample, en arc de cercle, d’une grosse main moite de jubilation, venant s’abattre sur l’énorme bouton-poussoir rouge comme s’il était question d’écrabouiller une banale mouche à viande.

Ils pourront encore longtemps, langoureusement, se torcher le cul avec du papier de soie comme ils l’ont toujours fait. Nous n’en dirons pas plus, nous ignorons où ils se cachent, où ils se sont ensevelis, rats de haute lignée, qui mèneront toujours grand train, se gobergeant dans leurs spacieuses catacombes, leurs vastes tombeaux d’hommes encore vivants n’ayant jamais été des hommes, nous savons qu’ils nous survivront, ici et là, mais bien au chaud dans leurs pantoufles, dormant sur leurs deux oreilles, à moins que celles-ci, contre toute attente, ne se soient jamais trouvées toutes deux réunies du même côté de leur tête, oui, ils nous survivront, et leurs enfants survivront aux enfants que nous n’aurons pas, que nous n’aurons jamais plus parce que nous allons mourir, tous mourir, le si peu qui reste d’entre nous.

Nous ne savons plus comment, tout en marchant, nous avons continué à parler dans nos têtes. Était-ce pour nous tenir encore en vie, encore un peu ? Nous ne savons dans quel but. Nous ne sommes plus que six maintenant. Nous nous en apercevons soudain, avec le peu de lucidité qu’il nous reste. Pourquoi avons-nous tant marché ? Oui, nous avons marché, nous pouvons nous le rappeler, marché, marché, si longtemps, mais n’était-ce pas dans une autre vie, dans une autre mort ? Nous sommes immobiles désormais, arrivés quelque part sans nous en être aperçus. Quelque part, oui, but not over the rainbow. C’est ça, somewhere, c’est ça, nous nous en rendons compte, maintenant que nous ne marchons plus. Il fait toujours sombre, si sombre, si nuit, une nuit qui entre en nous et nous assassine encore, à chaque respiration, mais le paysage est différent, ici. Devant nous, le sol est plus sombre encore, et on dirait qu’il remue, comme un tapis ondoyant à perte de vue. A intervalles réguliers, sa surface se hérisse de fines crêtes blanches, lignes délicates de mousse argentée, aussitôt vues, aussitôt happées par la nappe sombre. Un long sanglot nous vient, grimpe et se tord dans nos gorges, une peine indicible, chagrin à l’échelle quantique, mais nous n’avons plus de larmes à verser, rien que du sang, des litres de sang empoisonné qui nous brûlent les yeux, et nous ne voulons, nous ne pouvons pas donner un nom à ce qui est là, il nous faut fermer les paupières. L’odeur même n’est plus ce qu’elle était et il nous faut aussi nous boucher les narines, pour nous convaincre, pour nous souvenir mieux. Oui, le son est bien resté le même, la même chanson si douce, apaisante, des vaguelettes du bout du monde, qui se hissent, se cabrent et frétillent, une dernière fois, au terme d’un long voyage, avant de s’abattre, pchuuiii, de s’abandonner, pchuuiii, de nous émerveiller, mais nous ne pouvons tout de même pas mourir  avec les yeux fermés, aussi nous les rouvrons sur le cauchemar éveillé que le monde est devenu. Oui, cette immense soupe charbonneuse avait jadis pour nom « océan » et nous étions des hommes alors, mais tout ça ne veut plus rien dire.

Nous ne sommes plus que six, six à la toute fin, encore debout, mais avachis les uns contre les autres. Un peu plus loin sur la droite, une forme se détache à la surface du manteau noir, qui ondule et clapote. La chose approche même assez vite, bondissant sans entrave sur l’échine d’une houle d’encre et, dans la fièvre écrasante de nos derniers instants, nous devinons les délinéaments d’une étrange embarcation. Ce ne serait rien de plus qu’une sorte de barque, sans rame, ni passager, ni capitaine, mais la coque, lisse et arrondie, semble faite d’un métal inconnu, irisé de flashs stroboscopiques, traversé de lignes aveuglantes, d’un blanc vif, d’un gris bleu apaisant. Comme le bateau achève d’approcher, nous distinguons mieux les deux longs masques blafards, qui ornent l’avant et l’arrière, sans que nous puissions deviner lequel est à l’un, lequel est à l’autre, comprenant d’instinct que c’est sans importance, que le temps est venu d’oublier nos questions.

Avons-nous jamais été autre chose que des bêtes féroces ?

Nous ne sommes plus des hommes quand nous montons à bord. Est-ce lui, ou bien elle, ou bien est-ce moi ? L’un de nous six se transforme le premier, la première, un peu avant les autres, tandis que nous voguons vers le large, que rien ne laisse vraiment deviner. Il-elle sera le Passeur, l’Ouvreuse. Il-elle l’est déjà.

Avons-nous jamais été autre chose que des particules de lumière, des poussières d’étoiles ?

Abandonnant, au fond du bateau, de vieilles loques éventrées par la métamorphose, le Passeur, oiseau de lumière, se lance par-dessus bord, plane un instant au-dessus de la surface, puis prend son envol, grimpe en spirale dans le ciel à refaire, à grands battements d’ailes, ses larges ailes aux extrémités épointées, on dirait comme deux longs pinceaux, oui, l’oiseau de lumière dessine l’air de son vol, il ouvre quelque chose dans la nuit, un pan d’autre chose, il peint du blanc dans son sillage, éparpille les particules fines assassines, et déjà l’idée d’une certaine lumière se devine au-dessus du monde. Un instant, le Passeur s’éloigne si haut dans le ciel encore noir que nous ne pouvons plus le voir, mais c’est sans aucune inquiétude de notre part, sans aucun sentiment, sans aucune émotion, nous sommes au-delà, ni vivants ni morts, appliqués à ce qui vient. Un-une autre d’entre nous a tout abandonné à nos pieds, fripes misérables et peau de nuit, il-elle était ombre et putréfaction, mais il-elle est le Suivant, oiseau de lumière qui ouvre ses grandes ailes blanches et s’élance au-dessus des flots, illuminant un morceau d’horizon, ouvrant une perspective sur un monde à venir, un monde sans nous, sans nous qui avons tout détruit, tout sali, tout corrompu.

Le Passeur est de retour. Il décrit de grands cercles au-dessus du bateau, avec force croassements, son habit tout noirci par la besogne accomplie, les ailes imbibées et dégoulinantes de ténèbres. Un ciel nouveau commence à se faire jour. Un peu de lumière, mais mille ans ont passé, déjà.

Alors, bientôt, nous serons six dans le ciel à refaire, six oiseaux noirs, six oiseaux sages, d’une sagesse ayant digéré la destruction de tout, et nous volerons au-dessus du monde pendant mille ans, dix mille ans, cent mille ans s’il le faut. Dès que nous aurons réinventé le ciel, arraché le bleu du fond de l’abîme, de tout là-haut, au cours de notre voyage sans fin, nous verrons le monde renaître, verdir sous les rayons du soleil, la nature reprendre ses droits et poursuivre ses ingénieux bricolages, et nous verrons tout cela sans un battement de cœur supplémentaire, libérés et sans orgueil.

 

 

Comme d’habitude

Incrustés dans la pénombre, des bâtonnets rouge vif flottent au fond de la chambre, 05 : 59, disent-ils. Là-dedans, ça ronfle, ça sent le fauve, l’haleine de vieille bière éventée, la sueur aigre et le démaquillant bon marché. Rituel du petit matin, le réveil sonne sans préavis, puis le sommier grince et, sous les couvertures, ça remue, ça râle et ça flatule, rhô, merde, Albert n’aurait rien contre un peu de rabiot, il se retourne, se racle la gorge en quête d’une bonne glaire, grogne et suinte, tout moite des mauvais rêves de la nuit. Vie de chien, soupire-t-il, lâchant d’autres pets tout en secouant rudement sa femme, c’est tous les jours la même rengaine, lève-toi fissa, Martine, jette-t-il ensuite par-dessus son épaule, en s’asseyant au bord du lit, mon p’tit dèje va pas se préparer tout seul, que je sache, et il l’entend, dans son dos, qui se rassemble, il l’écoute s’agiter mollement. Elle grommelle à peine, Martine, soupire juste ce qu’il faut afin qu’il ne le prenne pas personnellement. Elle sait par expérience qu’il ne faut pas le faire chier au réveil, pas plus qu’à aucun autre moment de la journée, d’ailleurs, cependant Albert est beau joueur, il devine qu’elle n’a pas envie de s’en prendre une au saut du lit et il lui laisse trois secondes, pas une de plus, pour jaillir de sous les couvertures, enfiler ses pantoufles et traverser la chambre sans un mot, direction la cuisine, avant qu’il ne se soit levé à son tour.

