Le cas Léonard Baratier

7 mars 1935

Le dénouement est proche. Demain, je me lèverai tôt. Husquin nous conduira, les frères Abline et moi. Contre les indications du docteur Loiseau, Brigouleix a insisté pour être du voyage. « Si mon cœur lâche en route, ce sera la volonté du Tout-puissant », a-t-il précisé, ajoutant qu’il préfèrerait que ce soit au retour. Une heure pour aller, une heure pour revenir. Là-bas, ça ne durera pas longtemps, mais aucun de nous ne veut manquer ça. Aux premières lueurs de l’aube, à la porte de la prison donnant sur la petite place, nous verrons apparaître la silhouette massive, à demi bossue, de Léonard Baratier. A cause de la corde nouée autour de ses pieds et ramenée dans son dos pour lui maintenir les bras, il avancera à tous petits pas, serré de près par deux agents, jetant autour de lui de sinistres regards en lame de couteau, affichant la grimace béante, hideuse, de son bec-de-lièvre. Je me demande s’il s’en sera remis à Dieu par la confession et la repentance, mais l’aumônier, homme doué d’une infinie patiente, marchera dans son sillage, prêt à le soutenir jusqu’à la toute fin. La guillotine se dressera un peu plus loin et Baratier ne la regardera qu’une seule fois avant de baisser les yeux. Je ne sais s’il essaiera de se débattre, rendu furieux par la cruauté de ses derniers instants, ou s’il n’aura plus la force de rien, à demi conscient, ivre peut-être de son dernier verre de vin, étourdi par la fumée de sa dernière cigarette. Tenus à l’écart, sur les côtés de la place, avec la foule des curieux, nous l’observerons froidement avoir un mouvement de recul face à la planche se dressant devant lui et sur laquelle les assistants du bourreau le sangleront solidement avant de l’incliner horizontalement et de le glisser vers l’avant jusqu’à pousser son énorme tête entre les poteaux, à la verticale du couperet.

Depuis la fenêtre de ma chambre, où je m’installe pour écrire, la vue surplombe les premières habitations du village, l’église et les ruines du vieux château tout caparaçonné de lierre. Il y aura bientôt un an que je loue cette maison, dans les hauteurs, un peu à l’écart du village de Lyvette-sur-Chambron. Homme discret, appréciant ma tranquillité, je ne fuis pas pour autant la compagnie de mes semblables, sans lesquels le romancier que je suis serait bien peu de choses. Lyvette-sur-Chambron est un petit village tranquille. J’y me suis senti bien accueilli par la plupart des gens. Certains étaient un peu méfiants au début, mais je ne suis pas non plus homme à accorder ma confiance à l’emporte-pièce. Le café tenu par les frères Abline est le point de rassemblement des figures locales et j’y ai vite pris mes habitudes, lié peu à peu connaissance avec tout le monde, répondu aux questions des curieux, répétant que Paris m’était brusquement monté à la tête, à la manière d’un verre de mauvaise liqueur, que j’aspirais au grand air de la campagne et souhaitais me consacrer sérieusement à mon nouveau roman. Husquin m’avait répondu que je tombais à pic parce qu’on n’avait pas encore d’écrivain à Lyvette-sur-Chambron. On a vite sympathisés lui et moi à la faveur de parties d’échecs arrosées de Cointreau. Rien de tel qu’un sain affrontement pour opérer des rapprochements cruciaux. Brigouleix, instituteur à la retraite, bon vivant, à l’embonpoint assumé, est moins accessible que la plupart, mais sa culture et sa connaissance approfondie des Romantiques me l’ont rendu très précieux. Nous avons eu l’un avec l’autre de  passionnantes conversations au cours de nos promenades, partis à la pêche ou pour cueillir des champignons, avec Husquin, qui connaît les meilleurs endroits et qui finit toujours par nous attirer chez lui pour boire un coup, annonçant à sa femme qu’on est retenus à dîner pour savourer sa fameuse omelette au lard fumé et aux girolles.

J’avançais bien sur mon roman, au cours des premiers mois, ancré dans une saine routine, faite de travail et de  camaraderie. Brigouleix et Husquin voulaient que je leur raconte, mais je suis un peu superstitieux en la matière. Ça ne me paraît pas prudent de dévoiler les ressorts d’une œuvre en cours. Je leur ai donc ai proposé de lire l’un de mes romans précédents. Husquin n’est pas lecteur, mais Brigouleix n’a pas tari d’éloges à propos de La Main de Fer, de très loin celui que je regrette le moins d’avoir écrit. Nous étions justement en train d’en discuter au cours d’une balade en forêt, trois mois après mon arrivée, quand je vis Léonard Baratier pour la toute première fois. Je ne suis pas facilement impressionnable, mais rien ne m’avait préparé à une telle rencontre, personne n’ayant jamais fait allusion à lui en ma présence. Il avait certainement cessé depuis longtemps d’être un sujet de conversation. Qu’aurait-on pu dire de plus ? Il vivait en ermite au fond des bois dans une vieille cabane de planches et de tôles, ne se montrait jamais au village, sauf à de très rares exceptions. Les enfants le surnommaient « Grand-Bossu », du fait de son épaule droite toute déformée, plus haute que la gauche, parfois aussi « Gueule de mort » en raison d’un bec-de-lièvre d’une telle énormité que la lèvre supérieure disparaissait entièrement dans sa narine droite.

Nous tombâmes sur lui par hasard, dans la forêt, au détour d’un sentier. En pleine conversation avec Brigouleix, je manquai de peu le heurter, agenouillé comme il l’était au milieu du chemin, occupé à gratter le sol à mains nues. Je laissai échapper une vive exclamation et, avant même qu’il ne se redresse de toute sa hauteur et que je ne croise son regard sinistre, je me rejetai en arrière afin d’échapper à l’odeur épouvantable attachée à sa personne. Une fois debout, haut comme une toise dans son grand manteau sombre, avec sa longue chevelure crasseuse, d’un noir luisant, il me fixa d’un air féroce, rendu plus effroyable par la déformation de sa bouche, trou béant au milieu de sa large face couverte d’une barbe anarchique, clairsemée, faite de longs poils cendrés. Il dut bien ressentir la puissance de mon effroi, car je reculai encore d’un pas à la vue des muscles saillants de son énorme cou et de ses mains grosses comme des battoirs. Piqué au vif par ma réaction d’horreur, il aboya à mon intention une suite de mots qui échappèrent à mon entendement. Je me souviens parfaitement m’être dit que nous étions loin de tout, Brigouleix et moi, et qu’il aurait pu nous arracher la tête, chacun notre tour, d’une seule calotte bien placée. J’avoue que c’était vite le juger sur son apparence monstrueuse, mais c’est ce que j’ai éprouvé l’espace de quelques secondes, le sentiment d’être totalement à sa merci. Par chance, Brigouleix avait été jadis son maître d’école et il s’exclama : « Bien le bonjour, Léonard ! ». Celui-ci parut se radoucir, produisit un mouvement rapide d’avant en arrière avec le haut de son corps, en émettant une série de chuintements odieux que je parvins à traduire par : « Bonjour, monsieur Brigouleix ». D’un geste vague en direction du sol, mon acolyte lui demanda ce qu’il était en train de faire et Baratier désigna fièrement la musette pendue à son épaule, annonçant : « Acheticots pour l’pêche » d’un ton joyeux contrastant avec son insistance à me dévisager d’un air de murène mal luné. Afin d’illustrer ses propos, il plongea sa grosse main au fond de sa besace et en ressortit une pleine poignée de lombrics qu’il crut bon d’agiter vivement sous notre nez, en ricanant : « Y’en a bons acheticots pour l’pêche, z’en voulez ? ». Formulée de manière un peu agressive, la question nous embarrassa fort, Brigouleix et moi. Se contenter de répondre par la négative, en le remerciant de sa délicate attention, n’était pas une solution valable, d’autant moins après qu’il avait répété : « Z’en voulez ou quoi ? ». Je remarquai une forme d’inquiétude sur le visage de l’ancien maître d’école, mais il s’avança d’un bon pas, s’exclama que c’était très généreux de sa part et, plaçant ses deux mains devant lui, il précisa : « Je vais en prendre pour mon ami et moi, nous avions justement l’intention d’aller à la pêche en fin de journée ! » Baratier produisit un long gloussement de satisfaction, remua la tête d’avant en arrière, les yeux écarquillés de bonheur, et déposa la poignée de vers de terre entre les mains de Brigouleix. La rencontre prit fin là-dessus, Baratier parut soudain avoir oublié notre présence, il s’agenouilla, s’affairant à gratter le sol, et nous pûmes reprendre notre chemin, sains et saufs, aimerais-je préciser, la minute écoulée en sa compagnie, m’ayant convaincu de l’instabilité, voire de la dangerosité, de l’individu. Quand nous eûmes mis une certaine distance entre nous et lui, Brigouleix m’en brossa rapidement le portrait, non sans une tendance très marquée à l’apitoiement, allant même jusqu’à estimer que Baratier ne serait jamais une menace pour personne, pourvu qu’on le laisse en paix, ce pour quoi il avait choisi de vivre à l’écart, dans la forêt, tout au fond du vallon, quelque part sur la rive gauche du Chambron. N’était le malaise puissant que j’avais ressenti en sa présence, je n’avais pas assez d’éléments pour me permettre de réfréner l’optimiste de Brigouleix et je le laissai me dire l’histoire d’un petit bâtard bossu, défiguré, élevé et battu par une mère ivre du matin au soir, victime des brimades et du cynisme de ses camarades d’école. Dans l’adolescence, sa taille et sa force ne lui avaient même pas épargné les moqueries, les quolibets, les crachas, les jets de crottes de chiens. S’il lui arrivait de réagir, poussé à bout, il ne s’en prenait jamais aux autres, mais seulement aux objets, aux éléments matériels se trouvant à sa portée, ou bien il se jetait contre les murs, au travers des portes, qui se dégondaient, s’éventraient sous l’impact. Même s’il ne faisait aucun doute qu’il était idiot et inculte, Brigouleix avait cette intime conviction qu’une flamme intérieure animait Baratier et le maintenait à l’abri du mal. Toutes ces années, une évidente grandeur d’âme lui avait permis d’endurer les pires tourments sans avoir jamais lever la main sur qui que ce soit.

Or, parfois, il en va des plus solides convictions comme des plus hautes dunes, bâties sur du sable, susceptibles d’être balayées par le premier ouragan venu. En novembre dernier, près de quatre mois après cette rencontre, Brigouleix est tombé de très haut, ce n’est pas peu dire. Un soir, Geneviève Rousseau, la fille aînée de ses voisins les plus proches, ne rentra pas pour dîner. Passé minuit, fous d’inquiétude, les parents firent appeler les gendarmes de la brigade la plus proche, à vingt kilomètres. Un premier véhicule arriva dans la nuit au domicile des Rousseau, le capitaine Pierre Baudry à son bord, trentenaire dynamique, qui prit la situation très au sérieux, fit appeler d’autres agents et ordonna aux trois hommes qui l’accompagnaient de réveiller tout le village et de réclamer le secours de tous les volontaires pour passer la forêt au peigne fin. Avant le lever du soleil, accablée par l’attente sordide, l’incertitude abominable, la famille Rousseau vit que chacun s’était mobilisé et réuni sur la place de l’église. Femmes, hommes, enfants, vieillards, tout le monde était là, les chiens aussi. Le capitaine Baudry apparut à une fenêtre, au premier étage de la mairie, et prit brièvement la parole d’une voix haute et ferme, nous remercia tous d’être là et nous invita à la plus grande prudence. « Cherchez bien, soyez attentifs ! nous dit-il. Mais, surtout, gardez toujours un œil les uns sur les autres, jamais plus de cinq mètres de distance pendant la battue, un arbre peut cacher autre chose que d’autres arbres ! Hier, à seize heures trente, Geneviève a quitté le domicile de sa tante, à Pluque-sous-Chambron, à cinq kilomètres en aval. Elle aurait dû être rentrée avant dix-huit heures. Nous connaissons le chemin qu’elle emprunte habituellement et nous allons plus précisément ratisser cette zone. » A ces mots, un agent apparut à ses côtés et déplia une carte du canton le long de la façade de la mairie. A la pointe d’une longue baguette, dont il s’était munie, le capitaine Baudry délimita un large périmètre dans la forêt, entre Pluque et Lyvette, sur la rive droite du Chambron, une zone de près de cinq cents hectares, faite de parties très denses en végétation, parfois accidentées, surtout aux abords de la rivière, avec des rochers et des cavités plus ou moins importantes. Dans la foule, tout autour de moi, je perçus des échanges, des exclamations, des certitudes toutes faites. On ne savait pas encore si on aurait besoin d’un coupable, Geneviève Rousseau était peut-être hors de danger, mais on avait déjà un bouc-émissaire à portée de main, qui vivait seul au beau milieu de la zone de recherche. Brigouleix, qui se tenait près de moi, avait eu un mouvement de recul, un violent sursaut intérieur. Soudain, il s’agrippa à moi, portant son autre main à son cœur, le teint livide. Je le retins comme je pus, pliant les genoux pour amortir son effondrement. Un cousin des frères Abline se précipita pour me prêter main forte tandis que j’appelais à l’aide le docteur Loiseau, qui se trouvait quelque part sur la place. Quelques semaines plus tôt, Brigouleix avait subi une première alerte, une douleur assez aiguë dans la poitrine, dont il avait voulu ensuite minimiser l’importance, haussant les épaules à l’évocation de son père, mort d’un arrêt cardiaque. « Il me faudra bien mourir de quelque chose », nous avait-il dit, à Husquin et moi, au cours d’une visite. Pendant une quinzaine de jours, il s’était tenu tranquille, alité, en compagnie des œuvres complètes de Balzac, bien résolu à se conformer aux instructions du docteur Loiseau, mais, assez vite, ses vieilles habitudes avaient repris le dessus et nous le vîmes de nouveau fumer la pipe, boire de bon cœur et manger comme quatre.

Cette fois, ce fut un infarctus, mais, à croire que les vieux instituteurs fumant la pipe et porté sur le Cognac ont la vie dure, il en réchappa vivant et resta à l’hôpital au-delà du terme de l’instruction de l’affaire Baratier, qui fut rondement menée par le juge Jocelyn et qui ne dura, en fait,  que très peu de temps, le coupable présumé étant déjà derrière les barreaux.

Ce matin-là, au cours de la battue, on retrouva Geneviève Rousseau, non loin de la berge du Chambron, dissimulée entre des rochers, dans sa robe déchirée, et grossièrement recouverte de feuilles mortes, défigurée, le crâne fracassé à coups de pierre. Donnant suite aux soupçons du village tout entier au sujet de Baratier, le capitaine Baudry fit encercler le baraquement de planches et de tôles par une troupe d’hommes en armes, qui délogèrent le suspect, ivre mort et pleurnichant, un lambeau de la robe de Geneviève roulé au creux de son poing.

Le lendemain, quand il eut, dans la mesure du possible, retrouvé ses esprits, Baratier jura, répéta ne plus se souvenir de rien, campa sur ses positions jusqu’à son procès et au-delà, clamant son innocence, en dépit des preuves matérielles, le sang retrouvé sur ses mains et ses vêtements, le morceau de robe, ainsi que le pendentif de Geneviève découvert dans une blague à tabac à l’intérieur de sa cabane. Si, à ce stade des constatations, il avait pu subsister le moindre doute dans l’esprit des jurés, le témoignage de Sophie Lemaître, très proche amie de la victime, acheva de mettre tout le monde d’accord. Trois ou quatre mois avant le meurtre, elle avait accompagné Geneviève voir sa tante à Pluque-sous-Chambron. A l’aller, Baratier les avait suivies de loin pendant quelque temps. Sophie avait pris peur, mais Geneviève lui avait dit en avoir l’habitude, allant jusqu’à préciser que Baratier l’avait déjà abordée par deux fois, avec un bouquet de fleurs sauvages et une poignée de vers de terre. Je me souviens des exclamations d’épouvante qui s’élevèrent dans le public de la salle des audiences après que Sophie avait répété à la barre ce que Geneviève lui avait dit à propos de Baratier : « Oh, il faut savoir le prendre, il n’est pas si méchant que ça ».

La famille Rousseau est anéantie. J’ai peu connu Geneviève, une gamine de quinze ans, qui était pleine de vie, mais je les connais tous un peu et je sens, je sais, que les gens d’ici ne se relèveront jamais de ce drame, marqués à jamais. L’exécution de Léonard Baratier n’y changera rien.

Pourtant, je me lèverai tôt demain. Husquin nous conduira. Brigouleix sera des nôtres. Nous observerons froidement.

 

14 mars 1935

Brigouleix est passé me voir hier, avec sa canne. Nous ne nous étions pas revus depuis l’exécution de Baratier, il y a près d’une semaine. Je crois que ça l’a secoué bien plus qu’il ne voudrait l’admettre. Comme il pénétrait dans le salon, ses jambes se sont presque dérobées sous lui, mais, par chance, je me tenais juste derrière lui et j’ai pu le soutenir pour rejoindre le fauteuil le plus proche. Une fois installé, il s’est plaint de manquer de souffle, maugréant qu’il n’aurait jamais dû monter jusqu’ici à pied. « Avec mon pauvre vieux cœur, ce n’était pas raisonnable, mais j’avais envie de vous voir », a-t-il avoué. Je lui ai proposé un thé pour l’aider à se remettre et j’ai disparu à la cuisine pour tout préparer. Quand je suis revenu, il s’était assoupi. Déposant le plateau sur la table basse, je me suis assis en face de lui et je l’ai longuement observé, dénombrant, détaillant, les plis et les rides de son visage, l’épaisseur molle de ses bajoues, la complexion luisante de son crâne dégarni et le ridicule détonant de ses rouflaquettes, la touffe de poils raides et noires couronnant le vilain poireau au coin de sa narine gauche. J’ai regardé aussi ses longs doigts parcheminés aux ongles impeccables et les grosses veines violettes sur le dessus de ses mains, qu’il avait posées en travers de son énorme panse d’homme trop bien nourri. Quand il s’est mis à ronfler, je n’ai pas pu en supporter davantage. Je me suis levé et je l’ai brusquement secoué par l’épaule en m’écriant : « Brigouleix ! Brigouleix ! » Le pauvre vieux chose a produit un formidable sursaut dans son fauteuil. « Ah, diable, mon ami, qu’est-ce que… » a-t-il commencé à dire, mais il a dû voir quelque chose de terrible dans mon regard tandis que je le dominais, emprisonnant son épaule dans l’étau de ma main droite et pesant sur lui pour l’enfoncer dans le fauteuil. « Vous me faites mal, mon jeune ami, vous… » a-t-il dit sans achever sa phrase, portant la main à sa poitrine en grimaçant. Je ne voulais surtout pas en perdre une miette, je désirais sentir de près les derniers instants de sa vie. Comme à chaque fois, j’ai éprouvé ces instants infimes où tout se joue, où tout bascule, le seuil entre la vie et la mort. J’ai placé mon autre main sur son autre épaule pour le maintenir fermement, allant jusqu’à m’assoir sur lui, à califourchon, plongeant mes yeux dans les siens, et je lui ai dit ce qu’il avait besoin d’entendre avant de mourir, ou plutôt ce que je désirais ardemment qu’il apprenne avant de crever sous moi comme l’énormité bouffi d’orgueil qu’il aura été toute sa vie, confi dans sa tranquillité et ses certitudes rances : « C’était moi pour la petite Rousseau ! » Avant que le cœur ne lâche, un hoquet de terreur a grimpé dans sa gorge. Sa vieille main, qui s’était vainement agrippé à mon avant-bras, est retombée sans force sur l’accoudoir. Je me suis levé et j’ai fermé les yeux pour graver dans ma mémoire ce que j’étais en train d’éprouver. Un sentiment de toute-puissance revigorant. C’est un fait, je ne peux pas me mentir à moi-même, je suis devenu un bien meilleur écrivain depuis que j’assassine.

Comme à chaque fois, j’ai pris tout mon temps, me suis glissé dans la peau de l’homme sympathique, fiable, et ils m’ont adopté, m’ont accueilli à leur table, m’ont présenté leurs fils et leurs filles. Plus qu’un étranger intégré, je suis devenu leur ami et ils ont cru que je les considérais comme tel, mais je ne suis pas le genre d’homme qui a des amis. Je n’ai pas de cœur, c’est une chose que j’ai accepté depuis longtemps. Tandis que je buvais leur vin, que je mangeais leur pain et leur fromage, tandis que nous discutions, que nous riions de bon cœur, je travaillais en sous-main, je décortiquais leurs manies, leurs habitudes, leurs mesquineries, j’enregistrais chaque détail. Mon métier d’écrivain les a amadoués. On m’a toujours pris pour un gentil rêveur, délicat, empathique. J’ai œuvré paisiblement à créer tous ces liens, enregistré et attendu. Comme beaucoup de gens au village, j’ai très vite su que Geneviève Rousseau rendait invariablement visite à sa tante, tous les samedis après-midi, empruntant le même chemin dans la forêt, sur le territoire de « Grand-Bossu ». Pendant plusieurs semaines, je me suis longuement familiarisé avec ce trajet, dans un sens puis dans l’autre, inspectant les environs proches, repérant les endroits propices où je pourrai la surprendre. Je me suis absolument interdit de suivre cet itinéraire le samedi, pour éviter que Geneviève vienne à raconter m’avoir croisé sur le chemin, ce qui aurait pu créer des complications, le moment venu. Cependant, je m’arrangeai souvent pour être chez Brigouleix, voire, mieux encore, chez les Rousseau, quand Geneviève s’en allait ou s’en revenait de chez sa tante, et je sus bientôt qu’elle suivait toujours la même routine et respectait les mêmes horaires.

La partie délicate de mon plan consistait à connaître les habitudes de Baratier. On a tous nos petits rituels, nos partitions personnelles ancrées dans le quotidien, ce qui me paraissait d’autant plus vrai pour un homme vivant seul au fond des bois. Ce n’était un secret pour personne, il avait un vrai penchant pour la gnôle et s’était bricolé un alambic duquel il tirait une eau de vie dont il revendait clandestinement une partie, conservant le reste pour sa propre consommation, dans de grandes bonbonnes stockées à l’arrière de sa cabane. J’avais trouvé un point en hauteur, à quelque distance de chez lui, d’où je pris l’habitude de venir l’épier, prenant garde de rester dissimulé dans un ilot de buissons, avec ma longue-vue. Baratier n’était pas du matin et n’émergeait jamais de son cloaque avant dix heures. Rien de surprenant à ça, tous les dix jours une bombonne de gnôle vide s’ajoutait aux précédentes, derrière la cabane. Il s’occupait une partie de la matinée à rentrer des bûches pour alimenter son poêle à bois, nourrir ses poules, relever les pièges à lapins installés ici et là à quelque distance de sa cabane, puis il engloutissait quelques filets de poisson mariné et quittait son domaine, sa musette en bandoulière, ne revenant que rarement avant la fin du jour, avec sa pêche, du poisson le plus souvent, parfois une écrevisse ou deux. Je restai plusieurs fois assez longtemps après le coucher du soleil, mais je ne le vis jamais ressortir au-delà d’une certaine heure, trop occupé à s’abrutir à l’eau de vie.

Je possédais encore plusieurs flacons de laudanum, conservés de ma période à Béziers, soutirés à un pharmacien de mes connaissances, que j’avais « suicidé » avec brio aux barbituriques. Quatre jours avant le samedi fatidique, je profitai de l’absence de Baratier pour me faufiler dans sa cabane et ajouter un flacon et demi de teinture d’opium au contenu de la bombonne qu’il venait d’entamer, posée au pied de son lit. Je ne restai là-dedans que le temps nécessaire, la puanteur des lieux était telle que je faillis rendre mon petit déjeuner. Tout était sale, branlant, abject.

Le laudanum est un produit très puissant et addictif. Le lendemain, Baratier ne se leva qu’en toute fin de matinée, titubant, se tenant la tête à deux mains. Même chose, le surlendemain et le vendredi. Je sus que je le tenais fermement, sans même l’avoir approché.

Dans l’après-midi du samedi, parti de chez moi, sans repasser par le village, j’ai rejoint le chemin menant à Pluque, qui vient à former un coude proche du Chambron. Je me suis tenu prêt à agir, ganté de noir, dissimulé entre deux pans de roche surplombant le sentier, d’où j’ai  pu voir venir la petite Rousseau. Une seconde, elle était belle, jeune, libre, insouciante. La seconde suivante, elle s’effondrait en travers du chemin, après que je m’étais glissé derrière elle et que j’avais violemment heurté l’arrière de sa tête avec une grosse pierre. Au sol, son corps produisit deux ou trois soubresauts. Je l’attrapai par les pieds, la tirai à l’abri entre deux rochers et achevai de la rendre méconnaissable, abattant plusieurs fois la pierre sur son beau visage. Il fallait que le meurtre passe pour être l’œuvre d’un déséquilibré, d’un homme capable du pire, ce que je ne saurais jamais être aux yeux de personne ici. Je pris soin d’arracher sa robe, d’en conserver un lambeau, lui pris aussi son pendentif, avant de prélevé du sang à l’aide du seringue jusqu’à remplir une petite fiole, juste ce qu’il fallait pour incriminer Baratier, après en avoir répandu sur ses vêtements et sur ses mains, pendant son coma opiacé. Après l’avoir recouvert de feuilles mortes, je ne traînai pas près du corps de Geneviève et m’éloignai du chemin en m’enfonçant dans les hauteurs de la forêt, suivant un itinéraire qui me conduisit en surplomb de la cabane de Baratier, dans mon ilot de buissons. J’attendis que le jour achève de décliner. Novembre était parfait pour ça. Je vis bientôt luire la lueur tremblée d’une bougie derrière la fenêtre de la cabane, puis j’attendis encore que la nuit vienne et grimpe, que le cocktail de gnôle et d’opium ait eu raison de Baratier. La suite a été un vrai jeu d’enfant.