En épouse modèle, elle le laisse toujours aller aux toilettes avant elle, même si elle est la première à passer devant sur le chemin de la cuisine. C’est tout de même le minimum, elle aura bien assez de toute sa journée pour aller pisser dès qu’elle le souhaite pendant qu’il s’usera la santé au boulot pour lui payer des vacances au Bahamas, non mais je te demande un peu, pense-t-il tout haut, la porte des gogues laissée grand ouverte sur le couloir, caisse de résonance parfaite pour le jet d’urine vigoureux frappant au centre de la cible. Il laisse aussi échapper de fameuses exclamations gutturales afin de démontrer à Martine que bon sang de bois ça fait du bien quand même.

De retour dans la chambre, il entrouvre les doubles rideaux et se poste derrière la fenêtre, ne jetant qu’un bref coup d’œil en hauteur vers le pan de ciel bleuissant qui se découpe entre les sommets des immeubles du pâté de maisons. Il fera beau, aujourd’hui, mais ce n’est pas la météo qui l’intéresse. Son regard se porte aussitôt sur la fenêtre d’une chambre, à l’étage inférieur de l’immeuble voisin. Lumière orange tamisée, silhouette d’une jeune femme à moitié nue vaquant à son propre rituel matinal, allant et venant dans la chambre à mesure qu’elle s’habille. Comme chaque matin depuis des semaines, depuis qu’il l’a surprise pour la première fois, Albert ne se détourne pas. La main droite glissée sous l’élastique de son pantalon de pyjama, il s’astique sans vergogne avant de filer sous la douche.

Ce matin, les œufs à la coque sont prétendument trop cuits, les tranches de lard pas assez croustillantes, les toasts à la limite du cramoisi, et ton café, Martine, est vraiment dégueulasse, comment veux-tu que je boive un truc pareil ? De l’autre côté de la table, elle baisse les yeux, hausse subrepticement les épaules, rien à dire pour sa défense. Une fois, ça fait un bail, elle a osé répondre qu’elle n’aimait pas le café, alors de là à faire la différence entre un bon et un mauvais. Un silence de marbre avait suivi, du genre dont sont faites les pierres tombales. Le coup était parti tout seul, le bras tendu au-dessus de la table, aller-retour de la main droite, paume largement ouverte, chevalière en or à l’index. La tête de Martine avait fait droite gauche et le reste du corps avait suivi en travers du sol. Après ça, Martine avait bouffé de la compote pendant un mois.

C’est vrai, pense-t-il, en la fusillant du regard, une bonne paire de calottes lui remettrait les idées bien en place, allez, ose donc me dire que ce café est excellent et je t’en colle une, mais ça va être encore tout un drame et il n’a pas de temps à perdre aujourd’hui, le planning de la journée est très chargé. Façon tout de même de maintenir un certain suspens, de la laisser mariner dans son jus d’effroi et d’incertitude, dansera, dansera pas, il la dévisage longuement, avec hostilité, tout en sirotant bruyamment, grimaces de dégoût à l’appui, le jus de chaussette qu’elle lui a préparé, preuve s’il en fallait qu’il n’est pas un si mauvais bougre, au fond.

Après ça, la journée file à toute vitesse. Avant de prendre la route, il passe tout de même boire un café crème chez Armelle, le bar à l’angle de la place, au bas de son immeuble. Il serre des mains, envoie des tapes dans le dos au sein de la mêlée des habitués. Tout le monde le connaît dans le quartier, c’est à lui qu’on fait appel en cas de dégâts des eaux, il a changé les siphons des uns, débouché les chiottes des autres et, il a peut-être l’air ridicule à quatre pattes sous un évier, avec son pantalon mal ajusté et le haut de son énorme cul offert aux regards, on lui sait gré de son professionnalisme. Il ne viendrait à l’idée de personne de battre en brèche le slogan qui flanque sa camionnette : « Plomberie Sauvage, c’est le bon tuyau ».

La matinée à poser une baignoire dans une maison d’un lotissement de Montreuil. Début d’après-midi à Saint-Ouen, pour un débordement de fausse septique, une veuve qui parle à tort et à travers et veut absolument comprendre, c’est quoi exactement cette odeur épouvantable, et Albert de lui répondre, d’un air blasé, que c’est de la merde, madame. Après deux autres interventions, il est déjà dix-sept heures. A la demie, il s’enfile une bière dans une brasserie de la place Blanche, puis Gisèle en levrette, à moins dix, une péripatéticienne de ses connaissances, dans un hôtel de passe de la rue Saint-Denis, Suzanne, trottoir d’en face, n’étant pas disponible, et enfin deux kilomètres de ralentissement sur le périphérique est, à dix-huit vingt-quatre. Trois quarts d’heure plus tard, il trouve une place de stationnement non loin de chez lui. Il a pour habitude d’un petit crochet Chez Armelle, deux ou trois verres avec les copains de zinc avant de rentrer cogner sur bobonne parce que les légumes sont trop cuits.

Pour rejoindre le bistrot, il passe sous les platanes en bordure du fleuve, avisant rapidement une joggeuse très à son goût, qui vient dans sa direction, châssis de déesse monté sur des jambes de gazelle, le tout moulé de bas en haut dans une combinaison en lycra rose. Albert la détaille sans détour de la tête aux pieds et, comme elle passe à sa hauteur, laisse échapper un sifflement grossier, avant de se fendre d’une réplique tirée de son répertoire d’usage, putain, y’a du monde au balcon. Il n’oublie certes pas de se dévisser le cou et de reluquer sans gêne la chute de reins de la joggeuse, qui finit tout de même par lui adresser un vigoureux fist-fucking de la main gauche. Si au moins tu t’habillais pas comme une pute, la harangue-t-il tandis qu’elle s’éloigne, quelle petite salope, on croit rêver.

A cette heure, il y a du mouvement par ici, des gens du quartier qui vont et viennent, rentrent du boulot, promènent leur chien. En traversant le boulevard, Albert adresse un signe de la main à Bichon, en train de fermer le volet du salon de coiffure, de l’autre côté de la place, mais Bichon semble ne pas l’avoir vu. Il croise ensuite madame Duchemin, une vieille cliente, qui se détourne avec mépris, siffle entre ses dents, espèce de sale pervers. Bah, crache-t-il, quelle mouche l’a piquée, la vieille rombière, mais la question lui reste en travers de la gorge et il se pétrifie sur place, à trente mètres du bistrot, nettement conscient à présent que l’attention générale s’est portée sur lui, tous les regards braqués dans sa direction, y compris depuis l’intérieur du bar, où toute la clientèle s’est amassée derrière la baie vitrée, mais j’ai rien fait, moi, souffle-t-il, cloué sur place, heurté de plein fouet par le mépris et l’hostilité dont il se sent l’objet, fauché dans l’exercice de sa vie d’homme honnête, puis frappé à l’épaule par une première tomate envoyée depuis une des nombreuses fenêtres qui se sont ouvertes, ici et là, un peu à tous les étages. Très vite, les insultes pleuvent de tout côté, rebondissent entre les immeubles, gros dégueulasse, putain de pervers. Tout dégoulinant de sueurs froides, il fait un pas de côté, à ça de la vérité, mais déjà brisé net, d’autres légumes pleuvant sur lui, lorsque, enfin, ses yeux se posent sur le lampadaire le plus proche, où a été scotchée une affichette, format A4 (tirée à 500 exemplaires). A voir la photo plein cadre, prise en contre-plongée, d’un homme torse nu, debout derrière une porte fenêtre et tenant à pleine main son pénis en érection, on doute que quiconque ait perdu son chat ou son portefeuille. Pour les plus curieux, suffit d’une connexion Internet, tapez le lien : @lebontuyau.