 

17 mars 1935

Ce matin, nous avons enterré Brigouleix. Tout le monde était triste, mais pas vraiment sous le choc, ce n’est pas comme s’il n’avait pas eu droit à un petit rabiot entre deux infarctus, le bénin et le fatal, l’accessoire et le définitif. Cette peine infinie que j’ai pu lire sur les visages de chacun, cette horreur gravée dans les plis des traits, c’est le souvenir de Geneviève, Geneviève qui restera toujours à la fois jeune, belle et brutalement assassinée. Le fantôme de Léonard Baratier sera toujours là à hanter la rive droite du Chambron, son odeur putride flottant à jamais entre les arbres et remontant la combe en direction du village. Ils se sentent coupables, je le sais bien, tous coupables d’avoir permis à Baratier de vivre sa vie comme il l’entendait, bombe à retardement, seul et murissant ses fruits amers, emmuré vif dans les coulisses du passage à l’acte. Je vais rester encore quelque temps par ici, quelques mois, peut-être un an, étudier de près ce que tout ça va provoquer, analyser au mieux les ressorts de l’âme humaine confrontée à l’innommable, synthétiser des formules comportementales. Ils s’appuient sur moi, pensent que je suis des leurs, mais non, je suis seulement parmi eux, à l’origine de leur amertume, de leur chute, de leur destruction. Tout ce beau monde était vraiment trop heureux à mon goût, et il a fallu, ici aussi, que je prenne la conduite des destins, que je les envoie tous cul par-dessus tête basculer dans l’abîme, je voulais les débarrasser de leur gentil petit sourire bien cousu sur leur bouche en cul de poule. Oui, il a fallu que je rende les choses plus substantiellement dramatiques, empiriquement insoutenables. Je ne pouvais pas me contenter de cette paix doucereuse, chaque fois remise au lendemain. J’ai produit une réalité abominable afin de m’en emparer, de m’en nourrir, de la tourner en tous sens entre mes mains pour appréhender toutes les facettes, les subtilités de leur descente en enfer. Sans quoi, où diable aurais-je puisé mon inspiration ?

 

 

 

 

 

 

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Ainsi parlait Lola

Il a tambouriné un certain temps contre la porte. Sur le palier, la lumière a fini par s’éteindre, mais il a préféré ne pas rallumer. Des pas à l’intérieur de l’appartement et la voix étouffée d’Alice, qui demande qui c’est. Jimmy répond que c’est lui. Un silence. Lourd de sens.

« Ouvre-moi, laisse-moi entrer, ajoute Jimmy, jetant un coup d’œil inquiet vers la cage d’escalier, pareille à une gueule béante, toute sombre dans son dos.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Que tu me laisses entrer.

— Et pourquoi je ferais ça ? Il est une heure passée ! Je bosse demain…

— Je suis désolé, chérie.

— Ne m’appelle pas chérie, c’est fini toi et moi, tu te souviens ?

— Laisse-moi entrer, j’ai de grosses emmerdes.

— Comme d’habitude !

— Allez, juste pour cette nuit, je ne peux pas rentrer chez moi, je…

— Pas moyen que je sombre avec toi, que tu me tapes dessus encore ou que je me prenne une balle perdue.

— Mais t’es vraiment une garce !

— Vas te faire foutre, Jimmy ! »

On entend Alice rebrousser chemin dans l’appartement.

« Quelle salope, mais quelle salope ! »

La réponse d’Alice est à peine audible, dégage, Jimmy, puis, au loin, une porte claque.

 

Dans la plus grande des trois salles de ce restaurant, fermé à cette heure, le repas des sept frères Gorgonzoni tire sur sa fin. Maria et Lola, la petite nouvelle, ont apporté des cafés et deux bouteilles du meilleur whisky, bien que tout le monde soit déjà bien imbibé, sauf Tonino et les jumeaux, Youno et Vasco. Tonino, le plus jeune, ne boit jamais plus d’un verre par jour, vin rouge uniquement, suivant l’exemple du grand-oncle Arturo, mort à l’âge de cent douze ans. Youno et Vasco, quant à eux, ne boivent jamais tout court. Ayant achevé sa cinquième assiette de spaghetti, Vittorio, l’aîné du clan, se fend d’un long rot et défait, d’un geste sous la table, la boucle tête-de-mort de son ceinturon fétiche

Un silence unanime passe au milieu des sept frères. Interdiction de parler pendant le café, c’est tout un rituel. Ils le boivent noir et sans sucre, le café, pas le rituel, triple idiot, en l’aspirant par petites lampées, chuwit chuwit, un carré de chocolat noir en bouche, et le goût du chocolat, invariablement, les renvoient au souvenir de leur tendre Mama, trop tôt rappelée auprès du seigneur. En posant leur tasse devant eux, ils ont une pensée pour leur père, Guiseppe Gorgonzoni, parce que c’est dans cette même position, assis en bout de table à la fin d’un repas copieux, achevant son café brûlant, noir et sans sucre, chuwit, chuwit, qu’il avait tiré sa révérence. Sa tasse lui avait échappé et s’était fracassée sur le sol,  tandis qu’il tâchait de se lever, rouge cramoisi, bredouillant : « Laissez-moi vous dire une bonne chose », avant de s’abattre en travers de la table, raide mort. Oui, comme ça qu’il avait mis les bouts, Guiseppe Gorgonzoni, à tout juste quarante-neuf ans, alors le café, c’était plus qu’un rituel. Pour les frères Gorgonzoni, boire sa tasse et parvenir à la poser devant soi dans un silence quasi-religieux, c’était une manière de conjurer le mauvais-sort, de remettre leur propre mort au lendemain.

S’il est une mort qui ne serait pas remise aux calendes grecques, c’est bien celle de l’homme présentement bâillonné et enchaîné au sous-sol, déjà en piteux état, témoin-clé supposé être appelé à la barre dans trois jours, au procès d’Alfiero Tornatore, un cousin des Gorgonzoni, poursuivi pour homicide. L’homme est encore vivant, si peu, en fait, qu’ils auraient aussi bien fait de finir le travail avant de passer à table, mais, question de principe, on ne tue pas le ventre vide dans cette famille, sauf, bien entendu, en cas d’extrême urgence. Une mort toute proche, donc, juste là sous leurs pieds, une vie coulant les dernières minutes de sa dernière heure.

Après s’être servi, Bernardo, le deuxième des sept, aussi grand et mince que l’ainé est gros et ramassé, fait suivre la bouteille de whisky vers Federico, deux ans plus jeune, la gueule d’ange de la fratrie, mais gare aux apparences, lequel se sert à son tour. Marco et lui allument un cigare, pas un pour les deux, non, chacun son cigare, et, comme souvent, ils se lancent un défi. C’est à celui qui fera le plus beau, le plus gros rond de fumée.

Tonino, Youno et Vasco se sont levés, le premier pour aller dire deux mots à Maria, restée en cuisine, le deuxième pour aller pisser. Vasco, lui, disparaît par une porte au fond du restaurant et on l’entend nettement descendre les marches d’un escalier en bois.

« Vous savez, les gars, quel jour on est ? demande Vittorio.

— Ouais, samedi ! lance Marco, avant de produire un parfait triangle isocèle avec la fumée de son cigare.

— On a dit des ronds, pas des triangles ! proteste Federico.

— T’es jaloux parce que t’y arrives pas.

— Peu importe que j’y arrive ou non, on avait dit un concours de ronds. Déjà la dernière fois, tu m’as sorti des losanges…

— Mais les triangles isocèles, c’est plus dur, tu peux me croire, je grimpe en catégorie…

— On n’est pas juste samedi, vous savez ça ? tonne Vittorio.

— Non, c’est sûr, il y a sûrement une date qui va avec.

— Exactement, Bernardo. Aujourd’hui, nous sommes le 22 mars.

— Et alors ? »

Le bruit d’un coup de feu au sous-sol est à peine couvert par celui de la chasse d’eau. Youno émerge des toilettes, tirant sur sa braguette, et revient s’asseoir.

« Et alors ! 22 mars, ça ne vous dit rien ? gronde Vittorio.

— La mémoire des dates, tu tiens ça de la Mama ! »

On entend, allant crescendo, un bruit de santiags heurtant les marches en bois de l’escalier de la cave, puis Vasco apparaît bientôt par la même porte au fond du restaurant, avec un de ces sourires, on dirait, comme si, c’est ça : rien qu’un gosse à la sortie d’un parc d’attraction.

« Hé, Vasco, tu sais quel jour on est ? lui demande Bernardo.

— On est samedi, je crois.

— La date, idiot !

— Putain, me traite pas d’idiot ! s’emporte Vasco, tirant son arme de son holster et pointant le canon sur Bernardo. Putain, me traite pas d’idiot ou bien… »

Vasco danse d’un pied sur l’autre comme si c’était son tour d’aller pisser, remuant son revolver sous le nez de Bernardo pendant que celui-ci remplit le verre qu’il vient de vider d’une seule lampée :

« Ou bien, quoi, Vasco ?

— Je vais te me le massacrer !… »

Youno s’est levé et, plaçant une main sur l’épaule de son jumeau, l’invite à s’asseoir, à se calmer, à ranger son arme, sans un mot, juste une main sur l’épaule et la moutarde est redescendue aussi vite qu’elle est monté, au nez de Vasco, s’entend.

« Vasco, tu dois comprendre que tu ne peux pas tuer cet homme ! avance Marco, après avoir produit une magnifique spirale de fumée sous l’œil teigneux de Federico.

— Et pourquoi ça ? demande Vasco.

— Parce que cet homme est ton frère, voilà pourquoi.

— Et alors ? lance Vasco en jetant un œil noir à Bernardo.

— Si tu le tues, comment feras-tu pour venger sa mort ?

— Vendetta ! ponctue Marco.

— L’un de nous serait obligé de te tuer à ton tour, mais celui-ci subira la vengeance des autres !

— Vendetta absurde démarrant au quart de tour.

— Et ainsi de suite…

— Vendetta à huis-clos qui finit mal…

— Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un…

— C’est donc ça que tu veux, réduire notre clan à un seul frère ? »

Vasco paraît méditer là-dessus, puis concède :

« Ah, oui, vu comme ça.

— Oh, quel dommage ! s’exclame Marco au moment où un magnifique carré de fumée en phase de formation  se désintègre au contact du lustre pendu au-dessus de sa tête.

— Allez, c’est bon, hein, j’arrête de jouer avec toi ! », se plaint Federico en calant son cigare entre ses dents.

Là-dessus, le gros Vittorio frappe du poing sur la table pour attirer l’attention :

« On est donc le 22 mars, ça ne dit rien à personne ?

— Oh, c’est vrai, on est le 22 mars ? s’excite Vasco, comptant trois fois les doigts de sa main gauche. Ça fait tout juste quinze ans que je nous ai tous sauvés la vie !

— Arsène Klovatsky ? Quinze ans déjà !

— Et oui !

— Sacré Arsène Klovatsky. Le plus célèbre perceur de coffre qu’on ait connu.

— Qui a bien failli tous nous envoyer en fumée… avec ses pains de plastique…

— On aura bien rigolé avec lui.

— J’ai pourtant bonne mémoire et il n’avait pas l’air de trouver ça drôle quand tu lui as fracassé les doigts à coups de marteau.

—  Pas pris non plus d’un fou rire, le bonhomme, pendant que tu lui coupais les orteils un par un.

— Ouais.

— Hanhan.

— On en rigole aujourd’hui, annonce Vittorio, mais ça s’est joué à peu de choses, on aurait pu tous y passer du premier au dernier, et ça, vous avez l’air de l’oublier. Sans Vasco, on ne serait plus là pour en parler. »

Du coup, les six frères Gorgonzoni ne trouvent plus rien à dire, oui, rien que six, faut suivre un peu, Tonino étant toujours en cuisine en compagnie de Maria, une cousine trois fois issue de germain, plus que très à son goût, et réciproquement. Pas impossible même qu’ils se soient déjà tous les deux carapatés au deuxième étage, dans la chambre de Maria, laissant tout le boulot à la petite nouvelle, pendant qu’ils s’envoient en l’air.

 

De retour dans la rue, les nerfs en pelote, Jimmy n’en mène pas large, longe les murs, reste dans l’ombre. Nulle part où aller. Rentrer chez lui est hors de question. Pas un pli : quelqu’un sera là à l’attendre. Freddy Lepetit, ou pire l’un des sept frères Gorgonzoni en personne. Sa meilleure option serait de quitter la ville, tant qu’à faire pour toujours. Il avait jusqu’à hier, début d’après-midi, pour régler sa dette et il marche mieux qu’il ne pense, avec à peine sept dollars en poche, lui qui en doit cinquante mille. Jamais Juan Carlos Coronado n’aurait dû aller au tapis, K.O. au quatrième round. Non, jamais, le combat était truqué, c’est certain, et Jimmy a beau se le répéter, ça ne le console pas pour autant. Ça ne sauvera pas non plus sa vie, qui ne tient plus qu’à un fil de fromage fondu. Il n’a plus qu’à dénicher un trou de souris, à s’y glisser et à réduire ses pulsations cardiaques au minimum vital. Ne plus bouger, adopter la technique de l’opossum. Faire le mort et attendre que ça se tasse ? Regarde les choses en face, mon vieux, se dit-il, tu es déjà un homme mort, un homme mort qui marche sans savoir où il va.

Depuis chez Alice, il a contourné Grand Army Plaza, puis piqué au nord par Vanderbilt Avenue, quittant Prospect Heights vers Clinton Hill. Il pense beaucoup à Alice. Eux deux, c’était quand même chouette et il se demande à quel moment ç’a commencé à mal tourner. Il marche encore, marche plus vite, avec des coups d’œil par-dessus son épaule, tente en vain de se soustraire aux flashs qui traversent son esprit, rien que des bribes de souvenirs qu’il aimerait bien refuser de voir en face. Oui, c’est arrivé, deux ou trois fois, et alors ? Circonstances atténuantes, d’après lui, et il aime l’expression. Il avait perdu beaucoup d’argent au jeu, bu plus que de raisons, ça arrive. Rien de grave. Mais il l’avait cognée, oui ou non ?

Plein ouest sur Park Avenue, Jimmy file entre les rangées de voitures en stationnement sous la voie express et préfère se dire qu’il était trop bien pour Alice, voilà qui règle le problème.

Lui reste donc une dette de cinquante mille dollars qu’il n’a pas honorée et Freddy Lepetit, qui n’en a que le nom, sillonnant les rues de Brooklyn au volant de sa Cadillac noire, bien décidé à mettre son énorme main sur lui, pour le livrer au jugement sans appel des frères Gorgonzoni.

Alors, Jimmy marche encore et reprend à penser à Alice, pour tâcher d’oublier qu’ils ne le tortureront un peu, beaucoup, que par pure sadisme. Quand même, oser le laisser comme ça sur le palier, mais quelle salope.

 

A dire vrai, à cette heure, Freddy Lepetit ne pense pas du tout à Jimmy Stone, son visage enfoui jusque-là entre les cuisses d’une certaine Chrysta Fergusson, femme mariée dont on aurait pu taire le nom, mais toute forme de discrétion vis-à-vis de John Fergusson semble inutile, ce dernier venant tout juste d’enfoncer sa clé dans la serrure de la porte d’entrée. Son vol pour Tokyo d’abord retardé, puis finalement remis au lendemain midi, il a eu la chance de dégoter un taxi pour rentrer.

 

Après qu’il avait essuyé l’affront de voir Marco produire un superbe 22 avec la fumée de son cigare, Federico propose un poker. Les autres sont d’accord, mais Vittorio passe son tour :

« Je vais vous regarder jouer, dit-il. Je n’ai pas la tête à ça. »

Les autres ont bien remarqué que l’aîné n’avait pas le moral ces temps-ci, mais ils n’ont rien demandé. Il ne leur a rien dit non plus. Faudrait sans doute que j’y pense, se dit-il en les observant. Bernardo a ouvert un paquet neuf de cartes Bicycle, à dos rouges, pratiqué divers mélanges avec le jeu avant de le couper pour Federico, qui a complété la coupe et distribué une main de cinq cartes à ses quatre frères. Tonino est resté là-haut avec Maria et chacun sait qu’ils ne le reverront que demain matin. Les verres de whisky sont à nouveau pleins, vidés puis remplis, pendant que Youno achève de donner à chacun ses piles de jetons.

« On ouvre à cinq, à dix ? demande-t-il.

— Petit joueur.

— C’est juste une question.

— D’accord pour vingt-cinq ?

— Hanhan ! »

Vittorio inspecte leurs visages l’un après l’autre, tandis que ses frères ramassent leur main de cinq cartes et en prennent connaissance d’un air impénétrable, à chacun son style. Au fond de la salle, la porte battante menant aux cuisines s’ouvre au passage de Lola, la petite nouvelle, femme brune de vingt ans, si loin d’être quelconque que les joueurs en dédaignent leurs cartes. Elle est encore un peu intimidée, mais elle va s’habituer :

« Je me demandais, dit-elle, si vous vouliez que je refasse du café.

— Bonne idée, Lola.

— Et une caisse de whisky, la nuit va être longue ! s’exclame Marco.

— Ça ira si j’apporte les bouteilles deux par deux ? » lance Lola en riant.

Les frères Gorgonzoni partent à rire eux aussi, sauf Vittorio : la semaine dernière, son médecin lui a donné six mois.

« Le café sera près dans cinq minutes ! » annonce la jeune femme en repartant vers les cuisines.

Vittorio n’a pas souri, mais il est sous le charme comme ses frères. Une telle candeur, une telle fraîcheur, une féminité si enveloppante, quelque chose d’apaisant, rien de provocant. Même un caïd très entre deux âges n’y est pas insensible.

 

Lassé de marcher à l’ouest, Jimmy a repiqué vers le sud par Navy Street. Il ne veut pas errer ainsi jusqu’au petit jour et commence à forcer l’allure en imaginant que Mathew Kubik, un vieux copain qui habite à deux pas, sur Albee Square, serait ravi de l’accueillir et lui proposerait de passer la nuit sur le sofa. Ce serait tout de même, pense Jimmy, la moindre des choses, pas interdit d’être secourable avec un homme en sursis, surtout qu’on s’est pas vus depuis un bail. Du moins pas depuis que Kubik lui a prêté deux cents dollars en espérant en revoir la couleur la semaine suivante. Ça doit faire plus de six mois maintenant, se souvient Jimmy, alors il change d’avis. Errer jusqu’au petit jour, c’est bien aussi. Il avisera ensuite. Il pourra dire qu’il a fait ça : marcher sans but toute une nuit à travers Brooklyn pour repousser le moment de sa propre mort.

Or, peu après, il manque de peu heurter un couple ivre émergeant d’un taxi, à l’angle de Duffield et de Willoughby, et l’homme le saisit brusquement par l’épaule pour l’empêcher de s’éloigner.

« Pourriez faire gaffe, mon vieux ! lui jette-il en pleine face, avec tout ce qu’il faut de postillons. Z’avez presque renversé ma femme.

— Z’exagérez pas un peu, des fois ?

— Je vais te montrer ce que ça donne quand j’exagère ! »

Preuve, s’il lui en fallait une, qu’un nombre n d’emmerdements le sépare encore de son dernier souffle, Jimmy a de la peine à se débarrasser du type, tout chétif pourtant et qui le maintient fermement par le revers de sa veste en le  secouant d’avant en arrière. Trop, c’est trop, se dit-il, et il n’a rien perdu de son crochet du droit. L’homme part à la renverse, le nez de travers, dans un brouillard de gouttelettes rouges. Le taxi a démarré sur les chapeaux de roues et la femme hurle, tirant la main hors de son sac d’un geste vif. Une lueur argentée accompagne le mouvement, une crosse noire enfermée dans le poing de la femme ivre, le canon court d’un Smith & Wesson calibre 22 dessinant des huit dans l’oxygène de l’air. Manquait plus que ça, songe Jimmy, en se jetant sur le côté au petit bonheur la chance. La femme tire trois fois, coup sur coup. Une onde violente, le feu et l’acier, pénètre et traverse l’épaule gauche de Jimmy, qui a roulé sur lui-même en travers de la chaussée. Il se relève comme il peut, voit double, triple, simple, la rue se dresse devant lui une fois, il recule, porte la main à son épaule, le sang dégouline, coule entre ses doigts, et la rue se dresse une deuxième fois, comme une vague de bêton qui le heurte violement en plein visage.

Avant de sombrer, il entend l’homme crier :

« Merde, chérie, pourquoi t’as fait ça ? »

 

Freddy Lepetit a attendu et œuvré pendant près de deux ans pour se trouver seul avec Chrysta Fergusson, sans plus beaucoup de vêtements sur eux. Il aurait pu convoiter la femme d’un autre homme, mais il est des tropismes auxquels on ne peut se soustraire. Célèbre avocat d’affaires, véreux pour les intimes, John Fergusson était en cheville avec les Gorgonzoni depuis une dizaine d’années quand il avait débarqué un jour au restaurant de Little Italy au bras de Chrysta, longue beauté suédoise, épousée sur un coup de tête, entre deux avions. A la seconde où il l’avait vue, Lepetit en avait perdu sa conscience professionnelle. Il la voulait et il l’aurait.

Il a donc tout son temps et il en fait bon usage jusqu’ici, polyglotte assumé, la bouche occupée où l’on sait, les longues jambes de Chrysta nouées autour de son cou, pendant que le cocu d’avocat sirote du Champagne entre New York et Tokyo.

Or, les vocalises de la délicieuse Suédoise ont parfaitement couvert le bruit de la porte d’entrée. Fergusson aura compris de lui-même, on ne lui a pas fait de dessin. Il a refermé doucement la porte derrière lui, a fait un petit crochet par son bureau, s’est servi un double scotch sans glaçon et l’a avalé en trois coups secs, très flegmatique en dépit des gémissements de Chrysta, oh, my Goodness Lord, Freddy, don’t stop, please, don’t stop, qui se précipitent vers lui depuis le fond de l’appartement.

Après qu’il a lentement enfilé une paire de gants noirs en cuir, mis la main sur une arme de son choix, au fond d’un compartiment secret de son bureau, vérifié qu’elle est chargée, vissé un silencieux au bout du canon, il se sert un autre double scotch et remonte lentement le couloir, sentant croître à chaque pas la puissance des onomatopées de Chrysta, mais sirotant son verre à petites gorgées, très digne, son Glock 17 en main droite.

 

A voir les piles de jetons placées devant chaque joueur, Bernardo a pris l’avantage après seulement cinq donnes. Marco et Vasco se maintiennent à peu près à flot au détriment des deux autres. Youno, à son habitude, garde un sang-froid impeccable, quand Federico grimace, jette un œil à ses cartes, fixe Marco, qui vient de relancer de cinquante d’un air crâneur. Enfin, d’une pichenette, il fait rouler un jeton de cent vers le centre du tapis, je te suis, il dit, et je relance de cinquante. Vasco est nerveux, une paire de jetons cliquètent sans arrêt entre ses doigts empressés, et ç’a plutôt tendance à taper sur les nerfs de Bernardo, qui a préféré se coucher pour ce tour. La chance va tourner, si ce n’est pas déjà fait, pense-t-il.

Lola refait son apparition avec un couple de bouteilles de whisky.

« Alors, quoi ? balance sèchement Vasco. Tu as été les achetées en Ecosse ?

— Non, je…

— Vasco ! tempête Vittorio. Ne parle pas comme ça à cette petite. Elle a travaillé toute la soirée ! Il est près de quatre heures du matin et il y a à peine vingt minutes de ça, elle nous a encore apporté des cafés. Tu crois peut-être que tout sera nickel dans les cuisines par l’intervention du saint-Esprit ? Tout ça pendant que Maria s’offre tellement de bon temps à l’étage qu’on en entendrait le sommier grincer au-dessus de nos têtes !

— Bof, euh, non, avance Vasco, calmé par la férocité de son aîné, mais pas convaincu du tout.

— Bof, quoi, Vasco ?

— Bah, on n’a pas entendu le sommier grincer…ah, ça, non, pas ce soir…

— Vasco demande pardon à cette jeune et agréable personne ! s’emporte Vittorio.

— Ah mais, jamais de la vie, je ne… je ne…

— Obéis sur le ch… sur le ch…

— Qu’est-ce qui vous… qui vous… »

Vasco et Vittorio sont les deux premiers à perdre connaissance. Vittorio, très mollement, partant vers l’avant, sa tête heurtant la table, et presque aussitôt le voici qui ronfle. Vasco voulant se dresser, mais culbutant en arrière avec sa chaise. Youno n’a guère le temps de comprendre, lève un doigt, n’y parvient pas, sa tête ballote deux ou trois fois comme un pendule et glisse dans le cirage, la joue posée à même l’épaule, tandis que Bernardo imite l’aîné, mais avec plus de panache, sa tête atterrissant au milieu de ses piles de jetons qui s’éparpillent et rebondissent en tous sens. Marco, le dernier, paraît résister plus longtemps que les autres, mais il n’a la force de rien, avant de choir de sa chaise vers le sol, rien qu’un échange de regard avec Lola. Il a certainement eu le temps de lire quelque chose d’instructif dans ces grands yeux noisette.

Tout s’est passé très vite et Lola n’a pas fait le moindre geste, pas eu la moindre réaction. Ce n’est qu’au moment où Marco a heurté le sol qu’elle laisse enfin échapper un tout petit cri très intense pour se libérer d’une longue et excessive accumulation de stress.

Trois ans pour en arriver là. Quinze ans qu’elle en rêve, qu’elle n’en dort pas. Elle a construit sa vie autour de ça. Cet instant, ces instants qui viennent. Elle en tombe à genoux, tremble, pleure, tape du poing sur le sol. Les trois dernières semaines ont été décisives. L’entretien d’embauche a été crucial, mais elle a ça pour elle, un charme inné, une façon de mettre les gens dans sa poche. C’est Vittorio qui a pris la décision, mais les six autres étaient tous d’accord pour l’embaucher.

Après une minute ou deux, Lola se lève et reprend ses esprits. Elle ne doit pas perdre de temps. Le narcotique ajouté dans la dernière tournée de café ne fera pas effet éternellement. Elle jette un œil féroce sur les six frères inanimés et retourne vers la cuisine, en repensant à Tonino.

  « Maria n’est pas là ? » demanda-t-il, en pénétrant dans la cuisine. Lola mentit en disant que Maria avait eu un léger vertige et qu’elle attendait Tonino là-haut dans sa chambre. En fait, Maria avait eu droit à une piqûre dans la nuque et gisait ligotée et bâillonnée dans la chambre froide. Lola laissa deux ou trois secondes d’avance à Tonino, le temps qu’il passe des cuisines vers les réserves, des réserves jusque dans l’arrière-cour, puis qu’il commence à grimper l’escalier extérieur en direction du deuxième étage.  Dans l’intervalle, Lola s’empara d’un de ces petits couteaux très tranchants, qu’elle n’avait employé, jusqu’ici, et non sans une parfaite maîtrise, qu’à des fins purement culinaires, et elle se pressa pour rattraper Tonino, l’interpellant aussitôt arrivée à l’extérieur, d’une voix toute douce, le manche du couteau dans la paume de sa main, la lame dissimulée derrière son poignet délicat et la naissance de l’avant-bras. Tonino redescendit pour la rejoindre, celui-là plus que tous les autres prêt à manger tout cru dans sa main le grain empoisonné de la vengeance, tout ça sans rien avoir vu venir. Elle se tenait un peu de trois quarts, au pied des marches, sa main armée glissée dans la poche de sa blouse, les yeux baissés, la bouche entrouverte. Quand il parvint à sa hauteur, elle le regarda vivement et, du bout des doigts de sa main libre, glissa une mèche de ses cheveux noirs derrière son oreille, murmurant que Maria avait bien de la chance. Tonino lui rendit son regard et se pencha vers cette oreille, si ostensiblement offerte à quelques mots doux, mais il ouvrit la bouche pour la dernière fois. Le geste de Lola fut des plus sûrs, précis, fruit de longues années d’entraînement. Tonino se vit tout juste mourir, la lame du couteau enfoncée nettement dans la carotide. Comme il tombait à genoux, Lola accompagna le mouvement, pliant les jambes, une main sur la bouche du premier des sept, conservant le couteau en place pour ne pas être aspergée. Quand il fut tout à fait mort, elle le laissa choir sous lui-même,   et s’accroupit à hauteur de sa tête, nettoyant le manche du couteau à l’aide d’un mouchoir en papier qu’elle fourra dans sa poche. Ne rien laisser au hasard. Ne pas se laisser submerger. Puis elle l’attrapa par l’arrière des ses chaussures et le traîna à même le sol jusqu’au fond de la cour, derrière la rangée de poubelles. Elle prit encore une seconde pour l’observer, un temps pour éprouver quelque chose, mais comme rien ne venait, elle cracha deux fois sur lui avant de dire en russe des mots qu’il n’aurait pas compris de son vivant, n’étaient les deux derniers. Arsène Klovatsky.

Oui, elle l’a fait. Elle l’a tuée de sang-froid et craché sur lui, deux fois, avant de dire les mots qu’elle a si longtemps rêvé de prononcer. Le premier des sept est mort. Elle y repense sans aucune émotion, tandis qu’elle vient à bout du troisième rouleau de gros scotch, parachevant le paquet formé par les six frères qu’elle est parvenu à réunir dos à dos, assemblés entre eux et momifiés par des dizaines et des dizaines de mètres d’adhésif.

A présent, qu’ils n’iront nulle part, Lola va s’occuper de Maria. Elle espère que celle-ci aura un peu repris ses esprits et qu’elle n’aura pas à la trainer jusque dans la ruelle, puis à le soulever pour la balancer dans le coffre de sa propre voiture.

Quand ça serait fait, elle viendra leur cracher à la face, à eux aussi, comme pour Tonino, sauf qu’ils se seront brusquement réveillés. Elle les aura tous copieusement arrosés d’essence, certainement ce pour quoi ils se seront réveillés en sursaut, puis elle achèvera de vider le contenu de son jerricane en une longue traînée jusque sur le seuil des cuisines, pendant qu’ils se débattront, en train de comprendre, se débattront plus fort, hurlant de terreur sous leur masque de gros scotch, avec juste des trous laissés pour les narines, les yeux et les oreilles. Elle reviendra vers eux, implacable, extirpera une pochette d’allumettes de sa blouse et leur crachera dessus avant de leur raconter (en anglais pour qu’ils comprennent tous) :

« Il y aura bientôt quinze ans, à Vladivostok, Pietrov Kalimovitch, un ami très cher de notre famille, de retour de New York, passa à la maison, porteur d’une terrible nouvelle. Je me souviens que ma mère avait perdu connaissance, après quelques mots échangés à voix basse, et que mes tantes Olga et Vanessa l’avait emportée dans sa chambre pour la coucher, mais elle n’avait pas simplement tourné de l’œil. A son réveil, folle de chagrin, comme bien souvent, au cours des neuf jours suivants, et ce, jusqu’à parvenir à ses fins, ma mère s’était débattue, échappant aux bras tendres de ses sœurs, se jetant contre les murs, cherchant à ouvrir la fenêtre pour se jeter du haut du sixième étage. Pietrov Kalimovitch m’épargna cette première crise en m’emmenant marcher avec lui dans les rues de Vladivostok. Le froid était mordant et je n’avais pas encore saisi ce qui se passait exactement. La mort violente de mon père, tout là-bas, en Amérique. Son corps, mutilé, retrouvé dans une décharge, avec des morceaux en moins, son corps qui tarderait pour toujours à nous revenir, tellement de paperasse, de complications. Ils ont fini par l’enterrer ici même à New York, je vais le voir tous les jours et je lui parle, je lui parle de vous. Je lui parle de moi, je lui répète les mots que Pietrov Kalimovitch avait choisi pour moi, il y a quinze ans : « Sois forte, petite fille, petite Lola, tu n’as plus de papa, maintenant, mais tu vas grandir et je connais le nom des coupables ». J’avais cinq alors, tout est parti en miettes à l’intérieur de moi, autour de moi. Je me souviens parfaitement d’avoir compris ce qui m’attendait et j’ai répondu à notre ami Kalimovitch que j’interdisais à quiconque de venger la mort de mon père. Ce serait mon rôle, mon rôle à moi dans cette vie écartelée. Alors aujourd’hui, je suis là pour vous, en mémoire d’Arsène Klovatsky. »

A quelques menus détails, ce seront les derniers mots que les sept frères Gorgonzoni entendront avant de brûler vif.

 

A son réveil, la douleur dans son épaule, très vive, secoue Jimmy, l’invite à un bref flash-back, un coup d’œil intérieur sur son dernier souvenir. Merde, chérie, pourquoi t’as fait ça ? Tout est blanc autour de lui et l’odeur d’hôpital aidant, il fait la focale sur sa situation, se redresse dans son lit en grimaçant, croit voir double à la vue des deux flics identiques debout à son chevet, cligne des yeux pour faire le point, mais non, il y en a bien deux. Ils portent un veston identique, tout chiffonné, même calepin dépassant de la poche, l’un à gauche, l’autre à droite, la même cravate nouée à la va-vite, la même expression à la fois condescendante et harassée, la même barbe d’un certain nombre de nuits blanches. D’un geste vague de la main les désignant l’un et l’autre, celui qui se tient à gauche annonce :

« Inspecteurs Zoller et Zoller. Jimmy Paul Stone, c’est bien ça ?

— Oui, c’est moi, répond Jimmy. Ma version de ce qui s’est passé la nuit dernière ? »

Zoller et Zoller se tournent légèrement l’un vers l’autre, amorcent le même mouvement de la main, l’un à gauche, l’autre à droite, pour s’emparer chacun de leur carnet de notes.

« Ce serait très bien, en effet, mister Stone. »

A la fenêtre, le jour se lève sur Brooklyn. Au loin, des bancs de brume se faufilent et partent en quenouille entre les sommets de Manhattan. Jimmy soupire, un peu groggy, ignorant qu’il est question de la fumée d’un incendie, chassé par le vent dans les rues de l’Upper Est Side.

Il croit dur comme fer que sa chance a tourné au vinaigre. Depuis combien de temps maintenant ? A voir comme il est vernis, il ne fait pas le moindre doute que le type à qui il a cassé le nez en aura rajouté des tonnes et que sa femme aura invoqué la légitime défense. Pas que ça change grand-chose au fond. Après-demain au plus tard, pense-t-il en reportant son regard sur Zoller et Zoller, pile ou face, je ferai corps avec le ciment d’une dalle de chantier ou je servirai de nourriture aux poiscailles au large de Staten Island.

 

En milieu de matinée, les pompiers sont venus à bout de l’incendie du restaurant des frères Gorgonzoni. Parmi les hommes du feu, qui ont pénétré ensuite à l’intérieur du bâtiment, aucun n’avait jamais vu un tel spectacle. Cercle de corps calcinés, assis dos à dos, avec son coulis de plastique fondu. Au sous-sol, cerise sur le gâteau : un homme abattu d’une balle en pleine tête.

Enfin, un peu plus tard, depuis le palier extérieur du premier étage, deux autres pompiers aperçoivent le corps de Tonino, caché derrière les poubelles, tout bleui, le petit couteau de cuisine enfoncé dans son cou à angle droit. Presqu’au même moment, à l’autre bout de Manhattan, un passant, intrigué par les secousses d’une voiture laissée en stationnement le coffre grand ouvert, s’approche et découvre avec effroi une jeune femme ligotée et bâillonnée qui lutte pour se sortir de là.

Dans l’après-midi, Maria racontera une troisième fois le peu qu’elle sait aux inspecteurs chargés de l’enquête et, avant la tombée du jour, les imprimantes de tous les services compétents auront craché des centaines de version identique du portrait-robot d’une femme brune aux yeux noisettes, longs cheveux bruns, s’étant fait connaître sous le nom de Lola Norby, fausse identité, ça va de soi. D’après Maria, les frères Gorgonzoni l’avaient embauchée les yeux fermés, sans d’autres références que son joli minois et ses yeux de biche. Ils n’avaient pas cherché plus loin que le bout de leur nez, lequel pointait trop souvent, chacun le sien, en direction de sa chute de rein ou de son décolletée, mais je dis ça, je dis rien, inspecteur, ponctuera Maria, à peine audible, à force de tenir son mouchoir tout contre sa bouche.

Le restaurant étant parti presque entièrement en fumée, les experts ne trouveraient jamais la moindre empreinte ou fibre ADN exploitable. Le bec dans l’eau sur toute la ligne. Lola Norby resterait à jamais introuvable.

 

Le matin suivant, il pleut à verse, quand Jimmy quitte l’hôpital, lesté d’une facture de soins qu’il ne peut pas encore honorer, mais il a vu les infos comme tout le monde. Plus de frères Gorgonzoni. Freddy Lepetit et sa maîtresse, tous deux abattus froidement, avant que le mari cocufié, avocat de renom, ne retourne son arme contre lui.

Jimmy sait qu’il peut marcher en homme libre, faire un tour sous la pluie, marcher en rond dans Brooklyn, danser des claquettes avec une canne et une veste à paillettes sous la voie express, si ça lui chante. Il grimace tout de même un peu à cause de sa blessure à l’épaule, mais il s’en tire à bon compte. Il est tout de même assez stupide pour se demander si le fait de recevoir cette balle dans l’épaule ne l’a pas mis à l’abri d’un péril plus définitif, et, à cette pensée, un drôle de sourire fleurit sur son visage, s’épanouit à mesure qu’il rejoint le bord du trottoir. Arrivé là, il attend, avec la sensation délicieuse de l’homme voulant se sentir vivant à l’aide de trois fois rien, il attend qu’une voiture passe en trombe et que l’énorme flaque d’eau, qui s’est accumulée au milieu de la chaussée, soit brusquement soulevée sous les roues du véhicule en une vague puissante, faite rien que pour lui.

 

Grand soleil, en Californie, au-dessus de LAX. Le vol American Airlines, en provenance de New York, a atterri depuis un bon quart d’heure. A la sortie du terminale 4, apparaît une toute jeune femme blonde, très chic, cheveux coupés à la garçonne, lunettes de soleil calées sur le haut du front, une valise à roulettes Vuitton à sa suite. Une Mercédès, conduite intérieure noire, vient s’échouer à sa hauteur le long du trottoir. Le passager avant, deux mètres, costume noir trois pièces, lunettes à verres réfléchissants, descend du véhicule, ouvre la porte arrière à la femme blonde, qui s’installe sur la banquette, auprès d’une femme d’un certain âge. L’homme referme sans bruit la portière, s’occupe de charger la valise dans le coffre et reprend place auprès du conducteur.

Peu après, la Mercédès s’insère dans le trafic de la voie express et prend de la vitesse. Les deux femmes se serrent très fort l’une contre l’autre, longtemps, sans rien dire. Enfin, elles se regardent longuement, leurs mains entremêlés, gardant encore le silence. Leur regard bleu plongé l’un dans l’autre parlent plus que des mots, mais la vieille femme demande :

« Te sens-tu soulagée, Lola, ma Lolita d’amour ?

— Je ne sais pas, grand-mère Manoushka, mais ton fils est bien vengé, autant de fois qu’il y avait de frères.

— Enfin, ton père peut enfin reposer en paix. »

 

« Qu’est-ce que tu veux, Jimmy ?

— Laisse-moi entrer, j’ai pris une balle dans l’épaule avant-hier soir, je sors tout juste de l’hôpital, je suis rentré chez moi sous un vrai déluge, et j’ai eu la mauvaise surprise de voir que mon proprio avait fait mettre les scellés sur la porte avec mise en demeure de…

— Qu’est-ce que tu veux, Jimmy ?

— Une serviette pour me sécher.

— Vas te faire foutre, Jimmy, t’es juste passer me taper du fric pour régler ton loyer.

— Non, rien qu’une serviette, c’est promis… et puis les quelques fringues que j’ai laissés chez toi.

— Je les ai foutus aux ordures, tes putains frusques !

— Mais quelle salope. »

Dégage, Jimmy, ou cette fois j’appelle les flics.

 

 

Dans la vapeur de rien ni de personne

C’est la fin du jour et Clara se faufile, féline, secrète, sombre et lumineuse, dans la foule en mouvement des trottoirs. Elle marche vite, marche bien, anticipe et bifurque, bondit légèrement, slalome, évite les chausse-trappes par de savants jeux de jambes, les engorgements de corps se pressant dans toutes les directions, les ballotements de silhouettes à la dérive. Pas vraiment pressée, Clara. Si elle marche vite, vite et bien, c’est afin de ne pas rester engluée dans la cohue. Alors que la plupart des gens n’ont même pas idée de la façon appropriée de s’y déplacer, elle est passée maître dans l’art de ne jamais y ralentir. Souplesse et réflexe, promptitude, concentration. Son intuition ne la trompe jamais, elle sait y faire, entrevoit un chemin entre les silhouettes allant chacune leur chemin, elle suit un fil de lumière dans son esprit, une trajectoire subtile, ondulante, sur le qui-vive, susceptible de variations, à chaque nanoseconde. Il faut savoir anticiper, voir venir de loin les plus maladroits, les plus empruntés, les moins adaptés à l’absence même de logique inhérente aux déplacements d’une foule de grands boulevards. On ne peut pas expliquer, théoriser, comprendre. Il faut sentir, pressentir, être dedans sans en être, utiliser les courants propices qui se présentent, frôler les autres, se servir, le cas échéant, de leur propre énergie cinétique, mais sans jamais bousculer personne, sans jamais laisser personne la bousculer. Ses semblables, ceux qui savent surfer la foule, filer sans friction au sein de la masse erratique, elle les voit venir de loin, eux aussi. Ils ne peuvent pas la manquer non plus. Elle n’est pas très grande et ne s’habille pas de couleurs criardes, mais elle brille, vibre dans l’enchevêtrement de ses contemporains.

On a dit que rien ne la pressait, mais elle désire tout de même s’arracher, le plus tôt sera le mieux, échapper à cette foule. Oui, ce qu’elle veut ici et maintenant, c’est ne plus s’y sentir contenue, raison pour laquelle elle est devenue si douée pour s’en extraire. Une jeune femme lambda mettra une demi-heure, mais il ne lui faut pas dix minutes pour traverser le quartier commercial depuis son domicile et atteindre à l’Esplanade des Victoires, point névralgique de la ville tentaculaire, au pied de cinq tours vertigineuses dressées en arc-de-cercle, à cheval sur la frontière perméable entre 22 et 23ème districts. Pas moins de sept lignes d’aérotrams se rejoignent ici. Le sous-sol est dédié sur quatre niveaux à l’usage du subtram et aux élégantes boutiques du centre commercial souterrain le plus vaste et le mieux achalandé qu’on puisse imaginer. Chaque jour, des dizaines de milliers de personnes traversent dans un sens ou dans l’autre le vaste périmètre de l’esplanade et, là aussi, les lieux sont semés d’embûches.

Avec les petites échoppes disséminées un peu partout et proposant souvenirs, babioles et gadgets bon marché, avec les petits truands, vite installés, vite décampés, plumant au bonneteau les crédules de passage, sur de petites tablettes repliables, avec les bancs de touristes égarés ne sachant plus où donner de la tête pour dépenser leur argent, avec les gangs de pickpockets frayant dans la foule, avec les bonimenteurs, montés sur des estrades, vendeurs de rêves au rabais, bradant leur camelote, il se produit souvent des nœuds dans la foule de l’esplanade, des empressements, des échauffourées, rixes et coups de couteau n’y sont pas rares. Clara se passerait volontiers de devoir transiter par ici, or, il lui faut atteindre au pied de la tour C, celle qui est pour l’instant la plus éloignée de sa position, à près d’un kilomètre, tout au bout de l’esplanade. Elle tire tout droit vers la grande fontaine, qui en marque le centre et dont on voit émerger la partie supérieure au milieu d’un océan de têtes et de stands multicolores. Il faut plonger là-dedans, ça fourmille, ça s’agite, tous ces va-et-vient, ça n’en finit jamais, se dit Clara. De part et d’autre, les cinq tours s’élèvent très haut dans la nuit tombante, toutes fardées de logos, avec des lumières à tous les étages, et flanquées par les rampes massives des ascenseurs express conduisant aux stations d’aérotrams. En hauteur au-dessus de l’esplanade, c’est tout un maillage complexe de voies aériennes, qui traversent, zèbrent et découpent le ciel en tronçons. On ne voit pas d’étoiles tout là-haut. Il y a trop de lumières, trop de fines particules assassines en suspension dans l’atmosphère. Les vagues, les bruissements, les murmures, les cris de la foule, les grincements, les cliquetis, les couinements des aérotrams, les sifflements, les martellements des ascenseurs express, les beuglements des haut-parleurs crachant des slogans, des accroches, des annonces publicitaires, partout au-dessus des têtes, tout ça fait un bruit d’enfer.

Tout continue à fonctionner, pense Clara, d’un œil extérieur, on dirait que tout va bien, c’est comme si le nombre croissant des victimes du Jack Blossom Syndrome, une dizaine de milliers au bas mot, n’avait que peu d’impact sur la bonne marche des choses. La Machine est lancée. Depuis longtemps mise en lumière, l’Agonie-de-tout-ça n’est plus à démontrer. Le système se nourrit de sa propre destruction. Clara voit la vérité en face. La disparition, l’effacement, ont franchi la barrière des concepts, la frontière des analyses, quitté le champ de la synthèse. Fini la chronique d’une décadence annoncée. Le Jack Blossom Syndrome s’attaque à la chair même de l’humanité.

Elle sait que ça lui pend au nez, le JBS aura raison d’elle aussi, mais Clara garde le cap, en apnée dans le tumulte. Elle a des yeux partout à la fois, il faut rester vigilant. Elle sait d’expériences qu’un certain nombre de gens mal intentionnés fréquentent cette foule. Trois d’entre eux ont déjà eu à faire à elle, en deux temps. Mauvaise pioche. Peu probable que ces trois-là aient pu l’effacer de leur mémoire. Clara connaît des coups mortels à mains nues, hérités de son grand-oncle, et leur a laissé à chacun un petit souvenir. La première fois, elle avait été ciblée au hasard. Une jeune femme pas très grande, ni même très athlétique, mais gare aux apparences. Quand le type avait mordu la poussière, Clara avait vu le tatouage posé en travers de son cou, une espèce de hache avec des yeux, un de chaque côté du manche. La deuxième fois, ils étaient deux, même tatouage, même punition. Elle ne doute pas qu’ils la retrouveront. Ils peuvent venir à cinq s’ils le veulent.

Mais personne ne vient et Clara traverse l’esplanade sans encombre.

Après sept minutes, dont six à faire la queue pour monter dans l’un des ascenseurs express de la tour C, elle se trouve seule dans un des couloirs du soixante-douzième étage devant une porte vitrée qu’elle pousse devant elle du plat de la main sur une petite pièce tout en boiserie avec un comptoir d’accueil, une musique douce, un quatuor de plantes vertes et une paire de fauteuils pour patienter, mais elle n’a pas à attendre, une petite femme est là derrière le comptoir, qui lui dit, bonjour, Clara, en prenant ses main entre les siennes. Une grande paix émane de tout son être, comment allez-vous, elle demande, et elle le demande vraiment, ce n’est pas une question pour la forme, mais une question du fond du cœur, le bien-être de Clara lui importe vraiment. Elle a un beau visage qui ne triche pas avec son âge, comme tant d’autres femmes de sa génération, frisant la soixantaine et qui en paraissent vingt-cinq. Elle a de longs cheveux noirs, un peu cendrés, rassemblés par une pince derrière sa nuque, et des yeux doux d’un bleu enveloppant, un sourire apaisant et radieux. Clara répond qu’elle va plutôt bien et se laisse entraîner le long d’un  couloir formant un coude, vers une première porte avec un panneau blanc et le mot « hammam » en belles lettres noires tracées à main levée. Ingrid, c’est son prénom à la petite femme, Ingrid dit à Clara qu’une bonne demi-heure dans la vapeur chaude lui sera bénéfique, pensez à bien vous détendre et à respirer profondément, en un mot, prenez soin de vous, vous êtes là pour ça, Sonia s’occupera de vous tout à l’heure. Ça vous va comme ça, elle demande en souriant, une main sur l’épaule de Clara, mais ça n’a rien d’une question, évidemment que ça lui va à Clara, et elle sourit, elle aussi, merci, c’est tout ce qui lui vient à l’esprit, merci, Ingrid, à tout à l’heure.

Elle entre dans une pièce rectangle, spacieuse, carrelage au sol, murs lambrissés, faisant office de vestiaires, jette son sac à dos sur un des bancs et commence à se dévêtir. Tout au fond de la pièce, au-delà d’une ouverture dans la cloison, il y a une femme sous la douche, maillot de bain blanc deux pièces, plutôt bien balancée, qui se frictionne les épaules, les bras, le ventre, les cuisses, ébouriffe ses cheveux noirs coupés à la garçonne, sous le jet d’eau clair jaillissant du pommeau, se trémousse encore un peu, souffle un grand coup et s’éclipse. On entend alors la porte vitrée du hammam s’ouvrir et claquer. Dans l’intervalle, Clara a ôté ses chaussures, placé en boule une chaussette dans chaque chaussure, enlevé son pantalon fuseau, quitté son pull moulant, déboutonné son chemisier, fait glisser sa culotte jusqu’au sol, décroché  son soutien-gorge, réalisant au fur et à mesure, une jolie pile de vêtements sur le banc. Une fois enfilé son maillot noir une pièce, elle passe à son tour du côté des douches. Le jet d’eau la bouscule chaudement à hauteur de l’épaule gauche et elle plonge la tête sous la cascade. Un moment, elle laisse l’eau lui faire du bien, le souffle dans son ventre, puis elle tire vers elle la porte vitrée du hammam et pénètre dans l’étuve. Un léger parfum de lavande. Dans la brume chaude, elle fait bonjour à la silhouette assise de la femme au maillot blanc deux pièces. Elles sont seules et la femme lance un salut jovial tandis que Clara prend place face à elle.

« Vous venez souvent ici ? lui demande la femme.

— Aussi souvent que possible. Et vous ? »

Un moment de flottement. La femme inspire une fois, expire longuement, et Clara a saisi, perçu une tension, une blessure dans son souffle avant qu’elle ne réponde :

« Oh, je ne compte plus… plusieurs fois par semaine depuis six semaines…

— Six semaines. Depuis que ç’a commencé ? »

Les deux femmes se regardent et comprennent que quelque chose est sur le point de se nouer. La rencontre n’est pas fortuite, il y a là un point de fusion, point de non-retour.

« Oui, c’est ça, reprend la femme, avec tout ce qui se passe… ça me fait du bien de venir ici, j’en ai vraiment besoin, ça me détend tellement… j’ai été témoin d’un cas… en janvril… avant que tout ça ne prenne de l’importance… mais j’ai su tout de suite que ce n’était pas… pas… un hasard, non… oh… pardonnez-moi… je… »

Un sanglot l’empêche de poursuivre. Clara se sent prise au dépourvu, ouvre la bouche, ne sait que dire. La femme a laissé tomber son visage entre ses mains et pleure sans plus pouvoir s’arrêter, avec tout ce qu’il faut de tressaillements et de hoquets. Clara s’est levée, l’a rejointe dans la brume chaude. Assise à ses côtés, sans un mot, elle passe son bras droit autour d’elle. Le geste ne lui paraît pas déplacé, ce que lui confirme la femme en se laissant aller contre elle, sa tête vite posée contre son épaule. Clara n’a pas réfléchi. Tout s’est joué en une série de mouvements fluides, empathiques, un élan du cœur. Elle pense qu’on a tous besoin d’un peu de douceur et d’écoute, dans ce monde plus que jamais indéchiffrable.