 

Et le diable se laissa tenter

La place était déserte, aveuglante sous le soleil au zénith, léthargique avec ses façades blanches aux volets clos, pareils à des paupières cousues aux fenêtres. Ça non, vraiment pas une silhouette en vue, même pas celle d’un chat noir longeant les murs en quête d’ombre, et des mirages de chaleur flottaient dans l’air épais, aussi brûlant qu’au voisinage d’une forge à ciel ouvert. Surmontée d’une épaisse colonne de fumée s’élevant du capot, une Golf noire apparut soudain, à l’angle de la place, et vint s’immobiliser devant la boulangerie, fermée à cette heure.

« Pas ça, en plus ! » s’exclama le conducteur, Pedro Martinez, la trentaine tout en cuir, avec une méchante petite bouche sans lèvres et un pif décloisonné d’habitué des salles de boxe. Désolé, Luis, mais va falloir dégoter une autre caisse, dit-il en regardant par-dessus son épaule. Luis !? Oh, non, mec ! »

Les yeux ouverts, d’une fixité sans défaut, Luis gisait en travers de la banquette arrière, vidé de son sang. Ça n’était même plus une tâche rouge au bas de sa chemise blanche, mais une vaste auréole écarlate, en forme de continent inconnu, collée à même la peau du ventre et du torse.

« Putain de vigile avec son fusil à canon scié ! s’écria Pedro en bourrant son volant de coups de poing. Mister Calimero nous avait pourtant affirmé que le type n’était jamais armé ! »

Il vérifia le chargeur de son arme et la glissa dans son holster sous sa veste en cuir, avec un sourire qui n’avait rien d’énigmatique pour qui le connaissait : Pedro abattrait sans sourciller le premier imbécile qui se mettrait en travers de son chemin. Descendu de la Golf, il jeta un regard panoramique sur la petite place muette. Rien ne bougeait et le silence avait même quelque chose d’insistant. Il ouvrit le coffre, y dénicha une couverture qu’il étendit par-dessus le cadavre de Luis.

« C’est mort ici, dit-il, mais il pourrait passer quelqu’un. Navré pour toi que ça se finisse comme ça. J’ai besoin d’un verre, je vais aller boire un coup à ta santé ! »

 

Pas âme qui vive dans le bistrot ouvert, au coin de la place, mais des verres à moitié pleins traînaient encore, sur certaines tables, et une cigarette se consumait toute seule dans un cendrier, au milieu du comptoir. Pedro rejoignit une porte entrebâillée sur la partie privée de l’établissement et perçut une faible rumeur, une suite de mots étouffés par les cloisons. Un échange de coups de feu, suivi du bruit particulier d’une voiture démarrant sur les chapeaux de roue. Rien qu’une télévision. Du bout de sa chaussure, il poussa la porte devant lui, sur un couloir sombre.

« Bonjour ! On peut boire un coup ? »

Le son de la télévision était plus net, à présent. Un dialogue tendu entre deux flics, un passant tué d’une balle perdue, une histoire de bavure à mettre sous le tapis. Mécontent, Pedro frappa trois coups contre le chambranle. Aucune réaction. Rien d’autre qu’une musique nerveuse soulignant le suspens de la scène suivante.

« Je vais me servir tout seul ! » scanda-t-il dans le couloir.

Il revint sur ses pas, salivant à l’idée d’un triple whisky, mais, comme il allait pour contourner le bar, il se pétrifia et porta la main à son arme, à la vue de Luis, qui pénétrait dans le bistrot :

« Ah, Pedro ! s’exclama celui-ci, rayonnant et plutôt bien remis de son décès. Je savais bien que je te trouverais ici ! Tu sais, je viens de comprendre un truc impo… »

Stoppé net, un troisième œil perforé entre les sourcils, une giclée rougeâtre à l’arrière du crâne, il partit en arrière, les bras en croix. Pedro était un homme borné, à la gâchette facile. D’abord, il dégainait, ensuite il tirait, et, s’il avait du temps à perdre après ça, il formulait des questions :

« C’est quoi ces conneries ? »

Il marcha vers le cadavre de Luis, l’observa, le poussa du bout de sa chaussure, grimaçant, l’œil froncé et mauvais, inquiet. Pas à tortiller, c’était bien lui, avec la même chemise toute imbibée de sang. Le même regard fixe que dans la Golf.

« Hé, je sais pourtant reconnaître un homme mort quand j’en vois un. Deux fois, c’est une de trop. Navré, Luis, ça n’avait rien de personnel ! »

Inapte à résoudre ce mystère, il para au plus urgent, rejoignit rapidement la porte du fond, s’engouffra dans le couloir et fit irruption dans l’appartement. Aussitôt à gauche, un petit salon modeste, mais confortable, des canapés inoccupés  face à une télévision déroulant un générique de fin. Il passa dans la cuisine, accueilli par les glouglous et les crachotements d’une cafetière en marche, remarqua les trois couverts mis sur la table et des portions de hachis Parmentier encore toutes fumantes dans les assiettes. Personne. Il se garda bien des angles morts pour rejoindre le fond de l’appartement, visita deux chambres désertes, vérifia dans les placards, sous les lits, inspecta la salle de bains, et poussa même la porte des toilettes vides.

Perplexe, il revint sur ses pas dans le couloir, vers la salle du bistrot. A la vue de Luis, très nonchalamment accoudé au zinc, il laissa échapper un hoquet de terreur :

« C’est pas cool de tirer sur moi comme ça, Pedro !

— Qu’est-ce que…

— T’es tout pâle, mec !

— Tu ne… tu…

— Range ce flingue et sers nous à boire. »

Pedro parut saisir quelque chose en lui, une pensée dérangeante qu’il repoussa au loin d’un geste de la main gauche, mais la pensée revint, cinglante, acide comme un reflux gastrique. Ecartant les pans de son blouson en cuir, il souleva son tee-shirt, tout cartonné de sang coagulé, puis il inspecta son ventre, criblé d’impacts de chevrotine, comme autant de perforations par où la vie l’avait quitté, un peu plus tôt, avant tout ça. Au terminus d’une longue chute en lui-même, il baissa son arme et regarda Luis, qui lui souriait, pas rancunier pour autant :

« Alors, tu nous le sers ce verre ? »

 

La bouteille de whisky, posée entre eux sur le comptoir, en avait pris pour son grade. Luis et Pedro trinquèrent encore un coup. Dehors, le jour avait baissé, plus vite qu’il n’aurait dû, mais ils n’en furent surpris ni l’un ni l’autre.

« C’est bizarre, je vois pas vraiment la différence avec avant, dit Pedro.

— Un peu quand même. Le whisky a du goût, mais je suis pas sûr de sentir l’ivresse qui va avec.

— J’aurais jamais imaginé que c’était comme ça, la mort. C’est quoi cet endroit ? »

Luis haussa les épaules.

« Tu le vois bien, c’est un village.

— Mais c’est réel ?

— C’est quoi la réalité, Pedro ? »

Ils burent leur verre cul sec et Luis les resservit tous deux.

« Pourquoi on ne voit pas les gens ?

— Est-ce que tu voyais des fantômes avant ?

— Non.

— Bah, là, c’est pareil. On ne peut pas les voir parce que nous ne vibrons plus à la même fréquence.

— Pourtant, ils sont bien là, en train de finir leur verre ?

— Oui et non, à mon avis. Regarde, la cigarette est encore en train de se consumer. C’est déjà passé pour eux,  mais pour nous, c’est juste un écho lointain, une empreinte vibratoire, limitée.

— Tu me fous les jetons avec ta théorie.

— C’est pas une théorie. On est morts.

— Je sais. Je me souviens de la fusillade, de notre fuite, je pissais le sang derrière le volant, tu hurlais sur la banquette arrière… je crois que j’ai quitté la route… mais…

— Hé, t’as vu ça ? »

A l’extérieur, au lieu de sombrer tout à fait dans l’obscurité, le ciel avait adopté une teinte d’un rouge surprenant, hétérogène, parcouru de clignotements éblouissants. Luis sortit le premier, Pedro sur ses talons, son arme à la main. Tout autour d’eux, les façades aux paupières closes, repeintes comme des tentures cramoisies, semblaient liquéfiées par les pulsations.

Un peu au loin, quelque chose approchait avec bruit et fureur. Toutes sortes de hurlements, de rumeurs grinçantes, de chuchotements et de ricanements sordides, se mêlaient au tumulte, et Pedro, nerveux, dansait d’un pied sur l’autre, ne savait plus vers où pointer son arme.

« Rengaine-moi cette banane, tu es ridicule ! » s’exclama Luis.

A ces mots, précédé par d’épaisses volutes d’une fumée nauséabonde, un bus à étage, brûlant de part en part, apparut à l’angle de la place, chargé d’ombres couronnées de flammes, et s’immobilisa à hauteur des deux hommes. Dans le brasier, certaines des silhouettes tournèrent vers eux de petits yeux jaunes sans expression, tandis que les autres continuaient à hurler, gémir et gesticuler, sans pour autant faire le moindre mouvement pour quitter leur place et descendre de là. La porte s’ouvrit brusquement, libérant de grandes flammes rousses et révélant la présence du chauffeur, mi-homme mi-bête, créature de plus deux mètres, sans compter les cornes de bouc, et qui posa sur eux de grands yeux rouges terrifiants :

« C’est l’heure ! Par contre, euh… j’ai plus qu’une seule place.

— Comment ça ? On est venus ensemble ! répondit Luis, sans se démonter.

— Comprenez que là-bas, ça déborde de toutes parts, je ne sais plus où mettre les âmes ! Décidez-vous !

— Pouvez pas repasser un autre jour ! dit Pedro. Se décider, c’est bien beau, mais pour aller où ?

— Pour aller où qu’il demande ? s’exclama le chauffeur, goguenard, ce qui provoqua un fou rire général à l’intérieur du bus. On est tombé sur un comique. Bon, vous allez tirer à pile ou face, hein !

— Et l’autre, il fait quoi ?

— Hanter les lieux, par exemple ! Vous me fatiguez avec vos questions. »

C’est vrai qu’il avait l’air à bout de nerfs.

« Descendez de là, qu’on en parle tranquillement, proposa Luis.

— A quoi bon ?

— Vous dégourdir les guiboles, ç’a l’air pénible, votre boulot.

— Juste une minute, alors, sinon ma bonne femme va me passer un de ces savons. »

Une fois descendu du bus, il était beaucoup moins impressionnant, bonhomme entre deux tailles, entre deux âges, les tempes grisonnantes, obsolète dans son petit costume d’antan. On aurait dit un fonctionnaire rêvant tout debout de la retraite.

« Dites, vous auriez pas une clope, j’ai oublié les miennes.

— Sûr qu’on en a, mais on sera mieux à l’intérieur, acheva Luis, une main sur son épaule, vous prendrez bien un verre avec nous.

— C’est que… je ne voudrais pas déranger. »

 

Chez Dan

(nouvelle parue dans le numéro 23 de l’Ampoule, sur le thème « Absence et disparition »)
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C’était la ville tentaculaire, inexpugnable. La ville sans fin, conquérante, multicellulaire, la ville-tumeur embouteillant l’horizon, géométrique et/ou chaotique, avec ses taudis à perte de vue, cabanes de tôles, chambres à ciel ouvert, ses quartiers chics sous bonne garde, vidéosurveillance, miradors, cerbères robotiques de la porte, avec ses forêts de tours miroitantes se dressant toujours plus haut, ses complexes industriels rugissants, ses cheminées d’usines noyées dans le smog. C’était la ville grinçante et lourde, de métal et de bruits, épaisse, embrumée, jamais muette, avec ses foules, ses frôlements involontaires, ses entassements contraints, ses fenêtres sur cour, ses existences en vis-à-vis, ses nuits de néons, d’écrans géants à chaque carrefour et de vitrines clinquantes.

C’était la Caderousse, ce vieux quartier miteux, relégué, voué à la disparition, pris en tenaille entre les quais du canal 33, au sud, avec ses entrepôts gavés de contrebande, ses bars glauques aux mains des mafias, ses hôtels peuplés de putains transgéniques ayant dépassé la date de péremption, et les excroissances voraces, au nord, du Business Center, ville prédatrice au cœur de la ville tentaculaire, cité de verre et d’émeraude aux appétits exponentiels.

C’était au croisement de trois ruelles oubliées par la modernité, dans ce dédale habité par des familles de ferrailleurs, de métallos, de manœuvres, des ouvriers sans emploi, des hommes et des femmes bafoués, rendus obsolètes par l’arrivée massive des robots, qu’on pouvait retrouver un bon vieux troquet du temps jadis. Chez Dan, c’était le bar des copains, encore fréquenté par toute une faune d’originaux, anarchistes pamphlétaires, jeunes poètes maudits à souhait, vieux plumitifs citant Rabelais, Verlaine, Brassens, musiciens entre deux âges, un violon, deux guitares, Dan à l’accordéon, un joueur de saxo, une clarinette et un piano droit pour qui voulait, installé face au zinc. Chez Dan, c’était du rire, de la joie, des coups de gueule parfois, de l’amour souvent, surtout de l’amour, un esprit de résistance aussi.

C’était le soir suivant la commémoration de la Nuit des Émeutes, longue de quarante-sept jours et de si triste mémoire que personne n’avait le cœur à rire, à boire de bon cœur ou à chanter, y compris les plus jeunes qui n’en avaient pourtant pas été les témoins directs. Par ici, chaque famille avait eu à déplorer la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, fauchés par l’extrême violence de la répression. Beaucoup d’autres avaient été arrêtés, passés à tabac et jetés en prison. Gardés au frais, interdits de visite, privés de procès, étiquetés anarcho-terroristes ou écolo-anarchistes, un grand nombre d’entre eux, n’avaient toujours pas été libérés à ce jour. Tous les autres, les plus indomptables, les plus réfractaires, avaient alimenté les vraies-fausses statistiques du modèle pénitentiaire concernant les accidents mortels survenus en détention. Les chutes du haut d’un escalier, les glissades sous la douche et les intoxications alimentaires, fatales, étaient monnaie courante.

Depuis plusieurs mois,  et même plusieurs années, chacun savait que ç’allait encore craquer. Trop de gens avaient été mis sur la touche et ceux qui parvenaient malgré tout à trouver du travail avaient vu leur salaire réduit de moitié. On avait sucré les retraites, établi de nouvelles grilles de calcul et versé une misère à ceux qui avaient sué sang et eau toute leur vie. La plupart des jeunes n’avaient jamais occupé le moindre emploi. On les voyait traîner, sans perspective, privés de leur dignité, tournant en rond comme des lions en cage. Face aux défis de la transition technologique, et prétextant un contexte de crise depuis des lustres, le pouvoir en place, à la botte des multinationales, avait détricoté les acquis, allégrement piétiné les droits des citoyens et des travailleurs, favorisé les investissements visant à remplacer les hommes par des robots dernier cri partout où c’était possible. L’envergure pharaonique du Business Center et l’importance de ses chantiers d’expansion ne laissaient pas d’alimenter un sentiment puissant d’injustice. Chacun savait ce qu’il en était de l’élite. Ces gens-là ne foulaient plus la terre ferme et vivaient au sommet des tours les plus vertigineuses, dans des palaces en plein ciel, loin au-dessus de la couche de pollution. Ils allaient de tour en tour à bord de leur roboptère personnel, travaillant dans l’une, dormant dans l’autre, participaient à des zénith-parties où il était parfaitement ringard d’arriver en ascenseur, de fabuleuses orgies à mille mètres du trottoir où se tortillait le vulgum pecus.