Alors voilà deux inconnues qui se retrouvent, après un temps aussi long qu’incertain, un temps sans mesure, le temps de tous les possibles. L’étreinte les apaise toutes deux. Ici et maintenant, l’une ne serait rien sans l’autre, et inversement, elles procèdent d’un tout et le comprennent en toute conscience.

Bientôt la femme s’écarte légèrement, se redresse, murmure qu’elle s’appelle Clarisse, en plongeant son regard dans celui de Clara, qui frissonne, se tend, se relâche, chuchote qu’elle est Clara.         Clarisse frissonne, elle aussi, se tend, se relâche, chuchote qu’elle est professeur de lettres modernes. Leurs mains se joignent. Clara répond qu’elle est écrivain.

« Alors je partirai la première, annonce Clarisse.

— Non, ne dis pas ça.

— Tu sais que c’est vrai. »

Victime d’un de ses travers, Clara reste sans voix. Dans la pratique de son métier, elle passe un temps considérable à peser ses mots. Elle les cherche, goûte leur sonorité, les déniche, les remâche, leur tend des embuscades, leur proposant des jeux pour colorer les artifices de ses fictions, polissant ses trouvailles, en quête d’une musique, d’une harmonie de fond et de forme. Parfois même, elle leur pose des questions, très à l’écoute de leur réponse, pour mieux les choisir, les associer, les permuter entre eux, tenter des mariages contre-nature, leur ouvrir des portes ouvrant sur des chemins jamais empruntés, non, jamais. Amoureuse des mots, patiente et disciplinée, qui sait absolument que rien ne vient sans effort et qui sait aussi que rien ne vient dans un effort brutal, pressé, elle leur fait longuement la cour, les caresse en esprit pour mieux les libérer d’elle-même, laissant peu à peu s’effondrer ses propres barrières mentales. Pourtant, en dernier ressort, elle reste toujours une juge implacable, sans remords, et versatile avec ça, qui revient sur ses premières, ses deuxièmes, ses énièmes idées, qui congédie et qui condamne sans autre explication, sans un mot d’excuse, qui passe à la trappe ceux-là même qu’elle avait tellement désirés, la veille ou l’avant-veille, des mots qu’elle avait cru voir prendre leur envol, encore un quart d’heure plus tôt. Des mots soudain brûlés vif, noyés sans retour dans les profondeurs de ses brouillons bardés de cicatrices, entre les pages de ses carnets, objet-lieu de tous les sacrifices. Que tel ou tel mot soit employé ou rejeté, que telle ou telle phrase soit mise en lumière ou mort-née, Clara aura longuement prélevé, longtemps bu, avalé et/ou recraché l’eau du puits du langage en elle et, souvent, lorsque vient le moment d’exprimer simplement les choses dans l’altérité, elle vient à manquer de tout, comme asséchée, privée du moyen de parler à force d’avoir tellement écrit.

« Tu sais que c’est vrai, réaffirme Clarisse.

— Oui. »

Voilà, il suffit parfois d’un seul mot, trois lettres : oui, et tout est dit. Clarisse va parler maintenant, elle le veut, elle le doit, avant qu’il ne soit trop tard. Même si le sens de tout ça sera peut-être perdu en chemin, Clara écoutera très attentivement, abreuvée par chacun des mots employés :

« Qu’est-ce qu’on peut dire ? A propos de ce qui arrive. On n’y peut rien ? Ou bien est-ce qu’on doit continuer à se battre ? Nous battre avec nos armes, des armes qui, par bonheur, ne versent jamais le sang, mais comment faire quand il arrive ce qu’il arrive ? Pour moi, tout a commencé avec Boniface. Il a été le premier, le signe de ce qui allait se produire, et j’en ai été directement témoin. C’est par Paula, ma voisine de palier, que j’ai fait sa connaissance. Il y aura bientôt un an. Boniface habitait une dizaine d’étages plus bas dans notre tour. Paula et lui s’étaient liés d’amitié entre deux étages, pendant une longue panne d’ascenseur. Je suis très vite tombé sur lui au cours d’une des nombreuses soirées organisées dans nos étages. Un grand type tout mince, intense, cultivé et lunaire, avec des lunettes rondes et de longs cheveux cendrés ramenés en queue de cheval. Je ne peux pas dire avoir jamais vraiment fait connaissance avec lui. Il ne m’est pas apparu comme particulièrement à l’aise en société. Peut-être était-ce parce qu’il avait beaucoup trop de choses en tête pour être vraiment avec les autres. On voyait ça dans ses yeux, une grande richesse intérieure, une préoccupation constante pour une chose qui resterait toujours hors de sa portée. De fait, ceci le rendait assez peu accessible. Très cultivé et lettré, mais parfois pédant, grimpé sur le piédestal de son savoir. Il avait certainement lu plus de livres dans sa vie que l’ensemble des gens présents au cours de ces soirées, mais il avait une façon de les remettre en place, face à leur ignorance, qui n’était pas du goût de tout le monde, pour ne pas dire de personne. Nous aurions pu avoir des choses à nous dire, mais, en raison de cette attitude, je n’ai jamais saisi l’occasion d’avoir une vraie conversation avec lui. En soi, ça n’a pas d’importance, même si je l’exprime comme si ça en avait. Avec ce qui s’est produit, j’éprouve le regret de ne pas l’avoir mieux connu, mais je ne saurais pas exprimer précisément ce qui est la part de ce que je ressens et la part de ce que j’imagine ressentir. Je n’ai peut-être pas autant de cœur que je le croyais, après tout.

— Ne dis pas… »

Clarisse pose sa main sur la bouche de Clara pour la faire taire :

« Essaie de ne pas m’interrompre, je ne sais pas de combien de temps je dispose… mmh… est-ce que ça fait une différence avec avant ? Non… on ne sait jamais de combien de temps on dispose… exact ?… je ne dois pas avoir peur… je vais… oui… te dire… c’est au cours d’une de ces soirées, en janvril dernier. Boniface a certainement encore eu une réflexion un peu appuyée de vieil universitaire paternaliste et Thomas, le mari de Paula, sort de ses gonds, tu nous fais chier, à la fin, Boniface, avec tes grands airs, t’en branle jamais une, enfermé chez toi du matin au soir, à faire dieu sais quoi, mettre du vent en boîte ! Mince, Clara, il aurait fallu que tu sois là pour voir l’expression sur le visage de Boniface, l’homme obsolète incompris dans toute sa splendeur. Un moment, sa bouche a conservé la forme d’un O, mais le son est resté coincé au fond de sa gorge. Il se fait un grand silence, quelqu’un a même baissé le volume de la musique. Si je mets du vent en boîte ? questionne soudain Boniface, le rouge au front. Je ne me souviens plus des mots exacts qu’il a employés après ça. Il a été très digne dans sa colère, mesuré, mais intense, nous expliquant à tous qu’il luttait pour maintenir la lumière dans un monde obscurci par l’ignorance et l’uniformisation, l’appauvrissement du langage et le recul de la culture. Là où la connaissance s’amenuise, là où elle perd de son importance aux yeux des gens, la tolérance et l’empathie font peau de chagrin, la violence vient et grandit. Boniface s’exprime avec une telle ferveur que plus personne ne pipe mot. Là-dessus, il nous invite tous à le suivre. Venez chez moi, il s’époumone, venez chez moi, je vais vous montrer si je fais du vent. La moitié d’entre nous lui emboîte le pas, on se retrouve sur le palier, nos verres à la main, riant et chantant. On est comme des gamins, tout excités à l’idée de découvrir en quoi consiste la mission que Boniface s’est assignée. Encore tout cramoisi, il a déjà appelé l’ascenseur, et vous allez voir un peu ça, il gueule, puis voilà qu’une première fournée d’invités grimpe avec lui dans la cabine. Je suis du voyage. Un temps, l’ambiance est un peu élastique à cause de la poussée vertigineuse imprimée à nos corps soudain propulsés quinze étages plus bas. Chez Boniface, nous découvrons une collection de machines à écrire. Il en possède plusieurs centaines,  il y en a absolument partout, dans toutes les pièces, du sol au plafond, des monceaux de machines à écrire, dans des meubles, sur des étagères, dans des piles de cartons, derrière des vitrines, des machines pas toutes en bon état, avec des touches manquantes, des barres de lettres tordues, des carrosseries défoncées. Parfois même, ce sont des machines en vrac, des bouts de machines à écrire, plus que des souvenirs de machines à écrire, une véritable allégorie du langage carambolé, passé à la casse, et nous nous mélangeons, nous nous dispersons, intuitifs, la fête se poursuit avec un thème imposé, nous sommes là, heureux et ivres, entourés de machines à écrire. La plupart d’entre nous n’en avaient jamais vues et certains se demandent encore pourquoi on n’avait pas pensé à les équiper d’un écran, vraiment ineptes, nos ancêtres.

Boniface est là qui nous explique, qui s’emporte, qui nous présente tel ou tel modèle vieux de deux siècles, de vraies beautés, ces machines à écrire, du travail d’orfèvre, et le voilà, passionné, inextinguible, ahurissant, méconnaissable, qui psalmodie, Remington, Underwood, Empire, Oliver, Smith Premier, Yost, les derniers d’entre nous sont arrivés, nous rejoignent, et il ne se tient plus, Boniface, il va, court, vole, d’une machine à une autre, ses pieds ne touchent plus le sol, il joue en circuit fermé, Hurtu, Corona, Lambert, Darling, Typo, Celtic, Adler, Perkeo, nous entraîne dans une autre pièce, puis dans une autre encore, regardez-moi cette petite merveille, Hammond, Gundka, Mignon, Junior, Idéal, et avec tout ça, il n’est même pas essoufflé, notre Boniface, il bondit et glisse, caresse un modèle, sursaute et se retourne, ses yeux pétillent et s’embrasent, annonce que celle-ci a appartenu à Ernest Hemingway, ou à Joseph Konrad, Raymond Chandler, Doris Lessing, Gabriel Garcia Marquez, il nous assure que Boris Vian a écrit L’Ecume des jours sur celle-là, que Ray Bradbury a pondu Chroniques Martiennes sur cette autre, et, dans cet étonnant vertige qui nous étourdit tous, j’ai sérieusement envie de faire pipi, je déniche les toilettes, elles sont là, cachées derrière une porte, je m’y barricade, la tête me tourne, je reste un moment à rêvasser après avoir fini de faire pipi, et en sortant des toilettes, je croise, Louise, t’as pas vu Boniface, elle me demande, et je réponds non, tu vois, comme une idiote en désignant l’intérieur des toilettes d’un geste dans mon dos, comme s’il avait pu se cacher là-dedans avec moi. Tout le monde est en train de le chercher, mais ça ne dure qu’un temps parce qu’il n’y a nulle part où se cacher. On passe d’une pièce à l’autre, tous un peu sonnés, ahuris, pas de Boniface, on l’appelle, en vain, dans le vide, Boniface, Boniface, t’es où, putain, pas de Boniface, ça nous fiche une de ces trouilles, on est tous là sauf lui, tous là, réunis dans son salon, on est tous là, pâles et hagards, plus personne ne parle, le verbe est muselé, les mots sont cadenassés, la fête est finie et pas du tout comme on aurait pu s’y attendre… tu vois… Boniface s’est évaporé, quasiment sous nos yeux… »

Assaillie par une grande tristesse, Clara sent que quelque chose a rompu en elle. Elle cligne des yeux dans la vapeur chaude, cligne des yeux et s’aperçoit qu’elle est seule dans le hammam. Plus de Clarisse. Plus de vapeur non plus. Il fait si noir là-dedans que son cœur lui monte tout entier dans la gorge. Elle se lève, laisse échapper un cri de stupeur et se précipite sur la porte pour sortir de là. Je partirai la première. Les mots de Clarisse résonnent en elle douloureusement et elle ne peut pas raisonnablement se questionner là-dessus. Elle sait intimement pourquoi elle est encore présente.

 

Depuis un mois et demi, les autorités de la ville tentaculaire ont littéralement bu la tasse, submergées par la recrudescence soudaine des cas d’évaporation spontanée, expression de Jack Blossom, journaliste de presse bien connu pour ses éditos endiablés, devenu plus célèbre encore, après qu’il a été lui aussi victime du même  phénomène. Le JBS ou Jack Blossom Syndrome, comme on dit maintenant, a donné lieu a quantité de théories alambiquées. Pas une seule n’a pu atteindre à la virtuosité naturelle d’un chat : retomber  gracieusement sur ses pattes, nous regarder d’un air placide, détaché, et dire alors-tu-me-donnes-ta-langue ?  Personne ne sait rien. On n’a même pas de statistiques fiables. Comme son nom l’indique, on ne peut pas prévoir quand ça va se produire, mais il est juste de préciser qu’il ne frappe pas au hasard. Au cours des trois premières semaines, artistes, musiciens, enseignants, pamphlétaires, poètes, philosophes, écrivains, comédiens, journalistes, chercheurs, polémistes, blogueurs militants, slameurs, essayistes, cinéastes, passés à la trappe, professionnels ou pas. Combien de doux rêveurs et d’iconoclastes évaporés ? Dès la quatrième semaine, d’autres cibles privilégiées s’ajoutèrent peu à peu aux précédentes. Réputé pour ton empathie, ton sens du partage, ton désintéressement, ton besoin de justice ? Tu souhaites créer du lien, donner du sens, tendre la main, prêter l’oreille à l’autre ? Salut, l’ami ! Des infirmières, des sages-femmes, des éducateurs, des médecins, à leur tour, ont tiré leur révérence.

Le Jack Blossom Syndrome s’accompagne souvent, avant ou après l’évaporation spontanée, de phénomènes dits de blanchiment, rien à voir avec l’argent sale. Ces phénomènes sont les signes tangibles du travail de sape que poursuit l’Agonie-de-tout-ça. Elle œuvre à la disparition et, pour se faire, va jusqu’à s’infiltrer dans la matière même, blanchissant les toiles des grands maîtres dans les musées, les pages des livres dans les bibliothèques, les bobines de films immémoriaux dans les cinémathèques, les mises à nu dans les carnets intimes, les brouillons illisibles de poètes disparus pour de bon, les livrets de partitions, les recueils de poésies des vieux bouquinistes. Un peu ici, un peu là, par petites touches, l’Agonie-de-tout-ça a l’éternité devant elle et grignote, ronge, vampirise, escamote, censure, ne se met jamais à table pour des broutilles, rien que du bon, surtout, afin que, bientôt, plus rien ne surnage que le médiocre, le mauvais goût, le vulgaire, le nombrilisme, l’inculture crasse, lortografe, le voyeurisme, l’individualisme, l’argent-roi, l’idiotie, la voie unique, rentre dans le moule ou crève, et les émissions de Cyrol Haniuna.

 

Il fait sombre, dans le vestiaire, si sombre que Clara en perd l’équilibre et s’effondre en travers du carrelage, tout collant d’une vieille couche de crasse et de poussière. L’atmosphère est rance, poisseuse, irrespirable. Clara n’y voit même pas à moitié, mais, à la faveur d’une lueur provenant des vestiaires, elle rampe à tâtons à l’extérieur des douches. Sortie de ses gonds, la porte livrant accès au couloir git en travers du seuil. La lumière vient de ce côté. Une ancienne veilleuse brille encore et jette sur les lieux un nuage de lumière verdâtre. Des détritus jonchent le sol du vestiaire et l’un des bancs est renversé sur le sol, mais Clara trouve ses vêtements tels qu’elle les a empilés.

Elle est sous le choc de ce qui vient de se produire. Les questions viendront ensuite, en boucle dans son esprit. Elle a compris qu’il n’y aura pas de réponses. Elle a froid et pleure si fort que ça résonne et tourbillonne. Elle manque d’air et s’empare de sa serviette pour se sécher au plus vite, toute tremblante dans la puanteur ambiante. A mesure qu’elle enfile ses vêtements, la peur grimpe en puissance. Elle n’ose pas appeler. Elle sait bien qu’elle est seule, du moins le pense-t-elle, il n’y a plus personne. C’est le dernier jour. Le dernier jour avant rien. Contrairement à ce qu’avaient annoncé de prétendus spécialistes du JBS, la dernière vague n’a épargné personne. Du moins, personne de bon, du moins. Oui ou non ? Elle sait qu’ils sont là quelque part. Combien sont-ils ? Ils la cherchent sûrement pour mettre à terme à tout ça. Ils la cherchent avec leur tatouage en travers du cou, tous le même. Une hache avec un œil de chaque côté. Et quand ils la trouveront, ils se jetteront sur elle, morceau de choix, festin de roi,  avec toute leur violence, leur insolence et leur bêtise. Et ils se jetteront sur elle sans un seul mot, parce qu’ils auront perdu depuis longtemps, l’usage du cœur et du langage.

Pourquoi je suis encore là ? Elle se questionne là-dessus pour oublier sa peur, finit par comprendre qu’elle seule peut être contenue jusqu’au bout dans sa propre fiction. Habillée, chaussée, sa musette en bandoulière, elle est prête à en découdre avec la réalité, redresse le banc sur ses pattes, le tire dans le couloir sous le halo verdâtre de la veilleuse et s’assoit, son vieux carnet de notes sur les genoux et son stylo à la main.

Comme elle ouvre la première page, elle laisse venir la vague mauvaise, le constat de sa propre disparition, à la vue des pages blanchies.

La fin sera donc au début. Et inversement. Elle commence à écrire.

C’est la fin du jour et Clara se faufile, féline, secrète, sombre et lumineuse, dans la foule en mouvement des trottoirs.

Elle n’a pas le temps de se relire, car déjà les mots s’effacent. Il lui faut tenir le rythme, tenir à distance, même infime, le blanchiment qui vient, vecteur de ténèbres, qui sourd de toutes parts, tenir le rythme jusqu’à la dernière syllabe, la dernière lettre de sa vérité, jusqu’à former autour d’elle un cercle parfait, Ouroboros.

Elle marche vite, marche bien, anticipe et bifurque, bondit légèrement, slalome, évite les chausse-trappes par de savants jeux de jambes, les engorgements de corps se pressant dans toutes les directions, les ballotements de silhouettes à la dérive…

 

 

 

 

 

Suprême Matilda

Vraiment jamais manqué de rien, Carlton Coleman, ceci dit pour l’euphémisme. Né très au-dessus du lot, exempté des vicissitudes de l’infortune, tout un service de cuillères en or dans la bouche, Une enfance baignée dans le luxe, la vie de château en plein cœur du Wessex, les meilleurs précepteurs, le moindre de ses désirs assouvis par une ribambelle de nourrices et de laquais aux références exceptionnelles. Une mère à la fois aimante et lointaine, tendre et évanescente, d’une dignité, d’une élégance absolues, toujours à ses rosiers splendides, à ses parties de bridge entre amies fidèles, à ses œuvres de bienfaisance, à sa longue complicité avec le cardinal Bishop Frazier himself. Un père d’une excellence irréprochable, boxeur redoutable, escrimeur de talent, cavalier plus qu’émérite, grand chasseur doté de trophées innombrables, rapportés des quatre coins du monde ou plus simplement abattus en ses forêts à perte de vue, connaisseur des vins et des whisky, fumant, en secret, par crainte des réactions associées au personnage politique, la même marque de bâton de chaise que Fidel Castro, simplement parce que ce sont les meilleurs au monde, et avec tout ça du genre paternel despotique, mais juste, adepte, si nécessaire, d’une quinzaine de coups de cravaches de temps à autre, parfois trente ou quarante, il faut ce qu’il faut, en fonction de la gravité de la faute. Ne voit pas où est le problème, Carlton, se sent même redevable envers lui, la cravache c’était de l’amour. Un père d’une telle droiture d’esprit, ce n’est pas donné à tout le monde et, en se comparant à lui, il a pu en venir, parfois, mais de moins en moins souvent, à douter de sa propre exceptionnalité.

Quand même une ombre au tableau : un frère jumeau, Peter. Carlton le déteste, par pure jalousie. Ne sont pas monozygotes, thanks God, aussi personne ne les a jamais confondus. Vraiment jamais manqué de rien, sauf d’une chose : réussir à se montrer supérieur à Peter, en quelque domaine que ce soit, just only one bloody time in his life. Peter a toujours été le meilleur. Plus intelligent, rusé et adaptable, plus rapide et  plus fort. Le plus beau, bon en tout, le salaud, celui qui sautait le plus loin, celui qui osait sauter de plus haut, qui restait le plus longtemps en apnée, nageait le crawl comme personne à part Johnny Weissmuller en personne. Celui qui avait la tendresse de sa mère, l’adoration des tantes, la complicité des cousins et des cousines. Encore lui, récoltant toute l’estime du père, faisant rire tout le monde aux fêtes de famille, celui que les vieilles aïeules toutes racornies, privées de bon sens, réclamaient à prendre sur leurs genoux, what a beautiful boy, elles disaient, avec les lèvres rentrées dans la bouche. Il était celui qui avait l’audace avec les filles, puis avec les jeunes femmes, puis avec les femmes tout court. Peter par-ci, remportant des médailles, des coupes, collectionnant les félicitations du jury, les prix d’excellence, sport, science, littérature, Peter par-là, ravissant les cœurs, des amis à ne franchement plus savoir qu’en faire, Peter adoré, encensé, toutes ces années, juste sous son nez à lui, Carlton Coleman, qui rêvait tout debout de lui arriver à la cheville et le méprisait de manière exponentielle, lui jetant son venin à la face pour se soulager de ses frustrations. Peter réalisant de brillantes études de médecine avant de briguer les honneurs, sorti à vingt-huit ans de l’Académie Royale Militaire de Sandhurst, marchant dans les traces de Winston Churchill et du Prince d’Angleterre, not less. Peter parti au feu, Afghanistan, puis Irak, revenu transformé, plus beau, plus grand, plus fort, plus inaccessible, a better man over and over, ayant sauvé des vies, vu, affronté, digéré, l’horreur à l’état brut, promu colonel à trente-neuf ans, Peter achevant sa carrière l’année suivante, au début d’avril dernier, avec une distinction pour bravoure, imprimée noir sur blanc, dans les pages très en vue du London Gazette.

 

« C’est fou comme tu es belle ! », dit Carlton Coleman, les mains posées à dix heures dix sur le volant de sa Jaguar toute neuve, aussi noire et racée que l’animal du même nom. Décontracté, il roule vite, négocie avec brio les lacets de la petite route de campagne bordée d’arbres, welcome to Wessex, et s’il frissonne et frémit, parfois, à l’entrée de certains virages des plus périlleux, c’est du plaisir infini de savoir piloter comme il faut un tel engin.

« C’est fou comme tu es belle ! », répète-t-il à haute voix, en tournant la tête sur sa droite pour dévorer des yeux la sublime femme brune assise à ses côtés et, du coup, on est un peu rassuré en comprenant qu’il n’était pas en train de parler à sa voiture.

« Regarde la route, mon amour, répond Matilda. Ce serait dommage d’avoir un accident le jour du mariage de ton frère. »

 

On peut pas dire, pense-t-il, les bancs d’église, c’est quand même pas prévu pour que la cérémonie du mariage tire en longueur. Oui, il le pense sincèrement, il commence à avoir mal au cul, Carlton Coleman, depuis le temps qu’ils sont tous assis là-dedans, cinq cents au bas mot. De temps à autre, il faut se lever, mais juste le temps d’une petite chanson tous en chœur, même pas la possibilité de se dégourdir les jambes, et hop, sit down again, Carlton, please. Par bonheur, rayonnante et ensorcelante, Matilda est là auprès de lui, comme elle le sera toujours, selon le vœu qu’ils ont prononcé tous deux il y a trois semaines. Carlton n’a prévenu personne, il n’a pas rameuté toute la famille et dépensé des fortunes pour gourmander et enivrer tout ce beau monde, sans compter que passée une certaine heure, il peut y avoir du grabuge, aristo ou pas, de la viande soule reste de la viande soule. No, really, inutile d’en faire des tonnes, on s’aime et on se marie, that’s all. Matilda et lui se sont contentés de quelques témoins, une poignée d’amis ou de relations, et le professeur Suzana Wilson-Jane, qui compte tellement pour Matilda, comme la mère qu’elle n’a jamais eu.

Évidemment, tout le monde a mal au cul à cause de Peter, encore lui, debout sur l’autel, auprès de sa promise, son amour de jeunesse, d’une beauté encore saisissante à près de quarante ans, et face au cardinal Bishop Frazier himself, qui a accepté de procéder à la bénédiction des époux. Of course, Peter et Judith sont tout ce qu’il y a de magnifique, passionnés comme aux premiers jours de leurs amours clandestines, il y a près de vingt ans. Simple fille d’ouvrier, Judith avait dû attendre que Peter manœuvre ses parents pour la faire accepter comme telle, à savoir la femme qu’il aimerait jusqu’à son dernier souffle. Comment il était finalement parvenu à ses fins : un vrai mystère pour Carlton. Chez les Coleman, on se mariait entre soi, entre gens du même monde. Là aussi, Peter avait tenu la dragée haute à Carlton, lui qui avait tenté la même aventure avec Rebecca, une cousine de Judith, dont il s’était amouraché. Dans son souvenir, Rebecca était plus belle encore que Judith, ce qui est peut-être vrai, mais il a souvent  tendance à enjoliver sa propre fiction. Par contre, les mots de son père sont demeurés tels que dans la réalité. Je t’interdis de fréquenter cette fille. Fin de la discussion. Il ne s’en était pas laissé compter. Tu verras, mon vieux, j’épouserai Rebecca et tu ne m’en empêcheras pas, mais il ne l’avait pas dit à voix haute, rien qu’une pensée en lui, un genre de conviction nécessaire sur l’instant, réduite à néant deux jours plus tard quand Rebecca ne se présenta pas au rendez-vous qu’il avait cru lui avoir fixé. Il avait attendu un peu, avant de voir apparaître une des plus jeunes sœurs de Rebecca, qui lui avait remis un papier plié en huit, même pas glissé dans une foutue enveloppe. I don’t want to see you again, I’ve told you, I don’t love you, stop trying to see me against my will. Certes, ici aussi, il aura enjolivé, Carlton, parvenu, vingt ans plus tard, à se persuader que la différence de classe sociale avait rendu leur amour impossible.