Ce soir, chez Dan, il y avait peu de monde. Trois tablées de jeunes gens, une demi-douzaine d’habitués, ventousés au comptoir. Les conversations allaient pianissimo et personne n’élevait la voix ou ne partait à rire. Dans un des boxes tout au fond du café était installé un homme d’un âge très avancé, proche de la centaine, doyen du quartier, respecté de tous, admiré par les plus jeunes. Emblématique à plus d’un titre pour l’ensemble des luttes qu’il avait menées depuis son plus jeune âge, le vieux Tarbin n’était plus que l’ombre de lui-même, un vieillard voûté, cacochyme, à demi aveugle, mais qui n’avait pas encore perdu toute sa tête. Il avait été enfant puis jeune homme, adulte enfin et à présent il était cette vieille chose que le moindre courant d’air aurait renversée. Toute sa vie venait à se mélanger en lui, il était un et indivisible tout en étant multiple, riche de tous ses lui-même. Parfois, comme ce soir, sans qu’on sache pourquoi, après des semaines de silence, il commençait à parler. Alors, tout se jouait ici et maintenant, passé simple, composé, antérieur, lointain, quasi oublié, ne tenant qu’à des bribes de sensations. Chacun savait la valeur, la saveur de ses monologues et, dès lors que sa voix au timbre rauque s’élevait du fond de son box, nul ne voulait en perdre une miette, on déplaçait les chaises pour s’approcher, on s’accroupissait, on l’entourait.

Et il parlait, le vieux Tarbin, il parlait pour lui, pour les autres, pour les absents, pour les morts, pour les vivants, il racontait comme ça lui venait, fallait être bien attentif, ne pas perdre le fil. Il voulait en venir quelque part ou pas ?

Une fenêtre donnant sur la campagne, ça, mes petits amis, disait le vieux Tarbin, c’est un indice de taille, un élément à ne pas négliger. Vous l’avez déjà vu, vous, la campagne, vous vous souvenez comment on sort d’ici, comment on la quitte, la ville tentaculaire, une fenêtre donnant sur la campagne, ça n’est pas donné à tout le monde, ce n’est plus donné à personne et je n’ai pas la moindre idée de comment on s’y prend, est-ce que la ville, il le leur demandait à tous, que la ville n’est pas partout ? Elle est tellement partout, même qu’elle a la tête dans les nuages, vous vous en souvenez, vous, mes petits amis, de la campagne, vous l’avez déjà vue autre part que sur l’écran de votre cinéma-de-maison ? Moi, murmurait le vieux Tarbin, moi, je me rappelle, oh, j’étais vraiment tout gosse, ça nous remonte à drôlement loin, c’était mon arrière-grand-mère qui y vivait, à la campagne, même qu’elle était la dernière dans son village, tout le monde était mort ou parti, sauf elle. Partir pour la ville, elle nous disait, partir pour la ville, ce n’est sûrement pas maintenant, à mon grand âge, sûrement pas que je vais changer d’avis, je suis bien ici, je l’ai toujours été, c’est chez moi, elle nous racontait, c’est ici que je suis née, et mon père, ne comprenait pas, mais voyons, Mamita, il lui disait, il n’y a plus personne ici, il n’arrêtait pas de lui répéter, il n’y a plus personne ici, il n’y a plus personne ici, et elle riait de bon cœur, Mamita, chaque fois de bon cœur, avec sa bouche sans plus de dents, son visage comme un abricot sec avec une paire d’yeux scintillants incrustés. Il y a les arbres, elle lui répondait, il y a les arbres, et la rivière qui coule en bas de la colline, il y a le vent qui peigne les hautes herbes et qui tracasse les feuillages, il y a le soleil, chaque matin, je m’assois là et je le regarde se lever, tu vois, Philippe, elle lui montrait à mon père, là-bas, à gauche de la grange du père Gorgeot, c’est là qu’il se lève en été, le soleil, et je le regarde monter sur l’horizon et grimper sur le toit de la Monique Vitruve, Dieu sait qu’elle et moi on était comme chien et chat, mais, mon petit, tu sais, c’est sur son lit de mort qu’elle m’a fait promettre de veiller sur sa maison, on s’est vite rabibochées, pas le temps de remettre encore sur le tapis les vieilles querelles, tout ça était tellement vain, on a regretté, j’ai tellement regretté en la voyant comme ça à l’article, toute chétive et grise, on se tenait par les mains, on a parlé comme des copines parce qu’on s’était connues, elle disait, Mamita, on s’était connues qu’on marchait pas encore, la Monique Vitruve et moi, alors je lui ai promis en la regardant dans les yeux, et après ça, faut croire que ça l’avait mise en paix, après ça, elle est morte tranquillement dans son lit, et mon tour viendra, disait le vieux Tarbin en répétant les mots de Mamita, mon tour viendra, et c’est dans mon lit que je veux mourir moi aussi, dans ma chambre, dans ma maison, et mon père ne comprenait pas, il en avait à revendre de l’inquiétude, du mouron à haute dose, il voulait savoir si elle se nourrissait correctement, si elle n’avait pas eu trop froid cet hiver, et si tu tombes malade, Mamita, qui va prendre soin de toi ? Oh, mais j’ai mon potager, elle lui disait, et mes trois vaches donnent du lait, je les ai menées voir le taureau de Gustave de l’autre côté du vallon. Mon père fronçait les sourcils à l’évocation de Gustave, il ne l’aimait pas, absence de penchant reçu en héritage, Gustave c’était l’amant secret de Mamita, secret qu’elle avait révélé à la mort de Papito, elle avait dit à toute la famille ce que lui, Papito, savait depuis quarante ans, d’autant que c’était lui qui lui avait donné le feu vert, et personne n’avait voulu la croire, comment oses-tu, il s’était emporté, mon grand-oncle Eustache, comment oses-tu salir la mémoire de papa, alors qu’on vient juste de le mettre en terre ? Il avait trop bu, mon grand-oncle Eustache, et il avait claqué la porte de la maison avant d’entendre le fin mot de l’histoire, j’ai toujours eu un faible pour Gustave, elle avait dit à ceux qui étaient restés, mais Papito, ç’a toujours été lui, mon grand amour, et réciproque avec ça, on s’est mariés dès qu’on a eu l’âge, j’avais trois mois de plus que lui et il a fallu attendre tout un trimestre, et dès qu’il a eu seize ans lui aussi, on n’a pas perdu une seconde, ça nous démangeait franchement, oh, ne faites pas cette tête, je suis peut-être vieille et veuve, mais à l’époque nous étions jeunes et beaux, on a couru chez le vicaire, ivre comme chaque matin, ce qui n’était un secret pour personne, et ils nous a mariés sans tarder, là-dessus, nous avons été heureux pendant sept ans, sans une ombre au tableau, vous en savez tous et toutes quelque chose, heureux pendant sept ans, sans quoi aucun de vous ne serait là aujourd’hui, Papito m’a donné quatre beaux enfants, et puis voilà, racontait le vieux Tarbin, et puis voilà, elle avait dit, Mamita, à toute la famille, la guerre est venue, oh, pas chez nous, mais la guerre vient toujours quelque part, elle peut même emporter avec elle ceux qui vivent ailleurs, et mon Papito, lui qui ne l’avait jamais connue, mon Papito avait dû partir pour la guerre, très loin de chez lui, et ma Mamita, elle l’avait attendu pendant trois ans, chastement, pénélopement, élevant ses quatre enfants, rongeant son frein, belle et digne dans sa solitude de femme de vingt-cinq ans. Vous devez comprendre, mes petits loupiots, elle leur avait dit, ç’a été dur, la dernière année, je n’ai reçu aucune nouvelle, je l’ai cru mort et j’ai cru chaque seconde en mourir, comme si on pouvait mourir chaque jour un peu plus fort, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, vous pouvez me croire, racontait  le vieux Tarbin, qui n’avait pourtant pas assisté à la scène, me croire sur parole, mes petits amis, dans la salle à manger, avec la famille attablée après l’enterrement, sauf mon grand-oncle Eustache, et moi-même qui n’était pas de ce monde, pendant qu’elle leur racontait ça, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, plus personne ne pipait mot, ils étaient tous bouche bée, mais j’ai tenu le coup, elle continuait à dire, Mamita, je l’ai attendu mon homme, en dépit de tout, je savais, je le sentais en vie, même si je savais aussi qu’il était vivant tout là-bas au royaume de la mort et de la terreur, et il en est revenu, trois ans de guerre dans les bottes, déglingué, avec son paquetage de cauchemars, des cris dans la nuit, je l’ai bercé mon homme, je l’ai tenu fort dans mes bras, il était tout vidé de son bonheur, il n’y avait plus que du noir dedans mon homme, oui, je l’ai tenu fort, rien que du noir au-dedans, et des tremblements et des larmes, nourri au lait de Pandore qu’il avait été pendant trois ans, revenu un autre homme, un homme qui n’était pas complètement revenu, des nuits blanches à le tenir, des nuits blanches à l’écouter dire la guerre, son visage ruisselant entre mes mains, je l’ai aimé comme il faut à son retour, votre Papito, allez, viens t’asseoir avec les autres, elle avait dit à mon grand-oncle Eustache revenu sur le seuil de la salle à manger depuis quoi, au moins une minute, assieds-toi là près de moi et écoute la fin, la vie n’est pas aussi simple, j’ai été fidèle pendant ces trois années, je ne dirai pas que je n’ai pas eu parfois des idées derrière la tête, inutile de mentir. Gustave, lui, n’était pas parti, à cause de ses pieds plats, et il venait souvent me voir quand il passait au village, en tout bien tout honneur, même si je voyais à son regard qu’il avait aussi en pensée du grain à moudre à mon propos, et vous, les enfants, vous montiez sur ses genoux sans vous faire prier, vous n’aviez plus de père, c’en était un de passage, et je me rendais bien compte qu’il passait de plus en plus souvent au village pour prétexter d’un crochet par chez nous. La nuit venue, je mordais mon oreiller, je hurlais la mort qui s’écoulait en moi, je hurlais la vie qui voulait faire pareil, et après le retour de votre père, j’ai oublié Gustave et j’ai attendu qu’il soit vraiment de retour, votre Papito, pas dans la peau de cet homme qui était l’ombre de lui-même, pendant plusieurs mois, même alors qu’il reprenait pied dans la vie de tous les jours, pendant plusieurs mois encore, mon homme n’a jamais rien entrepris de ce que les hommes entreprennent avec leur épouse, il me cachait son corps couvert de cicatrices, en me cachant la plus honteuse de toutes, oui, mes enfants, mes petits-enfants, vous pourriez être plus nombreux aujourd’hui, ici présents, plus nombreux pour célébrer sa mémoire, si la guerre,  ne lui avait pas dérobé ses bijoux de famille, oui, mes petits amis, c’est pour ça que mon père avait froncé les sourcils à l’évocation de Gustave, lors de cette ultime visite à Mamita, parce que Gustave, lui, avait conservé toutes ses possibilités érectiles. Mon Papito, eunuque de guerre et père de quatre enfants, avait dit à Mamita, je reste ton mari et ton ami et ton épaule, mais je ne peux plus être un homme comme ça, je sais qu’il t’a à la bonne, le Gustave Cottoni, je n’ai rien contre si toi et lui, je ne te fais pas de dessin, je ne peux plus en faire, soyez discret, c’est tout ce que je demande, et Mamita, sur le coup, ça l’avait jetée dans une grande colère, d’abord en colère contre lui, dont ce n’était guère la faute, claquant les portes derrière elle au fur et à mesure qu’elle s’extirpait de l’intérieur de la maison comme du fond d’un puits, en colère contre elle-même pour avoir trop longtemps cru que son homme lui reviendrait intact, et, une fois parvenue à l’extérieur, en colère contre celui qui s’était enrichi en faisant fabriquer des grenades à fragmentation susceptibles d’exploser les gonades du premier père de famille venu, en colère, de plus en plus en colère, Mamita, vingt-neuf ans, se mettant à courir sous le ciel d’un bleu indifférent, à courir droit devant elle au milieu de la route, droit devant elle entre les maisons du village, ça oui, elle avait couru, ma Mamita, racontait le vieux Tarbin, versant des larmes qui ne seraient jamais de trop, elle avait couru à en perdre haleine pour échapper à son propre corps, pour dissoudre les mots entendus en boucle dans sa tête, je n’ai rien contre si toi et lui, dans la forêt, elle avait enlacé et serré contre elle de toutes ses forces le premier arbre venu, elle lui avait tout dit, et le chêne était resté de marbre, et elle était restée contre lui, la joue sur l’écorce, pleurant des larmes jusque-là placées en gage, et tâchant d’étouffer le chêne dans l’étau de son amour assassiné. Elle n’avait regagné le village qu’à l’heure du souper, Papito et les quatre enfants autour de la table, avec son assiette à elle qui l’attendait, et Papito lui avait souri, Papito lui avait dit, j’ai préparé un bon ragoût de veau avec des lentilles et du fenouil, viens t’asseoir mon cœur, tiens, Eustache, sers un petit verre de vin à ta mère, tu seras gentil, et elle s’était assise, Mamita, pour partager le ragoût avec sa famille, tout en regardant son homme par petits coups, un peu à la dérobée, intimidée par sa bonne humeur, sa jovialité, ses taquineries avec les enfants, car, à compter de ce jour, Papito ne fut plus que paix et lumière pour sa famille, un époux aimant et attentionné, séducteur même et tendre aussi par de menus gestes, pour dire le fond de la vérité, elle leur avait dit à tous, cinquante ans plus tard, passé du cimetière dans la salle à manger, le fond de la vérité c’est que votre père et moi, votre grand-père et moi, mon arrière-grand-père et elle, disait le vieux Tarbin, nous n’avons plus jamais parlé de Gustave, et ce soir-là, l’un de vous, je ne sais plus lequel, m’avait demandé ce que j’avais fait de mon après-midi, et j’avais répondu que je m’étais promenée dans la forêt, et votre père avait souri, songeant peut-être que c’était un mensonge, songeant peut-être que j’avais roulé dans le foin avec Gustave, songeant peut-être à autre chose, songeant peut-être combien il m’aimait, ce que je pouvais parfaitement voir dans ses yeux quand il me regardait, et non, je n’avais pas roulé dans le foin avec Gustave, et je n’ai jamais roulé dans le foin avec Gustave, le foin, ça pique, ça gratte et ça griffe, la peau ça veut des draps, des draps propres, alors les semaines suivantes, j’allais souvent dans la forêt, je m’y sentais bien, je venais retrouver mon arbre, mon chêne, je puisais quelque chose en moi de sa présence, ses racines courant et plongeant sous la terre, et c’est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvée à rencontrer Gustave un jour de forte chaleur alors que j’allais justement en direction de la forêt, il s’en revenait d’un village voisin, joliment perché sur son cheval, comme il était beau par les chemins, et torse nu avec ça, et il lui avait demandé, à Mamita, où tu vas, Mathilde, je vais me promener dans la forêt, elle avait répondu, avec une pointe de désir dans le bas-ventre, tu es très belle dans ta robe, Patrick en a bien de la chance d’être enfin rentré de la guerre, saleté de guerre, ça va bien à la maison ? Oui, oui, elle avait dit, piquée au vif du fait d’avoir vu associer le compliment à Papito et glisser ensuite en terrain belliqueux, belle dans ta robe, saleté de guerre, et plus grave encore, Gustave l’avait à peine regardée et il lui avait paru pressé de tourner bride pour la laisser au bord du chemin, et elle avait même songé, Mamita, qu’il avait rendez-vous quelque part avec sa maîtresse, mais non, c’était le cheval qui était pressé, pas le cavalier, j’en suis sûr, disait le vieux Tarbin, à eux tous qui pleuraient comme des mômes, sûr que son cœur, à Gustave, il battait  pour tes beaux yeux, Mamita, et d’ailleurs c’est pour ça qu’il t’a encore demandé, tu es certaine que ça va, Mathilde, tu as l’air tout chose, et vous vous êtes regardés, les yeux dans les yeux, il avait réussi à calmer son cheval, et il t’avait proposé, je peux faire quelque chose pour toi, n’importe quoi, suffit de demander, suffit de demander, répétait le vieux Tarbin, et Mamita et Gustave s’étaient encore longuement regardés, et tu lui avais dit, ma Mamita, dis, Gustave, tu serais d’accord pour m’emmener faire un tour sur ton cheval, et Gustave était libre comme l’air, monte, Mathilde, il y a de la place pour deux, où veux-tu aller ? Emmène-moi, tu lui avais dit, en passant tes bras autour de lui, faute d’avoir pu atteindre ton arbre, emmène-moi loin d’ici jusqu’à ce soir, alors mon petit Philippe, tu as beau avoir quarante ans, je suis encore ta grand-mère, elle avait asséné à mon père, inutile donc de froncer ainsi tes sourcils chaque fois que je parle de Gustave, oh, ça, je m’en souviens si fort, j’étais tout gosse, racontait le vieux Tarbin, et c’était la dernière fois qu’il avait vu sa Mamita, morte tranquillement dans son lit sans personne pour lui tenir la main, quelques semaines après cette visite, et c’était aussi la dernière fois qu’il avait vu la campagne, par la fenêtre de son salon.