At last, la cardinal Frazier et les deux tourtereaux sont venus à bout de tout ça. Tout le monde se lève. On s’embrasse. Il est temps de sortir et Carlton ne regrette pas d’être arrivé au dernier moment et d’avoir choisi une place vers le fond. Déjà, il ne manque pas de noter certaines expressions sur les visages masculins. Matilda, pendue à son bras, crève l’écran de la réalité et ce n’est qu’un début. Avec elle, il tient sa revanche sur Peter. Vu sous cet angle, son amour pour elle a quelque chose de mesquin, mais c’est tout de même la vérité, et on le laissera se débrouiller tout seul avec ses états d’âme.

 

Un homme tel que lui ne pouvait pas décemment se contenter d’une femme par défaut. Côté cœur, des histoires dans le passé, brèves pour la plupart, jamais rien d’aussi grandiose que Peter et Judith. Avec cette femme, son frère a placé la barre très haut, jusque dans la stratosphère. Parfaite en tous points, d’une beauté à couper le souffle, Judith s’est arrachée à sa condition à force de volonté et de travail. Devenue psychiatre, elle ne laisse pas de troubler Carlton. S’il déteste Peter, Judith le ravit, même s’il ne voudrait l’admettre devant personne.

Il y avait eu Cécilia, mannequin haute-couture, belle écervelée, persuadée que le soleil tournait autour de la Terre, puis Cassandra, hôtesse de l’air, plutôt cultivée, mais d’une jalousie maladive. Sharon était moins jolie que les deux précédentes, chirurgienne et de très bonne famille, mais elle l’avait largué au bout d’un mois. Anita, belle espagnole, femme d’affaires de haute-voltige, avait tout pour plaire, et plus encore, or elle ne cherchait pas l’amour, juste des amis pour le sexe, no commitment, pas de complication.  Il ne trouva pas à s’en plaindre pour autant, mais rêvait d’autres choses, d’un amour absolu auprès d’une femme parfaite, pour damer le pion à Peter. Là-dessus, sa mère, qui voulait des petits-enfants, ne cessait de lui faire remarquer son célibat, you must find a good wife, Carlton.

Une période sombre, la faillite de deux de ses start-up, le cours du cacao à la baisse, des investissements mal inspirés en Afrique équatoriale, des coups d’un soir, des femmes entraperçues au réveil, dont il avait oublié le prénom, des sachets de cocaïne dans la poche intérieure de ses vestes hors de prix. L’annonce du mariage de Peter et Judith marqua un point de non-retour dans sa trajectoire. Jusque-là, il avait toujours éprouvé le plus grand mépris pour les agences de rencontre élitiste, mais, quelque temps auparavant, il avait eu une conversation inspirante avec un trader de ses connaissances ayant trouvé la femme de sa vie par l’intermédiaire de Perfect Love Is All, agence très haute-gamme située sur Park Lane, dans Mayfair, quartier londonien des plus huppés.

Il avait donc sauté le pas et pris rendez-vous un soir de septembre, neuf mois avant la date prévue pour le mariage de son frère. Tonya Huskey, grande femme blonde étourdissante, incisive, en tailleur Channel, fondatrice de Perfect Love Is All, le reçut dans un salon cossu au mobilier design d’une pureté reposante. Ils eurent une première conversation, autour d’une coupe de Champagne, et Tonya Huskey, sans se montrer pour autant provocante, lui sortit le grand jeu, diffusant autour d’elle les ondes subtiles, mesurées, de son infinie sensualité, bombardant Carlton de questions sur sa vie, ses ambitions, ses rêves, forçant et étudiant ses réactions pour le deviner, l’appréhender, dans ses vérités et ses retranchements, utilisant toute une palette de gestes et de mouvements, fermes ou délicats, d’expressions et d’attitudes, qui mettaient si bien en lumière son charisme et sa féminité que Carlton faillit lui demander si elle n’était pas dans le catalogue.

 

En plus d’être la perfection faite-femme, Suprême Matilda sera tout ce que vous voulez qu’elle soit. Parfaitement et infiniment adaptée à vos besoins, à vos désirs, à vos ambitions, vos rêves, vos fantasmes, à votre vision du monde. Vous êtes un homme d’exception et elle sera en toutes choses à votre mesure. Fidèle, sincère, amoureuse, tendre, patiente, compréhensive, surprenante, sensuelle, aventureuse, sportive, endurante, drôle, joyeuse, accueillante, conciliante, érudite, forte, sensible…

 

En conversation avec son père, qui a pris un sérieux coup de vieux, le pauvre homme encore tout bafouillant suite à sa première rencontre avec Matilda, Carlton observe sa femme à distance, non sans afficher un sourire de triomphe  très élaboré, tandis qu’elle se mêle aux invités de la luxueuse garden-party, dans une robe, d’un rouge vif très près du corps, qui sublime sa longue silhouette de reine-femme. Sur son passage, les hommes se dévissent le cou et on entend nettement les nuques craquer. La mère de Carlton est là à ses côtés, pendue à son bras, sous le charme de cette bru sortie de nulle part, conquise par la fraîcheur de sa personnalité, la richesse de son langage et l’esprit habitant chacune de ses réparties à mesure qu’elle fait l’objet, ici et là, de présentations en bonne et due forme. Déjà, Carlton surprend les murmures ravies des tantes et des cousines, les sourires fleurissant sur les visages, les mimiques odieusement concupiscentes des vieux oncles libidineux.

Cinq minutes plus tôt, face à ses parents, main dans la main avec Matilda, Carlton s’est fendu d’un simple hello, mother and father, here’s Matilda, she’s my wife. Il y a eu un léger temps de flottement, de stupéfaction, avant que la beauté, la spontanéité et la bienveillance ne les frappent délicieusement de plein fouet. Pas non plus pour rien si Carlton a eu le coup de foudre pour elle. Ses parents ont subi le même sort. Ils l’ont écoutée religieusement, les yeux dessillés, leur dire combien elle était heureuse de les rencontrer, et navrée aussi de s’être uni à Carlton avant d’avoir eu la joie immense de les connaître, mais ç’avait été plus fort que tout le reste, ils s’étaient aimés dès le premier regard, pour le reste de leurs vies. Le doute et l’hostilité, balayés en un instant, par la voix suave, la bonté et la force brillant dans les yeux de Matilda, d’un bleu-vert envoûtant. La mère de Carlton s’est même jetée dans ses bras, les yeux plein de larmes, reconnaissante, et, avec la permission de Carlton, l’a entraînée avec elle pour la présenter au cardinal Bishop Frazier, qui a pris ses aises dans le petit salon d’été

Le père de Carlton a pris un coup de vieux, mais n’a rien perdu de son mordant. Quelque chose coince et il darde un œil sévère sur son fils en disant :

« Ta femme est un enchantement, Carlton.

— Merci, père, je…

— Combien t’a-t-elle coûté ?

— Rien, je n’ai pas…

— Tu mens très mal, comme toujours, Carlton. J’espère que c’est juste une escort-girl aux tarifs exorbitants que tu as louée pour le week-end…

— Matilda est ma femme, père, nous nous aimons pour de vrai !

— Ne me dis pas que tu l’as achetée pour devenir ta femme ? Une Russe ou une Moldave, qui va te dépouiller !

— Non…

— Je comprends mieux à quoi t’a servi la somme mirobolante que tu as cru pouvoir soustraire à ma vigilance, avec la complicité de Gregor Mansfield ! Fieffé crétin, faux et usage de faux, tu sais où ça mène, fils ? »

La main du père s’est emparée de son avant-bras. Carlton grimace.

« Nous en reparlons ! Maintenant, vas féliciter ton frère et sa femme comme il se doit. »

 

Face aux classieux arguments de Tonya Huskey, il avait choisi un abonnement Golden Files de six mois, il en avait les moyens, la stature et le charisme, n’est-ce pas. En plus d’avoir le privilège de rencontrer des femmes uniques, il profita pleinement des avantages associés à l’abonnement. Son nom en lettres d’or sur la Lux Guest List du Pedestrian, club select sur Piccadilly, repère de millionnaires et de célébrités. Il y sabra d’ailleurs le Champagne en compagnie d’Irène Chastain, une Française rousse et piquante, rentière et artiste peintre, ou inversement. Deux places réservées au Royal Opera House, où il emmena Mary McCormick, charmante héritière d’un capitaine d’industries écossais, voir jouer La Traviata. Deux séances offertes au Spa Bulgari, l’un des plus en vue de la capitale, pensé, conçu pour redonner tout son sens au mot « détente ». Carolyn Long, ex top model d’une grande classe, ayant amassé une fortune avec sa marque de produits cosmétiques, avait bien voulu aller y faire trempette avec lui, songeant qu’elle aurait à faire à un parfait gentleman. Piochez, miss Long. Après à peine dix minutes dans la piscine, Carlton eut le feeling de se lâcher un peu et, nageant en cercles concentriques autour d’elle, lui avoua tout de go qu’elle lui filait une trique d’enfer. Pour de semblables raisons, Franca Vercelloni, éminente avocate pénaliste, Italienne à croquer, mit fin à leur rendez-vous au bout de deux minutes.

Bref. Après plus de quatre mois, aucune des femmes exceptionnelles qu’il avait rencontrées n’avaient trouvé grâce à ses yeux, ceci dit pour ne pas avoir à suggérer l’inverse, sa pédanterie, son physique quelconque et son haleine de chacal n’ayant certainement pas joué en sa faveur.

Cinq mois avant le mariage de Peter, il retourna à l’agence Perfect Love Is All, sans avoir pris rendez-vous. Homme triste, aigri, rancunier, Carlton avait bu et fit irruption dans le bureau de Tonya Huskey, avec force cris de putois, excédé par toute cette mascarade. Tonya Huskey, en femme de caractère, conserva un sang-froid irréprochable, le laissa vider son sac, leur servit à tous deux un verre du meilleur Cognac et lui dit :

« Asseyez-vous, Carlton, je connais quelqu’un qui peut vous aider. »

 

Jamais vous n’aurez à rougir d’apparaître en société au bras de Suprême Matilda. Elle parle neuf langues de manière fluide. Amatrice de sensations fortes, parachute, escalade, surf, saut à l’élastique, elle maîtrise le karaté, la savate et  le taekwondo, affectionne le tennis et le beach-volley, prend le go, le poker et les échecs très au sérieux. Ses connaissances poussées en sciences humaines et appliquées lui permettent de suivre et de participer à toutes les conversations. Vous serez bluffé  par ses  capacités d’analyse des marchés financiers et des enjeux géopolitiques et stratégiques…

 

Le bref échange avec son père lui a donné le vertige. Des coups sourds au fond de son crâne. Il navigue comme il peut dans la mêlée des invités, serre des mains tendues par des silhouettes en smoking, se laisse embrasser par des ombres en robe de cocktail. Tu sais où ça mène, fils ? Il cherche en tous sens la robe rouge de Matilda, la cascade ondulante de ses cheveux noirs glissant le long de ses épaules délicates, avec la complicité de Gregor Mansfield.

I need a drink, pense-t-il, et il se fraye un passage jusqu’au bar, commande un double scotch à un pantin en queue de pie. Il laisse couler la moitié du verre dans sa bouche et observe, un peu plus loin, vers le fond du parc, un groupe de jeunes gens éméchés, n’ayant rien trouvé de mieux à faire que de frapper des balles de golf en direction du château. Au même instant, une fenêtre explose au premier étage. Carlton se tourne, aperçoit Matilda, figée dans son élan pour sortir, dans l’encadrement de la porte-fenêtre du petit salon d’été. Une seconde balle de golf passe alors en sifflant au-dessus de la garden-party, puis, dans la foule des convives, des cris d’effroi s’élèvent et grossissent, en réponse au bruit glaçant de l’impact avec la tête de Matilda.

 

Carlton suivit le professeur Suzana Wilson-Jane jusque dans son bureau où elle l’invita à prendre place :

« Tonya Huskey m’a assurée que vous recherchiez la perfection, lui dit-elle.

— C’est pourquoi je suis là.

— Avez-vous évoqué le prix de la perfection ?

— Je paierai ce qu’il faut.

— Trente millions, sans les options personnelles.

— Bien, répondit Carlton.

— Vous devez comprendre que Matilda n’est pas à louer. Si vous signez au bas du contrat et que le virement électronique est approuvé, cette femme sera à vous pour toujours. Satisfait ou pas, il ne sera pas question de réclamer votre argent. Vous vous engagerez à prendre soin de Matilda jusqu’à votre mort. Si nous apprenons que vous lui avez fait le moindre mal, elle reviendra auprès de nous et nous vous poursuivrons en justice.

— Je comprends.

— Bien, je vais vous laisser un moment seul. Je vais chercher Matilda. Profitez-en pour vous imprégnez de toutes ses spécificités. Nous verrons ensuite si vous désirez inclure de nouvelles options. »

Elle lui remit un porte-document en cuir. Sur fond noir, SUPRÊME MATILDA étincelait en lettres d’or.

 

Suite à un sprint magistral, Carlton a rejoint l’immense terrasse, puis la porte-fenêtre du petit salon d’été. Des cris et des sanglots dans la pièce. La mère de Carlton est tombée à genoux. Elle tient le haut du corps de Matilda tout contre elle et la berce en gémissant, essuyant comme elle peut son front ensanglantée, avec les froufrous de sa robe. Carlton titube. Les couleurs vibrent. Des sons étouffés. Coup de fouet de l’adrénaline, il vrombit de haut en bas. Des silhouettes de bridgeuses médusées. Des visages tordus. Dans son fauteuil, le cardinal Bishop Frazier est blafard. Il ne cesse de demander :

« Is she dead ? Is she dead ? »

Matilda can’t be dead. Les mots fusent dans l’esprit de Carlton. Il s’agenouille, écarte sa mère d’un geste brusque et fourre le bout de l’index de sa main droite dans la narine gauche de sa femme. Peu après, tout le monde perçoit un son étrange, une espèce de bruissement électronique.

« What the fuck ? », laisse échapper Bishop Frazier, à la seconde où Matilda se redresse et annonce d’une voix  hachée menue :

« Un plus un, deux. Deux plus deux, quatre. Quatre plus quatre, huit. Huit plus huit, seize. Seize plus seize, trente-deux. Trente-deux plus trente-deux, soixante-quatre… »

 

Suzana Wilson-Jane n’avait pas menti : on ne voyait vraiment pas la différence.

Il avait eu une certaine appréhension, surtout à la lecture des fiches abordant les aspects plus particulièrement biotechnologiques de Suprême Matilda. Mais, god damned, ne devait-il pas vivre avec son temps ? Pourquoi se priver s’il avait les moyens de s’offrir la perfection. Profiter jusqu’à ces derniers jours du fruit de l’amour inépuisable d’une si parfaite créature, née des plus belles avancées de la science moderne.

Comme on l’a dit, il avait eu le coup foudre, dans la seconde même où elle pénétra dans le bureau, splendeur brune au sourire désarmant, éblouissante dans un banal survêtement rose.

« Je vous laisse une heure pour faire connaissance, mister Coleman. Si vous êtes d’accord, nous procéderons ensuite à toutes les formalités, à commencer par la programmation de l’amour sincère et éternelle de Matilda pour vous. »

Il ne lui fallut pas cinq minutes pour se décider.

 

Tournant plusieurs fois sur elle-même et remuant la tête de haut en bas, avec de curieux mouvements des bras, Matilda poursuit sur sa lancée :

« … soixante-quatre plus soixante-quatre, cent vingt-huit. Cent vingt-huit plus cent vingt-huit, deux cent cinquante-six… »

Un grand malaise s’empare du petit salon après que la vilaine blessure, qui barrait le front de Matilda, s’est totalement résorbée en l’espace de trente secondes.

« What the hell is this woman ? », veut savoir Bishop Frazier, qui offre l’impression d’être en train de se faire dessus.

La mère de Carlton est restée sur le cul, mâchoire inférieure coincée en position ouverte. A force de sueurs froides, le fond de teint des joueuses de bridge scintille et dégouline. Carlton est le seul à comprendre que tout s’est joué à l’échelle nanométrique. Grâce aux millions de nanites présents dans le sang de Matilda, la guérison a été instantanée.

Dehors, les deux-tiers des convives se sont agglutinés sur la terrasse dans une grande vague de murmures et d’exclamations. Le père de Carlton, Peter, Judith sont là, eux aussi, sur le seuil du petite salon, médusés.

« Seize mille trois cent quatre-vingt-quatre plus seize mille trois cent quatre-vingt-quatre, trente-deux mille sept cent soixante-huit…

— Carlton, Carlton, mais quelle est cette chose ? hurle son père.

— Matilda, tout va bien, je suis là », annonce Carlton, une main sur l’épaule de sa femme, qui met aussitôt un terme à ses calculs, cesse de jouer le derviche et reprend ses esprits en posant ses yeux sur lui.

« Ah, tu es là, mon amour, dit-elle. Le cardinal Frazier me disait justement combien… »

Mais, comme elle se tourne en direction de l’homme d’église et avance d’un pas dans sa direction, il fait un bond sur lui-même, comme sur une chaise électrique, porte la main à son cœur et s’étrangle :

« Stay back, witch ! »

Mais Suprême Matilda ne s’y trompe pas une seule seconde et se jette sur lui en s’écriant :

« Vite, faites appeler un médecin, le cœur vient de lâcher ! »

Bishop Frazier bleuit à vue d’œil, glisse superbement vers le sol, mais Matilda le soutient :

« N’ayez pas peur, vous allez vous en tirer, je vais m’occuper de vous, je connais la procédure. »

Parfaite en toutes circonstances, songe Carlton, en homme comblé.

Une vraie tête de nœud

Voici la famille Rigny, le père, la mère, la fille, le fils. Jamais on ne dénichera deux familles absolument identiques, mais, à l’exemple du plus grand nombre de leurs contemporains, monsieur et madame Joseph Rigny et leurs enfants sont en train de dîner face à un écran occupant tout un pan de mur de la salle à manger et proposant pour l’instant un feuilleton de publicités que d’aucuns jugeront brillant d’une parfaite ineptie, mais dont Madame Rigny ne semble pas vouloir perdre une miette. C’est à elle de voir.

Ici, l’écran est allumé en permanence, au grand-dam de monsieur Rigny. Il n’a rien contre certaines émissions de divertissement, va même jusqu’à suivre certains débats et  juge indispensable de se tenir bien informé, ce pour quoi il s’installe religieusement face à l’écran, chaque soir à vingt heures, dans l’attente béate de l’apparition du buste d’un journaliste, avec une tête dessus, une tête aux dents bien blanches, cravate impeccablement accordée au bleu du décor, les mains à plat sur ses feuillets, une tête, donc, avec une bouche dont il va boire chaque mot comme du petit lait. Là aussi, c’est à lui voir. Il apprécie également de regarder un film de temps à autre, mais quand même pas des trucs d’intellos, surtout pas, non, non, de toute façon, avec madame Rigny et sa fille, c’est une chance pour lui de n’avoir jamais été atteint de cinéphilite aiguë. Jamais il n’aurait été en mesure de convaincre les trois autres de passer la soirée devant un film de François Trauffut ou de Federico Fenilli, faut pas trop rêver. Chez les Rigny, on nivèle par le bas.

Etant très à cheval sur la qualité de ce qu’elle sert à son mari et ses enfants, madame Rigny a préparé du poulet et des frites, ce soir, du poulet cloné industriel sinon rien. Coriliana, une grande bringue squelettique de dix-sept ans, regard vague, dos voûté, mâchonne ses frites la bouche ouverte, triant et repoussant les morceaux de poulet dans son assiette du bout des doigts de sa main gauche, tandis que les doigts de sa main droite flirtent et pianotent avec l’écran de son portable, posé près de son assiette, ce que madame Rigny semble parfaitement tolérer. Une fois encore, c’est à elle de voir.

Monsieur Rigny n’a pas vraiment faim, mais il ne mange pas du bout des lèvres et fait honneur à son blanc de poulet, à ses frites, parce qu’il n’a rien de mieux à faire. De temps à autre, il se dit probablement qu’il voudrait bien partager le repas du soir sans avoir à endurer ce genre de divertissement, si c’en est un, mais il doit se contenter d’observer avec dépit combien tout cela subjugue Josiane. Il voudrait peut-être, on ne sait pas, lui parler un peu, lui dire le genre de choses qu’on raconte à sa femme, après une journée harassante à l’usine. D’ailleurs, n’est-il pas en train d’entrouvrir la bouche pour exprimer quelque chose ? Absolument captivée par un spot de pub vantant les mérites d’une crème épilato-revitalo-énergisante, elle l’a tout de même vu venir, du coin de l’œil, et elle a levé la main pour le faire taire, alors qu’il voulait simplement lui demander de lui passer le sel, veux-tu, mon chou.

Dans la famille Rigny, on voudrait Corimbert, le fils, quatorze ans, aussi épais que sa sœur est maigre. Il est rond de partout, on dirait un bon gros bébé potelé. En classe, on le surnomme Bibendum Corimbert, tu le pousses juste un chouia et il roule jusqu’en bas de la colline. Il y a d’autres enfants obèses dans son collège, il y en a de plus en plus, y compris des plus gros que lui, mais, va savoir pourquoi, il est l’un de ceux qui ont été choisis pour en prendre plein la gueule. Ça le fait souffrir et il se renferme davantage sur lui-même, se gave de sucreries, engloutit des litres de soda, en passant des heures à tuer des zombies sur l’écran de son ordinateur. Abattre des morts-vivants, c’est une espèce de revanche pour lui, une revanche sur la vie. Il ne s’intéresse pas particulièrement au programme de ce soir. Une fois son repas avalé, il disparaîtra dans sa chambre, se fera son quota de living-dead, arborant un sourire macabre en s’enfilant le contenu des paquets de cookies qu’il planque sous son padoque. Le docteur Loiseau l’a pourtant mis en garde, mon petit Bébert, faut que tu arrêtes de manger toutes ces cochonneries ou alors.

Soudain, madame Rigny s’exclame que ça va commencer. Elle se lève à demi, c’est plus fort qu’elle, comme s’il était question d’accueillir un invité à la table du dîner. C’est à se demander si ce n’est pas elle qui a donné le feu vert, parce que, aussitôt l’écran devient tout noir.

Oui, l’écran est noir, un roulement de tambour théâtral, puis des lettres blanches apparaissent en fondu enchaîné. Emission imaginée et conçue par Bobby Stanko. Peu après, le nom de l’éminent producteur s’efface et une image apparait. Une autre incrustation annonce que ce programme sera animé par Elma Hammer et un tonnerre d’applaudissements salue cette annonce. La caméra se tient au fond d’une salle, au dernier rang du public et, par-dessus la marée de têtes et de bustes en ombres chinoises, on aperçoit le bord de la scène, révélé par quelques veilleuses. On ne distingue pas encore tout à fait la plateforme carrée de dix mètres de côté, faite de dalles de verre, sous lesquelles ont été disposés des spots de lumière blanche, verte, bleue, rouge, jaune ou orange, qui s’allumeront le moment venu, un peu de patience. La scène est entourée sur trois côtés par des rideaux noirs suspendus très haut dans l’espace du studio. Un effet d’écrasement. Le quatrième côté s’ouvre librement sur le public, on entend des applaudissements et des rires, après qu’une lumière blanche s’est allumé au milieu de la plateforme, révélant la présence d’une chaise d’allure rudimentaire. Un homme est assis sur la chaise. Il est jeune, blond, athlétique. D’abord, on ne le voit que de dos, et la caméra commence à zoomer sur ce dos nu, passant au-dessus du public. Face à cet homme, surgit sur la scène une femme aussitôt applaudie, qui s’approche de la chaise, un large sourire carnassier, postures chics et tailleur strict, veste grise boutonnée jusqu’à la glotte, une ridicule paire de lunettes à monture pailletée, avec, au-dessus, deux arcades sourcilières épilés, dépolis, pas un poil en vue, un anneau en or dans la narine droite, le crâne aussi chauve qu’un galet, coiffure très in, pile dans le vent depuis quelques mois, grâce à elle. La caméra s’est désintéressée du dos de l’homme assis sur la chaise. Au-dessus de la lumière blanche jaillissant du sol sous ses pieds, elle zoome sur le visage de la femme chauve, qui demande à la caméra : quel homme serez-vous ce soir ? Elle l’a dit, avec une espèce de tension suave dans la voix, pas une actrice de talent, très loin de là même, mais le public dans la salle, le public devant son écran, n’y voit que du feu, et des foutus paillettes. Survient un autre roulement de tambour, et le visage en gros plan de la femme chauve disparaît pour laisser place à un autre feuilleton de publicités.

Cette mode des femmes chauves, ça échappe totalement à l’entendement de monsieur Rigny. Ça lui échappe d’autant plus que ç’a pris une ampleur considérable en l’espace de quelques mois seulement. Ç’avait débuté le lendemain de la première de Quel homme serez-vous ce soir ? On avait vu, croisé, aperçu, un certain nombre de femmes qui, le temps d’une seule nuit, s’était laissé aller, selon leurs propres dires, « aux délices absolus de la calvitie-mania ». En quelques jours, suite à un incompréhensible effet d’entraînement, on en vit, on en croisa, on en aperçut de plus en plus, dans les rues, dans les trains, dans les bus, au boulot, au métro, et même au dodo, car, en effet, de plus en plus d’époux, rentrant chez eux après une journée harassante, mis devant le fait accompli, avaient retrouvé leur femme sans plus un poil sur le caillou, le sourire jusque-là, bonsoir, mon chéri, que penses-tu de ma nouvelle coupe ?

Monsieur Rigny en est venu à craindre que sa femme Josiane ne saute le pas à son tour. L’ampleur du phénomène a de quoi inquiéter. Une femme sur dix mille, passe encore, une sur mille, ça tiendrait de l’anecdote. Une sur cent, on se questionne. Deux sur cinquante, on se crispe, on s’inquiète. Pourquoi font-elles ça ? C’est vraiment devenu quelque chose de sérieux. En moyenne, on estime maintenant qu’une femme sur dix s’est laissé tenter par cette approche dont les vertus aérodynamiques ne sont même pas à démontrer, suffit d’observer autour de soi pour être convaincu. L’absence de cheveux réduit considérablement la résistance au vent et ces femmes-là marchent beaucoup plus vite que les autres. On en croise à chaque coin de rue, on en parle dans les journaux, on en parle au jité du soir, qui vous dit tout, mais qui ne vous dit rien. On leur tend des micros-trottoirs, la tentation était trop forte, elles disent, j’ai voulu essayer, et c’est comme c’est comme, comme si que je me suis sentie renaître, libérée de, etc. Très vite, Elma Hammer (pour ne pas formellement la nommer, son vrai nom étant Martine Jacquemart) avait déclaré se sentir plus femme que jamais et ravie d’avoir inspirée un tel engouement. Elle était allée jusqu’à se fendre d’un trait d’esprit, devenu depuis le mantra des femmes ayant suivi son glorieux et esthétique exemple : je vis une autre vie depuis que je me suis capillodépouillée.

La courbe des ventes ayant fléchi à vue d’œil, les fabricants de shampooing, de sèche-cheveux et de bonnets de bain font déjà sérieusement la grimace. Il y a neuf ou dix jours de ça, une légion de coiffeurs excédés, armés d’œufs pourris et de tapettes à mouches, ont pris d’assaut le hall d’accueil du building de Stanko Productions, réclamant à corps et à cris la crucifixion d’Elma Hammer en direct live. Pas impossible que Bobby Stanko ait secrètement éprouvé l’envie de les prendre aux mots, planqué comme il l’était au sommet de sa tour. Avec un pareil show, la concurrence aurait pu retourner aux vestiaires. Ce qui ne laisse pas de surprendre, c’est que jamais personne avant ce jour n’avait eu l’audace d’assiéger les lieux en réclamant la suppression de l’un ou l’autre des programmes produits par Stanko, qui se disputent tous la plus haute marche du podium en matière de mauvais goût et d’étroitesse d’esprit. Là-dessus, il avait quand même fallu mettre tout le monde dehors et le service de sécurité, constitué d’anciens légionnaires en forme d’armoires à glace, avait très vite remis bon ordre dans le hall, sans en passer par la phase des pourparlers, optant tout de suite pour les bourre-pif et/ou les clé de bras. On raconte même, comble du sacrilège, que certains des forcenés se sont vus traîner à l’extérieur par les cheveux. Chacune des deux parties en présence a porté plainte contre l’autre et l’affaire suit son cours.

Tout ça, il s’en fout, lui, monsieur Rigny. C’est vrai que ça échappe à son entendement, mais celui dont il est équipé porte des œillères en fonte. Il n’est pas homme à arrêter trop longtemps son esprit sur quoi que ce soit et ne regarde jamais rien que par le petit bout de la lorgnette. Pourvu que Josiane laisse tous ses cheveux en place, il n’est pas regardant sur grand-chose et ça ne le défrise pas plus que ça de savoir que des enfants meurent de faim par centaines de milliers à six heures d’avion de son frigo empli de bouffe.

Ecran noir, rebelote de roulements de tambour, fondu enchaîné sur Elma Hammer, qui ne s’embarrasse pas de la redondance et demande encore à la caméra, au candidat, au public, et même à la famille Rigny, quel homme serez-vous ce soir ? Elle y a mis une intonation plus exclamative qu’interrogative, et elle ajoute, c’est ce que nous allons voir tout de suite avec notre premier candidat. Il est tout sourire, le premier candidat, on découvre son visage zoomé par la caméra 7, sa bouche s’entrouvre pour dire quelque chose, mais l’animatrice lui assène la première d’une série de questions. Ça va bien, ce soir ? Il répond que oui, mais c’est un petit oui. Vous n’avez pas froid, elle veut savoir ensuite. Non, non, ça va, ça va, il répète. Alors, c’est votre première fois, la première fois que vous vous retrouvez devant autant de gens dans votre plus simple appareil ? Oh, c’est rien, il lance, c’est pas comme si j’étais tout nu, ouais, avec un caleçon, ça va, c’est comme à la piscine. Voyez-vous ça, elle lui rétorque en jetant un œil complice vers son entrejambe, comme à la  piscine, mais c’est un caleçon moulant ? Bin ouais, comme vous pouvez le constater, jette-t-il d’un air qu’il veut détaché. Oh, je l’ai constaté, et votre prénom, elle lui demande enfin. Jacques, il répond, on sent qu’il est tendu. Quel âge avez-vous, Jacques ? J’aurais trente ans le mois prochain, et il rigole. Repartir avec un million de pleuks, ce serait formidable pour arroser ça, n’est-ce-pas ? Oh que oui, il répond, et on voit le bout de sa langue passer sur ses lèvres, qu’il finit par se pincer pour se donner un peu de contenance. Détendez-vous, Jacques, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Jacques est plombier. Je crois que vous êtes venu avec votre fiancée, ce soir. Oui, oui, tout à fait, il lance, avec un sourire crispé. Un zoom de la caméra 8 par-dessus l’épaule du candidat. Au troisième rang, plein cadre sur une jeune femme blonde, légèrement fardée, qui glousse et place une main devant sa bouche pour cacher son excitation. Charmante, votre fiancée, est-ce qu’elle était d’accord pour que vous participiez à l’émission ? Oh ça oui, il fait, Jacques, plutôt deux fois qu’une. Vous ne croyez pas que l’expérience que vous vous apprêtez à vivre risque de la mettre mal à l’aise ? Bin non, il dit ! Elma Hammer ne partage pas son opinion, voyez, Jacques, elle lui explique, moi qui suis plutôt du genre jalouse et exclusive, je n’apprécierais pas du tout, mais alors pas du tout, que mon fiancé soit assis sur cette chaise à votre place avec un caleçon moulant devant toutes ses caméras. Jalouse, ma fiancée, il s’exclame, Jacques, oh que non, vraiment, ce n’est pas le genre de la maison, il se marre franchement, mais on voit bien que c’est un rire forcé. Pour éluder la question, il ajoute que personne ne pourrait résister à l’attrait d’un million de pleuks. Elma Hammer toise Jacques avec un large sourire, et ses dents sont tellement blanches qu’on dirait, tellement blanches qu’on dirait les dents de quelqu’un d’autre. C’est vrai, Jacques, elle reprend, qui pourrait résister, pas vous en tout cas, mais quant à résister à l’épreuve qui vous attend, c’est une autre paire de manches, si vous me passez l’expression. Jacques laisse échapper la première lettre de l’alphabet, remue sur sa chaise, il ricane, on va voir ça, il dit, un peu crâneur. En effet, en effet, elle admet, et avez-vous déjà idée de ce que vous ferez si vous repartez  avec le million de pleuks, tout à l’heure ? Alors Jacques exulte, ça oui, il le sait. Eh bien, pour commencer, je rédigerai une belle lettre de démission pour mon patron. Il éclate encore de rire. Comme je vous comprends, répond l’animatrice, mais on voit bien qu’elle ne comprend rien du tout, c’est tout juste si elle a la moindre idée du sens dans lequel il faut tenir un marteau. J’espère que vous l’avez prévenu, elle avance, et qu’il est tranquillement installé devant son écran, ce soir. Oh ça, je ne crois pas, mon patron n’aime pas beaucoup ce genre de programmes. Ah, oui, et pourquoi ? Elle veut vraiment le savoir, on la sent pleinement impliquée. Je ne sais pas si je peux le dire. Jacques a l’air d’un enfant, il hésite, se tortille, ses yeux roulent, et puis il se lance. D’après lui, votre émission, c’est, c’est comme le symptôme d’une maladie, un truc en rapport avec la décadence de notre société, l’agonie de notre civilisation. Voyez-vous ça ? L’animatrice, crâne luisant sous les spots, laisse poindre une expression de dédain. Bon, Jacques, passons aux choses sérieuses maintenant. Inutile de vous rappeler les règles du jeu, vous savez que vous n’avez pas le droit de fermer les yeux sous peine d’être aussitôt éliminé. Jacques opine du chef, et si vous tenez pendant exactement sept minutes, le million de pleuks sera à vous ! Elle l’a annoncé d’une manière théâtrale, en levant les deux mains vers le ciel, avant de faire volte-face et de quitter la plateforme. Roulements de tambour quasi hitchcockiens, applaudissements si nourris qu’on en aurait l’appétit coupé, et hop ! un nouveau feuilleton de publicités.

Madame Rigny et sa fille raffolent des couvertures luisantes des beaux magazines papier glacé cousus de mensonges, emplis de reportages fleurant bon le racontar, photos à l’appui, truquées, retouchées, , floutées à dessein, vérités toutes faites, fondés sur les sables-mouvants de la rumeur, nourris à la mamelle des on-dit, cocktail d’opinions de troisième main, considérations frappées au coin de la superficialité, témoignages anonymes mitonnés dans le but de nuire, propos de stars d’un seul soir, onomatopées de bimbos gonflées au botox, siliconées, aseptisées, barbies standards réputées célèbres, interviews de comédiens au rancard, de producteurs ou d’acteurs qu’on croyait morts, de chanteurs oubliés, de vedettes sorties de nulle part  prêts à raconter les petits et grands potins, pourvu que l’entretien soit accompagné de quelques biftons, sinon je ne dirai pas tout le mal que je pense de mon ex-femme, actrice racornie ayant récemment réalisé un misérable come-back dans Je ne sais rien, un film coup de poing, incisif, des cousins Rimolton, en partie décriés par la vox populi pour leur position radicale concernant le port de la sandalette dans les rues de Saint-Tropez.

Bref, bref, pourquoi est-ce que, se demande monsieur Rigny, pourquoi est-ce que je pense à tout ça ? Est-ce justement parce que ces espèces de revues ont depuis longtemps pris possession des lieux et qu’il s’en trouve des piles croulantes un peu partout dans l’appartement ? Jamais il ne viendrait à l’idée de madame Rigny de vouloir se séparer du moindre des exemplaires de sa collection, plutôt crever. Toute sa culture se trouve là-dedans, elle en sait long et elle en sait en long et en large. Du moment que ç’a été imprimé, du moment qu’elle l’a lu, enregistré, digéré, classifié, ça tient de la vérité, pas à tortiller, rien ne peut venir entamer ses convictions, freiner ses suppositions ni même déconstruire ses plus audacieuses théories. Bin ouais c’est sûr que John il a brisé le cœur de Jessica en couchant avec Steve alors elle a eu bien raison de les prendre en photo pendant qu’ils faisaient euh, enfin, tu vois, quoi.

Madame Rigny a développé une véritable fascination pour Elma Hammer. Elle a lu, relu, étudié, disséqué les moindres détails de l’interview exclusive que l’animatrice avait accordé à l’un de ces plus illustres torchons. Il ne faut pas s’imaginer que Martine Jacquemart est née avec une cuillère en or dans la bouche. Il y a encore huit mois de ça, totalement inconnue du grand-public, elle avait encore tous ses cheveux sur la tête, d’un blond cendré, cascadant, c’était de vrais cheveux, oui, avec de la kératine dedans, rattachés un à un à son crâne. On aurait pu tirer dessus à pleines mains, ça lui aurait fait mal, vraiment, il ne s’agissait pas d’une perruque prête à se carapater à la moindre bourrasque. A vrai dire, elle n’avait jamais imaginé vouloir devenir animatrice d’émission télé. Issue d’un milieu modeste, sans qualification, elle avait longtemps vécu de petits boulots, de contrats précaires et d’expédients. Avant ses trente ans, prise à la gorge par son banquier suite à une série d’incidents aussi fâcheux que coûteux, elle n’avait plus vu d’autres solutions que de vendre ses charmes. Je vous le dis sans rougir, elle a précisé au journaliste, je n’ai pas fait la pute. Je n’étais pas vilaine et savais m’y prendre comme il faut, je recevais chez moi, des hommes biens et décents deux à trois fois par mois.

On ne sait jamais comment vont les choses. Gilles Métabief, un de ses réguliers, travaillait à la plonge à la cafétéria de Stanko Productions et il était bien conscient que l’ensemble des collaboratrices attachées à la personne du grand créateur faisait l’objet d’un renouvellement en flux tendu. Faute de mots d’amour, Gilles lui avait glissé sur l’oreiller qu’elle avait un caractère bien trempée et que c’était un atout pour faire sa place dans le métier. Tu es de taille à te le farcir, le Bobby Stanko, voilà ce que Gilles lui avait dit. Elle l’avait donc pris aux mots, sans bien comprendre qu’il en pinçait pour elle et, sans avoir pris rendez-vous, elle s’était présentée dès le lendemain dans le grand hall d’accueil, au rez-de-chaussée du building. Les doigts dans le nez. Reçue par un type du bureau du personnel, embauchée dans l’heure, elle avait patiemment creusé son petit trou dans le staff. Ponctuelle, souriante, toujours d’une humeur égale quoi qu’on lui dise, quel que soit le ton employé avec elle. Elle se défendait d’être jamais vue en train de ne rien faire. Prendre de menues initiatives, proposer son aide, devancer les désirs de ses supérieurs. Elle parvint assez vite à les mettre dans sa poche, mais Stanko était un tout autre genre d’animal. Il vous avait à la bonne un jour et pas le lendemain, pour dieu sait quelle raison obscure, peut-être parce que son café avait refroidi pendant qu’il était en train de vous engueuler pour vous avoir servi un café trop brûlant. Personnage condescendant, ne tarissant jamais d’éloge sur lui-même, convaincu d’être l’un des trois plus grands génies créatifs de son siècle sans jamais aller jusqu’à citer le nom des deux autres, Stanko ne laissera jamais personne le rejoindre complétement et établir une communication d’égal à égal, entre humains de base. Il est au-dessus de ces considérations, directement assis à la droite de dieu. Pendant cinq ans, Martine avait tenu bon, apportant ceci, apportant cela, des cafés, des mémos, des feuillets de contrôle à faire signer, rôdant autour des caméramans, devenant leur copines, elle avait fait sa place dans l’équipe, même si elle n’était pas à l’antenne, pas devant les caméras, même si on lui demandait encore de passer la serpillère et de nettoyer les toilettes pour dames.

A peu près tout le monde appréciait ses qualités et son travail. Fiable, endurante, serviable, compétente, on savait pouvoir compter sur elle. Avant ça, très peu de femmes avaient tenu cinq ans sous la houlette écrasante de Bobby Stanko et chacun l’estimait d’autant plus. Dès lors qu’elle avait commencé à mieux gagner sa vie et qu’elle ne peinait plus à joindre les deux bouts, elle mit un terme à son activité parallèle. Afin de tourner au mieux la page de cette période de sa vie, elle changea même de numéro de téléphone et saisit l’opportunité qui se présenta d’emménager dans un appartement plus grand. Chaque jour, à la cantine, elle apercevait Gilles de loin, les mains plongés dans son eau de vaisselle. Depuis qu’elle avait pris sa décision, il ne l’avait pas relancé, mais même un aveugle aurait compris qu’il avait le béguin pour elle. Aujourd’hui encore, elle ne s’explique pas pourquoi elle n’a pas réagi. Quand elle pense à ce beau gâchis, elle en pleure à chaudes larmes, madame Rigny, ces histoires d’amour manqué, ça la bouleverse, ça la renvoie vingt-cinq ans en arrière quand son père avait refusé qu’elle épouse Serge Gobinot, sous prétexte qu’il était sans le sou. Par défaut, il lui avait fallu accepter de se marier avec Joseph, ouvrier honnête et travailleur, chef d’équipe à trente ans. Un temps, après que Serge, fou de désespoir, s’était jeté sous un train, la toute jeune madame Rigny avait fait semblant de croire qu’elle était à sa place et que son mari la rendrait heureuse. Son père avait eu raison. Un homme capable de se jeter du haut d’un pont, ça fait quel genre d’époux, ça fait quel genre de père de famille ? Certainement, elle n’aurait jamais pu se reposer sur Serge, compter sur lui dans les moments difficiles. Oui ou non ? Assez vite, pourtant, le vilain mensonge se fissura de toute part. L’amour qui s’était recroquevillé en elle refit surface à la naissance de Coriliana et Joseph lui apparut tel qu’il avait toujours été, un étranger, un homme invisible à ses yeux, un homme pour lequel elle n’éprouvait rien, élan intérieur qui devait attendre la naissance de Corimbert. Alors là oui, enfin elle éprouva quelque chose pour son mari, du ressentiment, du dégout, de l’impatience, de la colère. Depuis quelques années, elle rêve souvent de Serge et si elle pleure si fort en relisant l’interview d’Elma Hammer, elle sait très intimement pourquoi.

Près de cinq ans après que Gilles l’avait tuyautée sur la possibilité d’un emploi chez Stanko Productions, Martine Jacquemart se leva un matin et comprit que sa position au sein des studios n’avait pas bougé d’un pouce. Elle s’était donné beaucoup de mal, avait pris sur elle, fait preuve de la patience d’un moine bouddhiste, et pour quel résultat ? Elle eut subitement la sensation d’être passée à côté de quelque chose d’essentiel en fonçant tête baissée de cette façon dans la tanière de Bobby Stanko et le visage de Gilles lui apparut en pensée avec une netteté troublante. Elle aurait très bien pu avoir les deux, l’amour et le job. Son cœur s’emballa. Arrivée au studio, elle attendit l’heure du repas avec la boule au ventre, convaincue que Gilles l’enverrait sur les roses. Madame Rigny aurait tendance à penser que Gilles lui aurait ouvert grand les bras s’il avait encore été de ce monde, or, la veille même, un terrible accident de moto lui avait coûté la vie.

Suite à ça, Martine faillit lâcher la rampe. Elle sentit un grand vide s’emparer d’elle, incapable de se résoudre à l’idée que Gilles n’était plus, lui qui n’avait jamais été pour elle qu’un homme parmi les hommes qui la payaient pour faire l’amour, une ombre munie d’un phallus qu’elle avait pompé pour de l’argent.

Tout s’est joué au cours d’une nuit blanche, faite de pleurs et de cris, l’amante jamais aimée à sa juste valeur, l’amoureuse arrivée trop tard. Il y aurait toujours dans son esprit l’image des deux ou trois billets froissés que Gilles tirait de la poche de son jean et posait sur la table du salon. Elle avait ouvert une bouteille de Champagne pour l’aider à se détendre. Au cours de cette nuit échevelée, seule, seule comme jamais, ivre de vodka, le moment crucial d’un carrefour dans sa vie, elle pensa davantage à cette première fois, plutôt qu’à toutes les autres. Parvenue à faire abstraction de sa position vénale d’alors, elle se refit tout le film de leurs amours, pleurant comme une gamine devant Love Story et faillit avaler le contenu d’un tube de somnifères. Sauvée par une panne d’électricité, elle se retrouva soudain dans le noir, le tube de comprimés dans une main, la bouteille de vodka dans l’autre, personne pour lui tendre la main, sinon elle-même. Est-ce que je devais attendre un signe ou quelque chose ? Elle a posé la question au journaliste, qui a certainement haussé les épaules. Elle se crut folle, puis saine d’esprit, but une rasade de vodka, rempocha les somnifères, je tiens beaucoup trop à la vie pour en finir. Peu après, le courant revint et l’écran plat de son salon s’alluma en même temps que les lampes. C’était un de ces bons vieux westerns, les Sept Mercenaires en l’occurrence. A l’instant où le visage de Yul Brynner apparut plein cadre face à elle, avachie et saoule, vraie-fausse suicidaire repentie, elle laissa échapper ces mots en pointant son index sur l’acteur : « Toi, toi, tu sais que, mon vieux, que t’as une vraie tête de gland ! », et puis ce fut l’illumination.

Tout va très vite après ça. Le lendemain, elle se pointe aux studios sans ses cheveux. Durant sa traversée de la ville en métro, elle a pu prendre la température, jaugé les réactions autour d’elle dans la rame. Elle n’est plus Martine Jacquemart, elle est déjà Elma Hammer, le nom lui est venu comme ça, peut-être parce que ça rime avec Brynner. Quand elle arrive sur place aux studios, elle profite de l’effet de surprise générale et file tout droit vers Bobby Stanko, qui est en pleine conversation avec le directeur des programmes. Les deux hommes étaient en train de se crêper le chignon à propos de l’heure idéale pour diffuser Il y a une couille dans le potage, mais l’apparition d’Elma Hammer leur a coupé la chique. Elle se souvient des mots de Gilles, tu es de taille à te le farcir, le Bobby Stanko, alors, elle ne leur laisse pas le temps de réagir et les cloue sur place en leur brossant en quelques phrases le concept de l’émission qui a germé dans son esprit et qu’elle a bien l’intention d’animer devant le pays tout entier.

Wouah ! a dit Stanko après un silence, je ne sais pas comment tu t’appelles, mais il me semble t’avoir croisé ici une ou deux fois. Mon œil, une ou deux fois ! Elle lui avait porté personnellement sept gobelets de café par jour en cinq ans, avait livré ses costards à paillettes au pressing le plus proche et retour, un nombre incalculable de fois. Elle avait pris ses rendez-vous chez le dentiste et chez le proctologue. Il l’avait envoyée chercher sa sœur à sa descente du train, son beau-frère à sa descente d’avion, son ex-belle-mère à sa sortie de l’hôpital, suite à sa descente d’ovaire. Elle était devenue le contact attitré de son dealer de cocaïne. Il y avait une trotte en métro pour aller jusque là-bas et revenir avec un kilo de poudre dans son sac à main. Il l’avait envoyé chercher des fraises en plein hiver, l’avait affublé de tous les noms d’oiseaux et de reptiles, mais elle ne se démonte pas pour autant et lui balance qu’elle est ravie de le rencontrer enfin, monsieur Stanko, je suis une grande fan de votre travail, je suis Elma Hammer. Bobby Stanko en personne éclate de rire et tout le monde se fige. Le rire rebondit et résonne dans les hauteurs du studio, tu ne me manques pas de culot et d’imagination, ma petite Elma, tu vois loin, et ton idée, là, je dis banco, et je te prends avec moi, j’avoue que le coup de la femme chauve, c’est bien pensé, tu personnifies le thème même de l’émission. Ça oui, elle répond, Elma Hammer, parce que j’ai vraiment une tête de gland.