C’était le soir d’après la commémoration de la Nuit des Émeutes, qui lui avait ravi deux fils, et c’était aussi le soir précédant sa propre mort. Chez Dan, il avait parlé pour la dernière fois, offert à tous le souvenir infaillible de la lumière qui plongeait entre les branchages et noyait l’arrière-cour de Mamita dans un halo doré et apaisant. Trois silhouettes de poules. Un chat s’étirant au soleil. Un sentiment intense de liberté. Le goût acidulé d’un verre d’orangeade. Le chant des oiseaux et l’odeur du ciel bleu passant à travers la fenêtre entrouverte. Les joues moelleuses de Mamita. La force des racines qui plongent en nous.

(texte paru

Fiat lux

Le ciel est chargé derrière la fenêtre ruisselante, le ciel bouge en gris et blanc, et bleu par endroits, et là-bas, au-dessus de la vague des toits, juste quelques secondes, le soleil se hasarde, édulcoré, ramassé sur lui-même, pas du tout en forme de boule, un soleil grignoté, changeant, rien de stable, rien qu’une soupe dorée de lumière diffuse, une lumière qui va passer à la trappe, un halo jaunâtre dans la nuée, juste quelques secondes, puis tout un pan de grisaille le dévore sur place, l’engloutit, à plus tard le soleil.

Il s’est assis à son bureau, les pieds parfaitement à plat sur le sol, des pieds sans chaussures, avec deux paires de chaussettes, assis à son bureau, le dos bien droit, la colonne vertébrale calé dans le dossier de son fauteuil à roulettes, et il regarde par la fenêtre, il a été témoin, il a vu les nuages kidnapper le soleil, le lui ravir, le happer, il respire, inspire, expire, cherche quelque chose tout au fond de lui, qui sursaute, se tord et trésaille, s’accroche, ne s’accroche pas, et enfin lui échappe. Ses doigts attendent sur le clavier, ses doigts connaissent les lettres, chaque doigt pour un certain nombre de touches, l’auriculaire gauche pour le s, virgule de l’index droit, un majeur pour le e, l’autre majeur pour le i, mais les doigts attendent, des mains inertes, et il ne regarde plus par la fenêtre, ses yeux en plein sur l’écran de son ordinateur, qui ne montre qu’une grande page blanche, expectative elle aussi, et l’index gauche se chargera entre autres du d, du t et du r, une grande page blanche qui ne tient plus qu’à un fil, un seul mot suffira pour l’achever, un mot contenant l’avalanche de tous les mots, mais les mots attendent aussi, ce sont les mots qui feront bouger les doigts.

Maintenant, subrepticement, à peine le temps d’y penser, le soleil tente, le soleil a tenté, une ultime percée, comme s’il s’était soudain dressé sur la pointe des pieds depuis l’autre côté de l’horizon, puis plus rien, grosse déception des fils de Ra, un deux trois plus de soleil, la pluie, décidément, la pluie ne sera pas pour demain, c’est bel et bien aujourd’hui qu’elle va tomber, qu’elle tombe, qu’elle est tombée, elle va tout rincer et lessiver, gorger la terre des champs, récurer, noyer la petite ville, laborieusement, avec application, la petite ville qui tremblote derrière la fenêtre,

Nichée dans son ventre, c’est une forme de mémoire solaire, une énergie hautement renouvelable, qui met ses doigts en mouvement, et le clavier cliquète, neuf doigts qui pianotent, le pouce gauche en grève, inutilisé, mais qui se dresse de temps à un autre pour libérer, accompagner le mouvement de ses frères.

Invention du Nouveau Monde

Je n’ai pas oublié Gavri Katz, mon premier new-yorkais. Avril 1968, à ma sortie de l’aéroport JFK. Au hasard, un taxi jaune parmi tant d’autres. Vingt-cinq ans déjà, mais je revois clairement la licence fixée au tableau de bord et le regard intense de Gavri Katz, croisé plusieurs fois dans le rétroviseur tandis que nous roulions vers Manhattan. Sur la banquette arrière, j’avais vingt ans, une licence de lettres modernes et un visa de six mois pour découvrir les Etats-Unis. Tout autour de moi, New York s’élevait, mise en mouvement par le voyage, défiant la raison par son gigantisme et sa beauté. J’avais longtemps fantasmé cette ville, porte du Nouveau Monde tel que je me le figurais, et la réalité de ma présence là-bas me coupait le souffle. Taiseux, ce Gavri Katz, pas un mot depuis son Welcome to America ! Sous le vernis de l’anglais, un certain accent, polonais peut-être, ou hongrois. Un grand type tout maigre, pas plus de trente-cinq ans, avec des mains de pianiste.

« Vous venez de Paris ? me demanda-t-il enfin, à mi-chemin de Central Park.

— Oui. Vous parlez français ?

— Un peu, j’ai vécu là pendant la guerre, avant de fuir ici avec ma sœur. Navré, je suis bavard d’habitude, mais, ce matin, je suis sous le choc. Hier, ils ont assassiné Martin Luther King !

— Assassiné ! Mais… qui ça « ils » ?

— Ils auront un coupable tout trouvé, mais ce sont toujours les mêmes, tous ceux qui n’en ont pas fini d’étudier et de pratiquer la guerre. »

Un matin, à Brooklyn, je trouvai une vieille Ford Courier à vendre dans une allée de garage. Two hundreds bucks payés en liquide à la mère de l’ancien propriétaire, revenu du Vietnam les pieds devant. Buffalo, Cleveland, Colombus, Chicago, Davenport, Des Moines, partout, au fil du voyage, solaire, obscur, initiatique et cathartique, je forçais le destin pour entrer en contact avec les gens, échanger, partager du temps de vie et grandir. J’aimais aussi les prendre en photos, regrettant de ne pas l’avoir fait avec Gavri Katz. Mon point de départ, ma référence. Je m’appuyais sur lui pour deviner les autres, mais je me souvenais surtout de son dos, de l’arrière de sa tête, le reflet de ses yeux dans le rétroviseur s’effaçant peu à peu à mesure que je m’éloignais de New York. Je rêvais même de lui, parfois, et, au réveil, je repensais encore à tout ce qu’il m’avait dit après qu’il avait commencé à parler. Le bien, le mal, la violence et la mort. La terreur. La justice et la paix.