Chez les Rigny, voici que ça recommence. Après d’énièmes roulements de tambour dans le noir complet, les spots de toutes les couleurs commencent à clignoter sous les dalles de verre. Dans cette ambiance stroboscopique, on entend une musique groove. Assis sur sa chaise, on dirait que Jacques clignote. Il arbore un sourire idiot, crispé. Derrière lui, ça se trémousse dans le public, des rangées d’épaules et de têtes qui ondulent, comme ça de droite à gauche et retour. Surgissant soudain une à une sur la plateforme d’entre les plis des trois grands rideaux noirs, une bonne douzaine de jeunes femmes viennent encercler Jacques. Les caméras 1 à 10 nous les font voir sous toutes les coutures, les caméras 3, 6 et 8 étant disposés sous les dalles de la plateforme transparente. La plupart de ces femmes sont déjà presque entièrement désapées, à la limite de la nudité complète, rien que de minuscules morceaux d’étoffes, dentelles, cuir ou latex, placés au bon endroit. Donc, elles lui tournent autour, peu importe qu’il s’appelle Jacques ou Jean-Boris, elles sont payées pour lui en mettre plein la vue. Ce n’est que le premier des pauvres bougres qui a rêvé d’empocher le million de pleuks, ce soir, et qui passera à la trappe comme tous les autres. Elles sont toutes vraiment très belles, toutes différentes, venant de tous les continents, Jacques ne compte plus, Jacques est sur le gril, elles dansent autour de la chaise, s’approchent, s’éloignent, se passent le relais, ondulent, jouent du bassin, et on entend la voix de l’animatrice, Jacques, je vous rappelle que vous n’avez pas le droit de fermer les yeux ! Il l’a voulu, personne ne l’a forcé à venir, mais s’entendre dire ça, alors même qu’il salive déjà franchement, c’est tout de même trop fort. Tout à leur danse, chacune la sienne là aussi, elles l’encerclent, dans des sens opposés, plus ou moins proches, plus ou moins insaisissables. C’est un tourbillon de silhouettes sensuelles, c’est le manège des femmes encore vêtues qui se dénudent, il y a des poses, des postures et des gestes qui poussent Jacques dans ces derniers retranchements. Chez les femmes qui s’effeuillent en ôtant leurs dentelles, il y a des couleurs de peau, pâle, laiteuse, diaphane, pêche, miel, cuivre, caramel, ébène. Un soutien-gorge noir vient d’atterrir sur l’épaule de Jacques et il le regarde bêtement tandis que la propriétaire légitime du sous-vêtement, une étourdissante femme brune, avec un tatouage de sirène sur l’épaule, s’approche de lui, très près, s’approche et se penche, se penche et remue ses seins juste sous son nez. Il manque de peu de porter la main à ses yeux, se ravise et se rince l’œil avant de se détourner et de se retrouver face à fesses avec une blonde vertigineuse qui fait justement mine de ramasser un objet sur le sol, en secouant outrageusement sa chute de reins. Le public n’arrête plus de frapper dans ses mains en rythme avec la musique, et madame Rigny aussi dodeline de la tête, remue les épaules, comme ça, de gauche à droite et retour. Monsieur Rigny s’occupe davantage du contenu de son assiette, des aliments dans sa bouche, qu’il mastique consciencieusement sous le regard éteint de Coriliana. Là-dessus, Corimbert croit bon de livrer son opinion. Vraiment toutes des salopes, il dit soudain en se levant pour rejoindre sa chambre. Monsieur Rigny entrouvre la bouche, change d’avis, laisse couler. Madame Rigny est bien trop captivée pour relever la vulgarité de son propre fils. Au fond du couloir, on entend une porte claquer et une femme brune plantureuse, affublée d’un string en peau de Tarzan, chuchote quelque chose dans l’oreille de Jacques. Voilà tout à coup Elma Hammer s’exclamant que le jeu s’arrête. Pas un seul geste, Jacques, vous êtes en état d’érection. En effet, la famille Rigny, au même titre que plusieurs millions d’autres téléspectateurs, profite à l’instant même d’une série de gros plans sur l’entrejambe du candidat, gros plans attestant  de la présence d’une anomalie en stade d’expansion, gonflant et cherchant à s’échapper de l’intérieur du caleçon moulant. Jacques a beau s’exclamer que non, mais personne n’est dupe, ni dans le public, ni devant son écran. Toutes les créatures de rêve ont langoureusement regagné les coulisses, remportant leurs frivolités avec elles. Seul le soutien-gorge de l’envoûtante femme brune est resté perché sur l’épaule de Jacques, qui fait non, non, de la tête. Allons, Jacques, elle s’esclaffe, Elma Hammer, en le rejoignant au centre de la scène, soyez beau joueur, Jacques, vous êtes en état d’érection, le jury est formel, mais vous souhaitez peut-être qu’on demande l’avis du public, et Jacques fait encore non, non de la tête, et du bout des lèvres. Ses yeux se ferment, ses traits se crispent, ses poings se serrent, non, non, du bout des lèvres, tandis que le public se met à taper des pieds et à scander, il est en train de bander, il est en train de bander, il est en train de bander, et la caméra 8 zoome sur la mine déconfite de sa fiancée, on dirait vraiment, maintenant, vraiment qu’elle regrette d’être là, il est en train de bander, il est en train de, voyez, Jacques, lui assène Elma Hammer, le public est formel lui aussi, c’est vraiment dommage quand même, alors dites-nous un peu, quel effet ça fait de voir un million de pleuks vous passer sous le nez ? La caméra zoome très près sur son visage. Le teint cramoisi, les mâchoires serrés, Jacques la fixe sans rien dire, il pense peut-être à son patron, à la lettre de démission qu’il ne lui écrira jamais.

Monsieur Rigny doit dire quelque chose. Plus fort que lui, en dépit même de sa pauvreté d’esprit. On se demande vraiment dans quel monde on vit. Ceci lui vaut aussitôt un regard courroucé de madame Rigny. Tu étais pourtant pas le dernier à les reluquer, toutes ces belles poupées, elle lui balance ça au-dessus de la carcasse de poulet trônant au centre de la tablée familiale. Coriliana renchérit. Trop drôle, pôpa, comme tu bavais dans ton assiette. A l’écran, Jacques s’est levé et quitte la scène par le fond, tête basse, sans s’être un instant tourner en direction du public qui le conspue, sans paraître non plus prêter la moindre attention à la présence, encore à cheval sur son épaule, du soutien-gorge de la femme brune au tatouage de sirène. Monsieur Rigny se lève aussi et quitte la salle à manger, tête haute, sans un regard à sa femme ou à sa fille. Il extirpe un clope du paquet fourré dans sa poche de poitrine, se la fiche au coin de la bouche, n’écoute pas madame Rigny lui dire qu’il mourra dans d’atroces souffrances. Enfin, ouvrant la porte-fenêtre, il se glisse à l’extérieur et referme derrière lui. Il se tient là, malheureux, sur un petit balcon surplombant trois cents mètres de vide. Dans les tours et les immeubles voisins, il embrasse du regard des milliers de fenêtres animées de lueurs tremblées, les halos des écrans jamais mis en sourdine. Il fait tourner plusieurs fois la molette de son briquet avant que le vent des hauteurs ne lui permette enfin d’obtenir  une flamme. Tout en fumant, il tâche peut-être de ne plus penser à rien, de ne plus entendre derrière lui la voix d’Elma Hammer, à peine étouffée par le double vitrage et qui demande à un deuxième imbécile assis sur la chaise quel homme il sera ce soir.

Chez Dan

C’était la ville tentaculaire, inexpugnable. La ville sans fin, conquérante, multicellulaire, la ville-tumeur embouteillant l’horizon, géométrique et/ou chaotique, avec ses taudis à perte de vue, cabanes de tôles, chambres à ciel ouvert, ses quartiers chics sous bonne garde, vidéosurveillance, miradors, cerbères robotiques de la porte, avec ses forêts de tours miroitantes se dressant toujours plus haut, ses complexes industriels rugissants, ses cheminées d’usines noyées dans le smog. C’était la ville grinçante et lourde, de métal et de bruits, épaisse, embrumée, jamais muette, avec ses foules, ses frôlements involontaires, ses entassements contraints, ses fenêtres sur cour, ses existences en vis-à-vis, ses nuits de néons, d’écrans géants à chaque carrefour et de vitrines clinquantes.

C’était la Caderousse, ce vieux quartier miteux, relégué, voué à la disparition, pris en tenaille entre les quais du canal 33, au sud, avec ses entrepôts gavés de contrebande, ses bars glauques aux mains des mafias, ses hôtels peuplés de putains transgéniques ayant dépassé la date de péremption, et les excroissances voraces, au nord, du Business Center, ville prédatrice au cœur de la ville tentaculaire, cité de verre et d’émeraude aux appétits exponentiels.

C’était au croisement de trois ruelles oubliées par la modernité, dans ce dédale habité par des familles de ferrailleurs, de métallos, de manœuvres, des ouvriers sans emploi, des hommes et des femmes bafoués, rendus obsolètes par l’arrivée massive des robots, qu’on pouvait retrouver un bon vieux troquet du temps jadis. Chez Dan, c’était le bar des copains, encore fréquenté par toute une faune d’originaux, anarchistes pamphlétaires, jeunes poètes maudits à souhait, vieux plumitifs citant Rabelais, Verlaine, Brassens, musiciens entre deux âges, un violon, deux guitares, Dan à l’accordéon, un joueur de saxo, une clarinette et un piano droit pour qui voulait, installé face au zinc. Chez Dan, c’était du rire, de la joie, des coups de gueule parfois, de l’amour souvent, surtout de l’amour, un esprit de résistance aussi.

C’était le soir suivant la commémoration de la Nuit des Émeutes, longue de quarante-sept jours et de si triste mémoire que personne n’avait le cœur à rire, à boire de bon cœur ou à chanter, y compris les plus jeunes qui n’en avaient pourtant pas été les témoins directs. Par ici, chaque famille avait eu à déplorer la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, fauchés par l’extrême violence de la répression. Beaucoup d’autres avaient été arrêtés, passés à tabac et jetés en prison. Gardés au frais, interdits de visite, privés de procès, étiquetés anarcho-terroristes ou écolo-anarchistes, un grand nombre d’entre eux, n’avaient toujours pas été libérés à ce jour. Tous les autres, les plus indomptables, les plus réfractaires, avaient alimenté les vraies-fausses statistiques du modèle pénitentiaire concernant les accidents mortels survenus en détention. Les chutes du haut d’un escalier, les glissades sous la douche et les intoxications alimentaires, fatales, étaient monnaie courante.

Depuis plusieurs mois,  et même plusieurs années, chacun savait que ç’allait encore craquer. Trop de gens avaient été mis sur la touche et ceux qui parvenaient malgré tout à trouver du travail avaient vu leur salaire réduit de moitié. On avait sucré les retraites, établi de nouvelles grilles de calcul et versé une misère à ceux qui avaient sué sang et eau toute leur vie. La plupart des jeunes n’avaient jamais occupé le moindre emploi. On les voyait traîner, sans perspective, privés de leur dignité, tournant en rond comme des lions en cage. Face aux défis de la transition technologique, et prétextant un contexte de crise depuis des lustres, le pouvoir en place, à la botte des multinationales, avait détricoté les acquis, allégrement piétiné les droits des citoyens et des travailleurs, favorisé les investissements visant à remplacer les hommes par des robots dernier cri partout où c’était possible. L’envergure pharaonique du Business Center et l’importance de ses chantiers d’expansion ne laissaient pas d’alimenter un sentiment puissant d’injustice. Chacun savait ce qu’il en était de l’élite. Ces gens-là ne foulaient plus la terre ferme et vivaient au sommet des tours les plus vertigineuses, dans des palaces en plein ciel, loin au-dessus de la couche de pollution. Ils allaient de tour en tour à bord de leur roboptère personnel, travaillant dans l’une, dormant dans l’autre, participaient à des zénith-parties où il était parfaitement ringard d’arriver en ascenseur, de fabuleuses orgies à mille mètres du trottoir où se tortillait le vulgum pecus.

Ce soir, chez Dan, il y avait peu de monde. Trois tablées de jeunes gens, une demi-douzaine d’habitués, ventousés au comptoir. Les conversations allaient pianissimo et personne n’élevait la voix ou ne partait à rire. Dans un des boxes tout au fond du café était installé un homme d’un âge très avancé, proche de la centaine, doyen du quartier, respecté de tous, admiré par les plus jeunes. Emblématique à plus d’un titre pour l’ensemble des luttes qu’il avait menées depuis son plus jeune âge, le vieux Tarbin n’était plus que l’ombre de lui-même, un vieillard voûté, cacochyme, à demi aveugle, mais qui n’avait pas encore perdu toute sa tête. Il avait été enfant puis jeune homme, adulte enfin et à présent il était cette vieille chose que le moindre courant d’air aurait renversée. Toute sa vie venait à se mélanger en lui, il était un et indivisible tout en étant multiple, riche de tous ses lui-même. Parfois, comme ce soir, sans qu’on sache pourquoi, après des semaines de silence, il commençait à parler. Alors, tout se jouait ici et maintenant, passé simple, composé, antérieur, lointain, quasi oublié, ne tenant qu’à des bribes de sensations. Chacun savait la valeur, la saveur de ses monologues et, dès lors que sa voix au timbre rauque s’élevait du fond de son box, nul ne voulait en perdre une miette, on déplaçait les chaises pour s’approcher, on s’accroupissait, on l’entourait.

Et il parlait, le vieux Tarbin, il parlait pour lui, pour les autres, pour les absents, pour les morts, pour les vivants, il racontait comme ça lui venait, fallait être bien attentif, ne pas perdre le fil. Il voulait en venir quelque part ou pas ?

Une fenêtre donnant sur la campagne, ça, mes petits amis, disait le vieux Tarbin, c’est un indice de taille, un élément à ne pas négliger. Vous l’avez déjà vu, vous, la campagne, vous vous souvenez comment on sort d’ici, comment on la quitte, la ville tentaculaire, une fenêtre donnant sur la campagne, ça n’est pas donné à tout le monde, ce n’est plus donné à personne et je n’ai pas la moindre idée de comment on s’y prend, est-ce que la ville, il le leur demandait à tous, que la ville n’est pas partout ? Elle est tellement partout, même qu’elle a la tête dans les nuages, vous vous en souvenez, vous, mes petits amis, de la campagne, vous l’avez déjà vue autre part que sur l’écran de votre cinéma-de-maison ? Moi, murmurait le vieux Tarbin, moi, je me rappelle, oh, j’étais vraiment tout gosse, ça nous remonte à drôlement loin, c’était mon arrière-grand-mère qui y vivait, à la campagne, même qu’elle était la dernière dans son village, tout le monde était mort ou parti, sauf elle. Partir pour la ville, elle nous disait, partir pour la ville, ce n’est sûrement pas maintenant, à mon grand âge, sûrement pas que je vais changer d’avis, je suis bien ici, je l’ai toujours été, c’est chez moi, elle nous racontait, c’est ici que je suis née, et mon père, ne comprenait pas, mais voyons, Mamita, il lui disait, il n’y a plus personne ici, il n’arrêtait pas de lui répéter, il n’y a plus personne ici, il n’y a plus personne ici, et elle riait de bon cœur, Mamita, chaque fois de bon cœur, avec sa bouche sans plus de dents, son visage comme un abricot sec avec une paire d’yeux scintillants incrustés. Il y a les arbres, elle lui répondait, il y a les arbres, et la rivière qui coule en bas de la colline, il y a le vent qui peigne les hautes herbes et qui tracasse les feuillages, il y a le soleil, chaque matin, je m’assois là et je le regarde se lever, tu vois, Philippe, elle lui montrait à mon père, là-bas, à gauche de la grange du père Gorgeot, c’est là qu’il se lève en été, le soleil, et je le regarde monter sur l’horizon et grimper sur le toit de la Monique Vitruve, Dieu sait qu’elle et moi on était comme chien et chat, mais, mon petit, tu sais, c’est sur son lit de mort qu’elle m’a fait promettre de veiller sur sa maison, on s’est vite rabibochées, pas le temps de remettre encore sur le tapis les vieilles querelles, tout ça était tellement vain, on a regretté, j’ai tellement regretté en la voyant comme ça à l’article, toute chétive et grise, on se tenait par les mains, on a parlé comme des copines parce qu’on s’était connues, elle disait, Mamita, on s’était connues qu’on marchait pas encore, la Monique Vitruve et moi, alors je lui ai promis en la regardant dans les yeux, et après ça, faut croire que ça l’avait mise en paix, après ça, elle est morte tranquillement dans son lit, et mon tour viendra, disait le vieux Tarbin en répétant les mots de Mamita, mon tour viendra, et c’est dans mon lit que je veux mourir moi aussi, dans ma chambre, dans ma maison, et mon père ne comprenait pas, il en avait à revendre de l’inquiétude, du mouron à haute dose, il voulait savoir si elle se nourrissait correctement, si elle n’avait pas eu trop froid cet hiver, et si tu tombes malade, Mamita, qui va prendre soin de toi ? Oh, mais j’ai mon potager, elle lui disait, et mes trois vaches donnent du lait, je les ai menées voir le taureau de Gustave de l’autre côté du vallon. Mon père fronçait les sourcils à l’évocation de Gustave, il ne l’aimait pas, absence de penchant reçu en héritage, Gustave c’était l’amant secret de Mamita, secret qu’elle avait révélé à la mort de Papito, elle avait dit à toute la famille ce que lui, Papito, savait depuis quarante ans, d’autant que c’était lui qui lui avait donné le feu vert, et personne n’avait voulu la croire, comment oses-tu, il s’était emporté, mon grand-oncle Eustache, comment oses-tu salir la mémoire de papa, alors qu’on vient juste de le mettre en terre ? Il avait trop bu, mon grand-oncle Eustache, et il avait claqué la porte de la maison avant d’entendre le fin mot de l’histoire, j’ai toujours eu un faible pour Gustave, elle avait dit à ceux qui étaient restés, mais Papito, ç’a toujours été lui, mon grand amour, et réciproque avec ça, on s’est mariés dès qu’on a eu l’âge, j’avais trois mois de plus que lui et il a fallu attendre tout un trimestre, et dès qu’il a eu seize ans lui aussi, on n’a pas perdu une seconde, ça nous démangeait franchement, oh, ne faites pas cette tête, je suis peut-être vieille et veuve, mais à l’époque nous étions jeunes et beaux, on a couru chez le vicaire, ivre comme chaque matin, ce qui n’était un secret pour personne, et ils nous a mariés sans tarder, là-dessus, nous avons été heureux pendant sept ans, sans une ombre au tableau, vous en savez tous et toutes quelque chose, heureux pendant sept ans, sans quoi aucun de vous ne serait là aujourd’hui, Papito m’a donné quatre beaux enfants, et puis voilà, racontait le vieux Tarbin, et puis voilà, elle avait dit, Mamita, à toute la famille, la guerre est venue, oh, pas chez nous, mais la guerre vient toujours quelque part, elle peut même emporter avec elle ceux qui vivent ailleurs, et mon Papito, lui qui ne l’avait jamais connue, mon Papito avait dû partir pour la guerre, très loin de chez lui, et ma Mamita, elle l’avait attendu pendant trois ans, chastement, pénélopement, élevant ses quatre enfants, rongeant son frein, belle et digne dans sa solitude de femme de vingt-cinq ans. Vous devez comprendre, mes petits loupiots, elle leur avait dit, ç’a été dur, la dernière année, je n’ai reçu aucune nouvelle, je l’ai cru mort et j’ai cru chaque seconde en mourir, comme si on pouvait mourir chaque jour un peu plus fort, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, vous pouvez me croire, racontait  le vieux Tarbin, qui n’avait pourtant pas assisté à la scène, me croire sur parole, mes petits amis, dans la salle à manger, avec la famille attablée après l’enterrement, sauf mon grand-oncle Eustache, et moi-même qui n’était pas de ce monde, pendant qu’elle leur racontait ça, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, plus personne ne pipait mot, ils étaient tous bouche bée, mais j’ai tenu le coup, elle continuait à dire, Mamita, je l’ai attendu mon homme, en dépit de tout, je savais, je le sentais en vie, même si je savais aussi qu’il était vivant tout là-bas au royaume de la mort et de la terreur, et il en est revenu, trois ans de guerre dans les bottes, déglingué, avec son paquetage de cauchemars, des cris dans la nuit, je l’ai bercé mon homme, je l’ai tenu fort dans mes bras, il était tout vidé de son bonheur, il n’y avait plus que du noir dedans mon homme, oui, je l’ai tenu fort, rien que du noir au-dedans, et des tremblements et des larmes, nourri au lait de Pandore qu’il avait été pendant trois ans, revenu un autre homme, un homme qui n’était pas complètement revenu, des nuits blanches à le tenir, des nuits blanches à l’écouter dire la guerre, son visage ruisselant entre mes mains, je l’ai aimé comme il faut à son retour, votre Papito, allez, viens t’asseoir avec les autres, elle avait dit à mon grand-oncle Eustache revenu sur le seuil de la salle à manger depuis quoi, au moins une minute, assieds-toi là près de moi et écoute la fin, la vie n’est pas aussi simple, j’ai été fidèle pendant ces trois années, je ne dirai pas que je n’ai pas eu parfois des idées derrière la tête, inutile de mentir. Gustave, lui, n’était pas parti, à cause de ses pieds plats, et il venait souvent me voir quand il passait au village, en tout bien tout honneur, même si je voyais à son regard qu’il avait aussi en pensée du grain à moudre à mon propos, et vous, les enfants, vous montiez sur ses genoux sans vous faire prier, vous n’aviez plus de père, c’en était un de passage, et je me rendais bien compte qu’il passait de plus en plus souvent au village pour prétexter d’un crochet par chez nous. La nuit venue, je mordais mon oreiller, je hurlais la mort qui s’écoulait en moi, je hurlais la vie qui voulait faire pareil, et après le retour de votre père, j’ai oublié Gustave et j’ai attendu qu’il soit vraiment de retour, votre Papito, pas dans la peau de cet homme qui était l’ombre de lui-même, pendant plusieurs mois, même alors qu’il reprenait pied dans la vie de tous les jours, pendant plusieurs mois encore, mon homme n’a jamais rien entrepris de ce que les hommes entreprennent avec leur épouse, il me cachait son corps couvert de cicatrices, en me cachant la plus honteuse de toutes, oui, mes enfants, mes petits-enfants, vous pourriez être plus nombreux aujourd’hui, ici présents, plus nombreux pour célébrer sa mémoire, si la guerre,  ne lui avait pas dérobé ses bijoux de famille, oui, mes petits amis, c’est pour ça que mon père avait froncé les sourcils à l’évocation de Gustave, lors de cette ultime visite à Mamita, parce que Gustave, lui, avait conservé toutes ses possibilités érectiles. Mon Papito, eunuque de guerre et père de quatre enfants, avait dit à Mamita, je reste ton mari et ton ami et ton épaule, mais je ne peux plus être un homme comme ça, je sais qu’il t’a à la bonne, le Gustave Cottoni, je n’ai rien contre si toi et lui, je ne te fais pas de dessin, je ne peux plus en faire, soyez discret, c’est tout ce que je demande, et Mamita, sur le coup, ça l’avait jetée dans une grande colère, d’abord en colère contre lui, dont ce n’était guère la faute, claquant les portes derrière elle au fur et à mesure qu’elle s’extirpait de l’intérieur de la maison comme du fond d’un puits, en colère contre elle-même pour avoir trop longtemps cru que son homme lui reviendrait intact, et, une fois parvenue à l’extérieur, en colère contre celui qui s’était enrichi en faisant fabriquer des grenades à fragmentation susceptibles d’exploser les gonades du premier père de famille venu, en colère, de plus en plus en colère, Mamita, vingt-neuf ans, se mettant à courir sous le ciel d’un bleu indifférent, à courir droit devant elle au milieu de la route, droit devant elle entre les maisons du village, ça oui, elle avait couru, ma Mamita, racontait le vieux Tarbin, versant des larmes qui ne seraient jamais de trop, elle avait couru à en perdre haleine pour échapper à son propre corps, pour dissoudre les mots entendus en boucle dans sa tête, je n’ai rien contre si toi et lui, dans la forêt, elle avait enlacé et serré contre elle de toutes ses forces le premier arbre venu, elle lui avait tout dit, et le chêne était resté de marbre, et elle était restée contre lui, la joue sur l’écorce, pleurant des larmes jusque-là placées en gage, et tâchant d’étouffer le chêne dans l’étau de son amour assassiné. Elle n’avait regagné le village qu’à l’heure du souper, Papito et les quatre enfants autour de la table, avec son assiette à elle qui l’attendait, et Papito lui avait souri, Papito lui avait dit, j’ai préparé un bon ragoût de veau avec des lentilles et du fenouil, viens t’asseoir mon cœur, tiens, Eustache, sers un petit verre de vin à ta mère, tu seras gentil, et elle s’était assise, Mamita, pour partager le ragoût avec sa famille, tout en regardant son homme par petits coups, un peu à la dérobée, intimidée par sa bonne humeur, sa jovialité, ses taquineries avec les enfants, car, à compter de ce jour, Papito ne fut plus que paix et lumière pour sa famille, un époux aimant et attentionné, séducteur même et tendre aussi par de menus gestes, pour dire le fond de la vérité, elle leur avait dit à tous, cinquante ans plus tard, passé du cimetière dans la salle à manger, le fond de la vérité c’est que votre père et moi, votre grand-père et moi, mon arrière-grand-père et elle, disait le vieux Tarbin, nous n’avons plus jamais parlé de Gustave, et ce soir-là, l’un de vous, je ne sais plus lequel, m’avait demandé ce que j’avais fait de mon après-midi, et j’avais répondu que je m’étais promenée dans la forêt, et votre père avait souri, songeant peut-être que c’était un mensonge, songeant peut-être que j’avais roulé dans le foin avec Gustave, songeant peut-être à autre chose, songeant peut-être combien il m’aimait, ce que je pouvais parfaitement voir dans ses yeux quand il me regardait, et non, je n’avais pas roulé dans le foin avec Gustave, et je n’ai jamais roulé dans le foin avec Gustave, le foin, ça pique, ça gratte et ça griffe, la peau ça veut des draps, des draps propres, alors les semaines suivantes, j’allais souvent dans la forêt, je m’y sentais bien, je venais retrouver mon arbre, mon chêne, je puisais quelque chose en moi de sa présence, ses racines courant et plongeant sous la terre, et c’est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvée à rencontrer Gustave un jour de forte chaleur alors que j’allais justement en direction de la forêt, il s’en revenait d’un village voisin, joliment perché sur son cheval, comme il était beau par les chemins, et torse nu avec ça, et il lui avait demandé, à Mamita, où tu vas, Mathilde, je vais me promener dans la forêt, elle avait répondu, avec une pointe de désir dans le bas-ventre, tu es très belle dans ta robe, Patrick en a bien de la chance d’être enfin rentré de la guerre, saleté de guerre, ça va bien à la maison ? Oui, oui, elle avait dit, piquée au vif du fait d’avoir vu associer le compliment à Papito et glisser ensuite en terrain belliqueux, belle dans ta robe, saleté de guerre, et plus grave encore, Gustave l’avait à peine regardée et il lui avait paru pressé de tourner bride pour la laisser au bord du chemin, et elle avait même songé, Mamita, qu’il avait rendez-vous quelque part avec sa maîtresse, mais non, c’était le cheval qui était pressé, pas le cavalier, j’en suis sûr, disait le vieux Tarbin, à eux tous qui pleuraient comme des mômes, sûr que son cœur, à Gustave, il battait  pour tes beaux yeux, Mamita, et d’ailleurs c’est pour ça qu’il t’a encore demandé, tu es certaine que ça va, Mathilde, tu as l’air tout chose, et vous vous êtes regardés, les yeux dans les yeux, il avait réussi à calmer son cheval, et il t’avait proposé, je peux faire quelque chose pour toi, n’importe quoi, suffit de demander, suffit de demander, répétait le vieux Tarbin, et Mamita et Gustave s’étaient encore longuement regardés, et tu lui avais dit, ma Mamita, dis, Gustave, tu serais d’accord pour m’emmener faire un tour sur ton cheval, et Gustave était libre comme l’air, monte, Mathilde, il y a de la place pour deux, où veux-tu aller ? Emmène-moi, tu lui avais dit, en passant tes bras autour de lui, faute d’avoir pu atteindre ton arbre, emmène-moi loin d’ici jusqu’à ce soir, alors mon petit Philippe, tu as beau avoir quarante ans, je suis encore ta grand-mère, elle avait asséné à mon père, inutile donc de froncer ainsi tes sourcils chaque fois que je parle de Gustave, oh, ça, je m’en souviens si fort, j’étais tout gosse, racontait le vieux Tarbin, et c’était la dernière fois qu’il avait vu sa Mamita, morte tranquillement dans son lit sans personne pour lui tenir la main, quelques semaines après cette visite, et c’était aussi la dernière fois qu’il avait vu la campagne, par la fenêtre de son salon.