Un soir de juin, je crevai un pneu, au beau milieu du Nebraska, non loin de la petite ville de Paxton. Deux jours plus tôt, dans l’Iowa, je m’étais fait violement tabasser pour trois fois rien à la sortie d’un bar par deux brutes ivres. Je me sentais encore furieux, humilié par tout ça et, comme je commençais à changer la roue, en grimaçant à cause de mes blessures, des trombes d’eau s’abattirent sur moi. Rien de tel pour ajouter au sentiment oppressant que le monde tenait sur mes épaules et que je n’étais pas assez solide pour ça.

Je passai dix jours, dans un hôtel de Paxton, à noircir des pages de carnets en me soulant au whisky, dormant le jour, vivant la nuit. Rien à exploiter dans tout ça, j’avais juste besoin de vomir des mots. Dans cette halte, je pensai à Gavri Katz, comment il avait fui la Pologne pour la France avec sa sœur, à peine quelques semaines avant la fermeture du ghetto de Varsovie par les nazis. Je pensai aussi à Luther King clamant qu’il avait eu un rêve, et, dans mon esprit, la silhouette informe se précisait du bouc-émissaire tirant depuis l’intérieur de la foule sur le pasteur sorti au balcon de sa chambre d’hôtel. Je pensais aux bombardements au napalm sur les villages vietnamiens. Je pensais à Jésus, qui avait tendu l’autre joue et qu’on avait crucifié parce qu’il n’avait que le mot amour à la bouche. Par bouffées, à mesure que j’approchais du moment de reprendre la route, l’épineuse question de mon devenir revenait me hanter. La raison de ma présence ici m’avait comme déserté. Au commencement, il n’était pas dit que je devais faire ça tout seul. Estelle. C’était notre projet. Mes pensées pour elle, que j’avais voulu dissimuler derrière ma conscience de la folie du monde, devinrent trop douloureuses pour être contenues plus longtemps, et je me laissais emporter par une intense crise de manque dont je crus ne jamais voir l’issue. Vivre étouffé, c’est le mot. Gavri Katz en sait bien plus long que moi là-dessus.

Après Paxton, j’ai désiré l’océan, à mille trois cents miles de là. J’en avais besoin pour me purifier et j’ai conduit pendant trois jours pleins, ne m’arrêtant que pour dormir un peu à l’arrière de la Ford. Je croyais en avoir fini de mon voyage, mais San Francisco m’offrit un second souffle, une raison de m’attarder. Je restai donc sur place jusqu’à l’expiration de mon visa, le temps d’accepter enfin la mort d’Estelle, huit mois plus tôt des suites d’une maladie foudroyante. A Frisco, j’occupai un temps une chambre chez l’habitant, la famille Ward. Il me restait de l’argent, mais je dégotai un boulot dans une épicerie et donnai quelques cours de français à des gosses de riches. Assez vite, je me suis senti là-bas comme chez moi, j’avais quelques amis, j’apprenais à surfer, à refaire le monde autour d’un feu de camp. Un air de guitare sous les étoiles.

De retour à Paris, fin 1969, je me sentais un autre homme et j’ai pu enfin me rendre sur la tombe d’Estelle. Dire adieu, déposer les armes, demander pardon.

Pas à me plaindre, j’ai bien réussi. Agrégé, en poste à Nanterre, auteur de plusieurs romans bien accueillis, j’ai tout misé sur le travail. J’ai laissé quelques femmes passer dans ma vie, mais jamais pour rester. Je préfère aller seul avec mes fantômes. Il y a près d’un an, en août 1989, j’ai été contacté par un éditeur new-yorkais ayant pour projet de traduire Invention du Nouveau Monde, mon premier roman, paru en 1973. Enthousiaste, j’acceptai de le rencontrer et réservai un vol pour début novembre.

Le hasard voulut que mon rendez-vous chez Narrate Books soit suivi d’un cocktail organisé en l’honneur d’Emma G., longue blonde en robe noire, auteure-maison récemment primée pour son dernier roman, Little Louise. Après quelques coupes de Champagne, grisé, je suivis le mouvement général jusqu’à un restaurant dans Hell’s Kitchen. Installé à sa droite, je passai une partie du repas à flirter avec elle. L’alcool n’aidant pas, la suite est moins précise. Une visite chez un peintre en mal d’inspiration, qui nous mit dehors à cause du bruit que nous produisions. Un passage dans une boîte de jazz, bondée et enfumée où nous perdîmes une partie de notre groupe. A l’air libre, l’un de nous, proposa de terminer la fête dans son loft, mais certains nous abandonnèrent en chemin. En arrivant chez Peter, je n’ai pas eu un instant de regret à l’idée que la femme pendue à mon bras ne soit pas Emma G., restée très tôt en arrière chez son amant de peintre. Celle-ci, brune, espiègle, avait un petit quelque chose qui me rappelait Estelle.

Je me souviens de nos baisers dans la chambre d’amis. Sa peau sentait la cerise. Nous n’avons eu la force de rien. Nous nous sommes abattus en travers du lit, sens dessus dessous avec nous-mêmes.

« What is the story of your book, Jean-Baptiste ? », a-t-elle demandé.

Dans mon état, le moindre mot là-dessus aurait entraîné tous les autres. Pas une fiction, mais une confession. J’avais déjà tout écrit, alors je me suis tu. Je ne parlerai qu’en présence de Gavri Katz.

J’ai rêvé de lui, d’ailleurs, cette nuit-là. Nous roulions pour toujours en direction de Central Park et il me racontait encore qu’il avait eu de la chance et saisi une ouverture infime dans le fil de son destin :

« J’ai beau me dire non-violent, j’ai tué deux hommes, à Paris, pour nous sauver ma sœur et moi !

— Je n’avais rien ni personne à sauver, Gavri. Dans ce bar, j’ai bu des coups avec ces deux-là, on parlait gentiment. Quand ç’a fermé, qu’on s’est retrouvés dehors, au beau milieu de nulle part, ils ont commencé à me taper dessus pour le plaisir, sans retenir leurs coups. J’ai repris connaissance à l’aube, au bord de la rivière Platte, où ils m’avaient traîné et cogné comme plâtre. Pas besoin de ça, déjà en miettes en arrivant à New York, mais j’ai serré les dents, repris la route, j’avais envie de…

— De te venger.

— Oui, et il a fallu que je crève ce pneu et sous la roue de secours…

— Il y avait ce revolver, emballé dans un tissu, avec une boîte de balles.

— Je te l’ai déjà dit ?

— Des centaines de fois.

— J’ai tué, Gavri, avec préméditation, dix jours plus tard. Avant Frisco, je suis retourné à Walnut, Iowa. Je me suis caché, j’ai attendu. Une vue imprenable sur le bar. Je pensais qu’ils avaient leurs habitudes, les derniers à partir, après la fermeture. J’ai eu raison. Quand je suis sorti de derrière les arbres, ils n’ont pas eu le temps de réagir. J’ai tiré deux fois dans le dos du premier sans hésiter. L’autre m’a regardé comme ça, les yeux vides, mort avant même que je ne fasse feu à hauteur de sa poche de chemise. Mais je me suis menti, Gavri, toutes ces années, en me racontant que je les avais abattus pour venger la mort d’Estelle. »

Réveillé en sursaut, la femme couchée près de moi, je rassemblai mes vêtements, me faufilai hors de la chambre et traversai le salon sans un bruit, des corps endormis ici et là dans la pénombre en déclin. Quand je suis sorti de l’immeuble, le jour se levait. Etourdi, j’ai marché sans réfléchir au sens positif que j’étais parvenu à donner à ma vie en dépit de mon crime. Autour de moi, les gratte-ciels ajoutaient à mon vertige et je savais que je pourrai tourner en rond là-dedans pour toujours sans en trouver la sortie. J’étais damné depuis longtemps.

Quand j’ai vu un taxi libre se diriger vers moi, j’ai pensé que, s’il y avait une logique quelconque en œuvre dans mon existence, le conducteur ne serait autre que Gavri Katz et que je pourrais enfin tout lui dire pour me libérer.

Je levai soudain le bras, pour être sauvé de la noyade, et le taxi vint s’arrêter devant moi.