C’était le soir d’après la commémoration de la Nuit des Émeutes, qui lui avait ravi deux fils, et c’était aussi le soir précédant sa propre mort. Chez Dan, il avait parlé pour la dernière fois, offert à tous le souvenir infaillible de la lumière qui plongeait entre les branchages et noyait l’arrière-cour de Mamita dans un halo doré et apaisant. Trois silhouettes de poules. Un chat s’étirant au soleil. Un sentiment intense de liberté. Le goût acidulé d’un verre d’orangeade. Le chant des oiseaux et l’odeur du ciel bleu passant à travers la fenêtre entrouverte. Les joues moelleuses de Mamita. La force des racines qui plongent en nous.

 

Mythe (ou réalité) d’Uncle Gun Bob

Pierre Bertillat, petit gabarit, physique moyen, deux divorces à son actif,  et combien d’enfants, ça, parfois, il ne le sait plus. L’air presque tout à fait usé, mais gare aux apparences, qui n’a plus toutes ses dents peut encore mordre, même à trente-trois jours de la retraite. Le cheveu d’une rareté mal assumée comme en atteste la présence de trois pauvres mèches coiffées au sommet de son crâne de piaf, une paire d’yeux comme deux billes noires brillant encore d’un sérieux feu souterrain, avec une petite bouche sans lèvres, on dirait un trait d’union. Il y a donc Pierre Bertillat, bien assis à son bureau, absorbé par la relecture de ses plus récentes notes, compilées dans un petit carnet noir qui ne le quitte jamais, et des coups frappés à la porte.

« Entrez ! », lance-t-il.

Aussitôt, la porte s’ouvre devant trois hommes. L’un des trois, ça oui, a tout l’air d’être escorté par les deux autres. Avec un art consommé de sa propre mise en scène, plutôt très confiant, charpente de demi de mêlée et profitant de l’oxygène disponible à plus de deux mètres, le type s’avance dans la pièce. Infinitésimal temps de décalage, mais oui, les cheveux poivre et sel ont bel et bien suivi avec un maintien très aérien. Montée comme sur des ressorts, ce n’est même plus une tignasse, c’est un casque magique, une auréole de boucles en suspension sur sa tête énorme. Sans un regard pour Bertillat, il achève d’enregistrer la disposition des lieux avec un détachement de pèlerin, spécimen de lascar n’ayant pas l’honneur d’être pressé en dépit des deux autres, qui le collent de près et ne sont pas en reste, côté carrure, trop heureux de ne pas lui céder un pouce d’altitude avec leurs coupes de cheveux façon Robert Redford, bien au frais à ça du plafond.

Un peu plus loin, voilà une chaise, prévue rien que pour lui. Tout ce qu’il y a de banal, vraiment, quatre pieds, un dossier et une assise en paille tressée, le truc courant fabriqué en bois de chaise, sur lequel poser son cul quand on ne veut plus être debout, mais, l’espace d’un instant, il la fixe d’une manière presque méfiante, avec une intensité plus particulièrement palpable dans son œil droit. A gauche, en effet, une vilaine balafre en croissant de lune tranche son arcade sourcilière, couchant la paupière en travers de l’œil. Par ici, pas moyen d’entrevoir grand-chose, à moins de le regarder bien en face un certain temps, tête-à-tête auquel seul un individu réputé suicidaire souhaiterait consentir, mais qui ne semble pas tellement défriser Bertillat, occupé comme il l’est, avec un très subtil sourire en coin, à dévisager le géant depuis qu’il a pénétré dans le bureau.

« Maintenant, gardez vos distances ! jette soudain celui-ci par-dessus son épaule à l’attention de son escorte. Nulle part par où s’enfuir de toute façon ! N’est-ce pas, commissaire Bertillat ?

— Asseyez-vous, Lemonnier ! », lui lance Bertillat en désignant la chaise d’un geste vague par-dessus son bureau.

Au terme de sa carrière, il connaît par cœur sa leçon de sang-froid. Pas une seconde, il ne cille, le regard bien droit, impénétrable, comme une foutue balle de revolver tirée entre les deux yeux. Lemonnier craque le premier, se détourne, rien qu’une seconde, et, dans l’intervalle, voilà le haut du dossier de la chaise entre ses doigts. Les jointures des phalanges saillent, blanchissent à vue d’œil et on perçoit nettement le son grinçant de la latte de bois soumis à la force colossale de cette seule main.

« Ne cassez pas la chaise, asseyez-vous, faut qu’on cause ! annonce Bertillat, puis aux deux autres : laissez-lui un peu d’air. Mettez-vous près de la porte.

— Z’avez un deal à proposer ? Pas comme le dernier coup, hein ?

— Je quitte le métier dans un mois. Je suis votre dernière planche de salut. Après moi, personne n’en aura plus rien à foutre de la vérité.

— La vérité ? »

De la peur dans sa voix. Il lui faut s’asseoir. La chaise craque de façon sinistre.

« Vous savez ce que je veux. Après moi, personne ne prendra la peine de s’intéresser à tout ça. Crachez le morceau et vous reverrez peut-être la lumière du jour.

— La vérité pour… pour la liberté ! Sortir de cette putain de cellule pour toujours !

— Précisément.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Vous le savez bien, bon sang de tête de bois ! Toute la vérité sur Tonton Bob ! »

Une espèce de tressaillement incontrôlé, Lemonnier blêmit, grimace, se tortille, on l’entend qui murmure entre ses dents :

« Pas de Tonton Bob, pas de Tonton Bob ! »

Reprenant contenance, il jette à Bertillat un regard en lame de couteau. Un tic nerveux secoue la cicatrice de sa paupière gauche et, sous ce nœud de chair, une étincelle a surgi, minuscule comme une tête d’épingle, du fond d’un œil qu’on croirait éteint.

« D’accord, commissaire, annonce-t-il enfin. Juste une chose que vous devriez savoir. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de Tonton Bob ! Jamais personne ne l’a appelé comme ça, du moins si, juste une fois. »

Large sourire de satisfaction, plusieurs dents en or en vue, Lemonnier semble même difficilement se résoudre à ne pas éclater de rire.

« Un petit imbécile a voulu faire de l’humour et ç’a mal tourné pour lui…

— Mal à quel point ? veut savoir Bertilla

— Eh bien, jusqu’à ce qu’il ne sente plus rien, justement… pour faire entrer la tête d’un homme dans une bouche d’égouts en sautant dessus à pieds joints, Uncle Gun Bob n’a pas son pareil.

— Uncle Gun Bob, donc ?

— Voilà.

— On parle de la même personne, là ?

— C’est quoi cette question, commissaire !  Il n’y a pas de Tonton Bob !

— Pas de Tonton Bob, répète machinalement Bertillat. Et il l’aurait tué de sang-froid parce que l’autre l’avait appelé Tonton Bob ?

— Ah ! Commissaire, grand sensible, va ! Croyez-moi, il a déjà tué pour moins que ça, rien que pour le plaisir, ça lui suffit amplement ! Ce jour-là, la femme de son frère avait accouché d’une petite fille et Rico Palos, cette espèce d’écervelé, qui avait tout juste sa place dans la bande, a commencé à rire sans pouvoir s’arrêter. On avait bu, sniffé de la coke, savez ce que c’est, commissaire, et certains l’ont suivi, sans bien savoir pourquoi. Ecoutez plutôt, le mec s’est approché de Bob, l’a poussé du coude avant de dire tout haut que désormais on pourrait dire Tonton Bob au lieu de Bob tout court.

— Et c’est juste après que…

— Oui, tout de suite après, ça s’est passé très vite… attrapé par les cheveux, nez cassé, traîné jusqu’à l’arrière du gymnase, il faisait nuit, plus personne ne riait après ça. Uncle Gun Bob n’a pas ri lui non plus, du moins pas avant que la tête de Rico Palos ne soit entièrement passée à travers la…

— D’accord, c’est bon, Lemonnier, j’ai saisi le topo.

— Cette soirée a marqué un pas décisif dans la carrière d’Uncle Gun Bob. Personne n’a jamais moufté là-dessus, ni sur quoi que ce soit d’autre après ça. Devenu le roi de cette petite jungle du quartier, il n’a plus eu froid aux yeux à propos de rien. Plus personne ne pouvait lui barrer la route. D’un petit trafic modeste, il a étendu son emprise sur d’autres quartiers, éliminé la petite concurrence, proposé des deals à de plus gros bonnets afin de mieux les engloutir, les aplatir, les dissoudre. Au commencement, il y avait un détail. Ça n’en était pas vraiment un, mais quand on a de l’ambition, du talent, on ne peut pas percer dans le métier juste en se faisant appeler Bob. Ça remonte à loin tout ça. Il était si jeune, un tel potentiel, une vision à long terme, une force de la nature avec ça, pas là de se laisser marcher sur les pieds, mais, avec un blase pareil, Robert… c’était pas gagné. Naturellement, les gens l’ont toujours surnommé Bob, ou Bobby, parfois, ça c’était surtout les minettes, les petites salopes de passage, Bobby, vas-y, oui, mon grand, comme ça, c’est bon… il s’en est envoyées, à l’arrière de sa 405 ou dans son duplex à Montreuil quand les choses ont tourné à son avantage ! Le Dieu-queutard en personne, commissaire ! Brunes, blondes, rousses, des petites, des grandes, des grosses, des moches même, dans tous les sens, des femmes mariées aussi, ç’a toujours été son pêché mignon… il aimait bien que les maris débarquent au mauvais moment, juste pour le plaisir de leur casser la gueule. Une fois, il en a balancé un par la fenêtre du troisième étage…

— Ne vous égarez pas, Lemonnier. Vous parliez de l’importance de se faire un nom.

— Ouais, ou plutôt de l’importance de trouver un nom qui peut se faire, comme se fait la foudre, un nom qui sonnerait comme un baril de poudre qui vous explose en pleine gueule. On peut dire que c’est un peu en réponse à la blague de Rico Palos. Uncle Gun Bob, c’était une manière pour lui de rappeler à chacun qu’on ne pouvait pas lui manquer de respect, et puis, ça en jette ! L’idée lui est venue un matin, quelques jours après l’accident de Palos. Tellement fier de sa trouvaille que…

— L’accident, vous dites ?

— Quoi l’accident ? »

Avec une expression d’effroi, Lemonnier s’est raidi sur sa chaise.

« Vous avez parlé d’un accident.

— Ça non, commissaire. Vous avez rêvé. »

Un temps, les deux hommes se défient, poussent avec leurs yeux pour renverser l’autre, mais Lemonnier semble savoir qu’il n’a aucune prise sur Bertillat, à moins de sauter au-dessus du bureau pour lui briser le crâne avant que les deux autres ne réagissent.

« Seriez-vous prêt à répéter tout ça devant un tribunal ? »

Lemonnier laisse échapper un rire bref et se dandine sur sa chaise.

« Hé, ça vous ferait plaisir ? Vous voulez faire plonger Uncle Gun Bob, commissaire Bertillat ?

— Pourquoi est-ce que je voudrais le faire plonger ? Il est déjà en tôle, non ? Il a pris perpète, il ne sortira jamais, mais il peut encore être jugé pour des crimes non résolus à ce jour.

— Vous croyez marquer des points, commissaire Bertillat ? », questionne Lemonnier en se penchant tout à coup plus près du bureau, avec une expression de férocité qui n’est pas feinte.

Les deux hommes en faction ont réagi et s’avancent, mais Bertillat élève la main et leur fait non de la tête. Tout va bien, semble-t-il exprimer d’un clignement d’yeux apaisant.

« Des points ? Oui, j’ai mes points pour la retraite, c’est tout ce que je sais avec certitude, pour le reste je ne faisais que mettre en avant un certain nombre de vérités.

Bullshit ! Uncle Gun Bob a beau être en tôle, il contrôle encore tout à l’extérieur, il a des hommes partout. Peut-être même qu’il en a à l’intérieur de vos murs, commissaire. Un jour, il sortira. Il y a des plans pour le faire sortir. Plusieurs équipes travaillent en parallèle à différents projets et il choisira celui qu’il préfère. Vous n’avez pas encore compris, qu’il peut tout, qu’il est tout, qu’il est partout, ha ! Vous croyez avoir une longueur d’avance sur lui, but you are lost, fucker, far behind the living god himself ! Il a le bras plus long que la prochaine ère glaciaire et vous… vous… croyez que…

— Asseyez-vous ! ordonne Bertillat à la seconde où Lemonnier s’est dressé, renversant sa chaise derrière lui et brandissant ses poings énormes.

— Ou sinon, quoi, commissaire ? Vous allez demander à ces deux-là de raccompagner gentiment Uncle Gun Bob jusqu’à sa cellule ?

— En effet, c’est une option, mais j’ai aussi une autre solution, beaucoup plus rapide et efficace. Asseyez-vous maintenant et continuons à parler gentiment. J’étais justement en train de me demander pourquoi vous parliez de vous-même à la troisième personne du singulier.

— C’est limpide, ducon, Uncle Gun Bob aime ça, Uncle Gun Bob est tellement génial que…

— C’est étrange de parler ainsi de soi. Comme si on n’était pas là, non ?

— Uncle Gun Bob est…

— Qui êtes-vous, Robert Lemonnier ?

— Tu ne… suis… il est Uncle Gun Bob ! hurle Lemonnier, qui a perdu toute mesure et montre tous les signes avant-coureurs d’un passage à l’acte violent.

— La cabane est dans les arbres, Robert ! », lui assène Bertillat.

Au même instant, le géant s’est calmé d’un seul tenant. Ses bras retombent le long de son corps, sans plus de vigueur, ses épaules s’affaissent, sa tête se balance mollement de droite à gauche. Sortant d’entre ses lèvres, plus rien qu’une plainte lointaine, étouffée, restée en travers de sa gorge.

« Vous m’entendez parfaitement, poursuit Bertillat. Concentrez-vous sur ma voix, laissez-vous envahir par la quiétude, le repos… vous vous sentez lourd… fatigué, tellement fatigué par notre longue conversation. La cabane est toujours dans les arbres, Robert. Vous pouvez la voir si vous levez les yeux. Maintenant, ramassez votre chaise et asseyez-vous. »

Lemonnier obéit aussitôt et, suite à un enchaînement de mouvements, de gestes rudimentaires, exécutés à la manière d’un automate, il est de nouveau assis, ce dont profite Bertillat pour se lever, son petit carnet de notes en main gauche.

« Vous allez fermer les yeux quelques instants, vous reposer et bien observer la cabane dans les arbres à l’intérieur de vous ! Maintenant, dormez ! »

Brusquement, la tête d’Uncle Gun Bob est partie sur le côté. Contournant son bureau, Bertillat s’empare de l’un des trois stylos (le rouge) dépassant de la poche poitrine de sa blouse blanche.

« On n’avance pas, pas d’un centimètre, depuis toutes ces années, près de onze ans et on ne fait que tourner en rond, revivre à peu près la même scène. Pourquoi est-ce que je veux tellement sauver cet homme ? Il ne me reste plus qu’un mois et j’ai l’impression d’avoir perdu tout intérêt pour les autres malades dont j’ai la charge. Mais bon sang, dites quelque chose vous deux. »

Les deux hommes en faction se sont avancés, puis ils restent là sans mot dire, gênés de l’impuissance de Bertillat, sans mot dire dans leur tenue blanche impeccable d’infirmier, tandis que l’éminent psychiatre à deux doigts de la retraite griffonne quelque formule à retenir dans une autre des pages de son petit carnet noir.

« Ça ne va pas du tout, il faut que j’étudie un autre dosage pour son traitement, quant à la méthode, il doit y avoir un autre moyen…

— Si je peux me permettre, docteur, avance l’un des infirmiers.

— Dites-moi, Olivier.

— Il a eu ce lapsus à propos de l’accident.

— Vous avez raison, je l’ai remarqué, mais…

— Ce n’est pas à moi de vous donner des conseils, docteur, pourtant, je pense qu’on devrait tout de même essayer de passer à la phase deux. Peut-être lui est-il resté des bribes de la séance précédente.

— En effet, Olivier, vous avez raison. Qu’avons-nous à perdre de toute façon quand il a tout à y gagner ? »

Bertillat va pour rejoindre son bureau, s’interrompt dans son mouvement, se tourne vers ses assistants et leur annonce :

« D’ailleurs, j’augmenterai les chances de succès si vous me laissez seul avec lui.

— Docteur, ce n’est pas…

— Pas prudent, allez-vous me dire ? Ai-je eu jamais besoin de vous voir intervenir depuis que j’applique la méthode de contrôle hypnotique ?

— Non, docteur, mais…

— Faites ce que je vous dis, tout ira bien. Je vous appellerai quand ça sera fini.

— N’hésitez pas à sonner en cas de besoin. Nous ne serons pas loin.

— Ça ne sera pas nécessaire. Merci pour tout, veuillez nous laisser maintenant. »

 

Le docteur Bertillat a rejoint la fenêtre, avec vue sur le parc. Il reste là un tout petit moment, rien de tel pour reprendre son souffle, et son courage à deux mains.

« Je ne suis pas libre, moi non plus, soupire-t-il en regagnant son bureau. Je pourrai ouvrir la fenêtre et vouloir sauter à l’extérieur pour rejoindre les arbres, m’allonger là, dormir. Je l’ai mérité, oui ou non ? Alors pourquoi ce grillage insensé aux mailles si solides est-il fixé derrière la fenêtre ? Allez ! Je ferai de mon mieux une fois de plus, murmure-t-il en s’asseyant, un coup d’œil à son patient, qui n’a pas varié sa position, la tête sur le côté, la joue gauche effleurant l’épaule, un filet de bave au coin des lèvres. Allez, une fois encore, mais ce sera la dernière. Je n’ai plus la force pour tout ça. »

Le stylo rouge a retrouvé ses semblables dans la poche de poitrine de la blouse blanche, Bertillat pose son petit carnet devant lui :

« Ecoutez ma voix, Robert, commence-t-il. Vous êtes dans un sommeil profond, vous observez la cabane dans les arbres et vous entendez ma voix au loin ? La cabane en vous. Concentrez-vous sur ma voix. Venez plus près. C’est ça. Vous vous débrouillez très bien, Robert. Vous m’entendez mieux, à présent et j’aimerais que vous gardiez en mémoire ce que je vais vous dire. Vous êtes Robert Lemonnier, né à Montreuil, un 22 mai. Vous avez cinquante-quatre ans. Il y a onze ans, vous avez eu un grave accident et subi un traumatisme dont vous n’êtes toujours pas revenu. Je suis le seul ici à croire que vous n’êtes pas détruit. Vous êtes là quelque part. Il y a une porte que vous devez pouvoir ouvrir pour vous libérer. Ce matin-là, il y a onze ans, vous vous êtes réveillé tôt comme chaque jour et vous… »

 

… je… moi… Robert Lemonnier… ce matin, comme chaque jour, me suis levé tôt. Un grand café, au réveil, c’est mon truc, peux rien avaler d’autre avant neuf heures et demie. J’aime mon métier, j’y vais toujours le cœur en fête depuis près de vingt ans. Gamin, déjà, voulais faire ça, je me dis que j’ai bien mené ma barque, réussi ma vie. Pas de femme en vue, suis du genre timide et physiquement intimidant, deux mètres zéro quatre, cent vingt-deux kilos, avec une tronche, obligé de faire avec. Il y a eu Odette, elle était gentille, elle est restée quelque-temps. On était pas mal tous les deux, rien à voir avec l’amour fou, mais la passion, tout ça, pas pour moi, besoin de garder la tête sur les épaules. Surtout depuis Sylvie. Elle m’a brisé le cœur, celle-là, ça fait longtemps. Odette partie, ça m’a fait ni chaud ni froid. Sûr qu’elle m’a aidé à mieux oublier Sylvie. Ça nous a pas rapprochés pour autant, pas autant qu’il faudrait pour que ça marche, et dieu sait que je ne sais pas comment ça marche. Après tout, je suis bien mieux tout seul. J’ai ce collègue, un vrai con, qui m’a dit que je devrais passer des castings pour des rôles de tueurs, mais ça va pas non, je demande rien à personne, qu’on me fasse pas chier au moins. Suis un tendre, moi, bordel, jamais fait de mal à une mouche. J’ai cette maison de plain-pied à la campagne, avec un grand jardin, c’est un peu au milieu de nulle part, mais ça me plaît, je m’occupe de mes rosiers, de mes arbres fruitiers, vais cueillir des champignons. Je ne chasse pas, mais j’aime aller pêcher avec Godillot, le plus souvent qu’on peut, c’est mon pote d’enfance, on s’est jamais lâchés. Un type épatant, très brillant, architecte maintenant, marié, avec trois gosses, des anges. Côté intelligence, je lui arrive pas là, et quelle culture, des fois je suis largué, mais on s’aime, c’est tout ce qu’il y a à dire. J’ai trois chats, jamais une patte dans la maison, ils vivent leur vie dehors, c’est plus heureux comme ça, et puis un chat non plus ça n’a pas envie qu’on le fasse chier. Pas de femme en vue, ah, l’ai déjà dit, suis pas malheureux pour autant, je fais ce que j’ai à faire dans cette vie, puis c’est tout, faut pas attendre, les choses viennent comme elles doivent. Parfois, c’est vrai, la solitude est pesante, mais, à chaque jour suffit sa peine et, le lendemain, ça va beaucoup mieux. J’ai des besoins simples, je crois que j’ai tout ce qu’il me faut. Etre heureux, ça s’achète pas. Vrai, à l’intérieur que ça se passe…

… tiens, je buvais mon café et me voilà déjà sur la route de Chaumont. Pas à s’étonner, dans les rêves, ça passe comme ça du coq à l’âne, jamais eu idée d’aller porter plainte, contre qui en plus ? Alors, je conduis tranquillement, Nougaro dans le poste, ça me met le poil debout tellement c’est beau. C’est l’hiver, le jour est encore loin, peu de monde sur la route, ne me presse pas pour autant. Arrivé au dépôt, j’ai encore le temps de boire un petit café avec les collègues. On a tous la tête dans le pâté, sortis du lit à quatre heures, alors, personne n’est très bavard. Assez vite, comme tous les autres, je rejoins mon bus, m’installe au volant. La radio à peine allumée, il me faut l’éteindre, pour mieux entendre la voix de cet homme, qui me parle depuis le fond du bus. Pourtant, il n’y a personne, je le vois bien en me retournant, même s’il fait un peu sombre, il n’y a personne…

 … pour être sûr, je me retourne encore, mais pas moyen d’entendre la voix de l’homme avec le vacarme que font tous ces gamins, montés par petits groupes, à mesure de ma tournée des villages. Ça gesticule, ça rigole, ça saute sur les sièges, ils sont beaux et vivants, je les aime tous ces petits cons, j’en ai vus grandir des wagons entiers pendant vingt ans. Dès qu’ils montent à bord, je suis responsable d’eux. Je crois qu’ils m’aiment bien, pour la plupart. Il y a sept, huit ans, certains ont commencé à m’appeler Tonton Bob. Je n’ai rien eu contre et le surnom est resté. Des fois, je râle un peu, mais suis pas méchant. Ç’a du sens pour moi, une place dans leur vie, sont tous comme ma famille. C’est quand même moi qui les emmène, les ramène de l’école. On est à Treix maintenant. Parmi ceux qui montent, il y a ce gosse que j’aime beaucoup, avec ses petites lunettes rondes, Rico Palos, bonne bouille, bon gamin, curieux de tout. On parle souvent, tous les deux et il sait que je lis des polars. Salut, Tonton Bob, il dit, en mettant un livre dans ma main. Je suis tombé là-dessus à la bibliothèque, il m’explique, c’est marrant ce titre, Uncle Gun Bob, j’ai pensé à toi. Et puis il ajoute, oh, mais c’est pour les adultes, l’histoire d’un caïd sanguinaire. Sacré Rico, je lui dis merci beaucoup, va t’asseoir, on va repartir…

 … la route de Choignes, déjà, et le jour tarde à venir, une voiture roule dans notre direction. Mauvaise conjonction de destins. Le conducteur ne voit le cerf qu’au dernier moment. L’animal s’est jeté sur la route sans prévenir qui que ce soit qu’on allait au-devant d’une catastrophe. Un coup de volant, la voiture part en crabe, culbute quand même le cerf. Tout s’est passé si vite. Je n’ai le temps de rien. La voiture et le cerf se jettent sur l’avant du bus, le bus se jette sur eux. Tout se renverse et se mélange, ça cogne et ça pulse, ça se disloque, se retourne et se brise, il y a les cris, la chair et le métal font des nœuds, et le silence, pourquoi est-ce qu’il fait si noir à l’intérieur de moi…

« … vais compter jusqu’à trois et vous vous réveillerez ! », achève Bertillat.

Il se lève, les mains l’une dans l’autre, un succédané d’espoir au fond des yeux.

« Un, deux, trois… »

On dirait que Lemonnier échappe à onze ans d’apnée dans les abysses de la folie. Se dressant sur sa chaise tel un diable à ressort, il lui faut s’accaparer tout l’oxygène contenu dans la pièce et s’en emplir les poumons. Ça râle, grince et siffle, là-dedans.

« Où suis-je ? », demande-t-il à Bertillat, regardant en tous sens autour de lui.

Déjà, le docteur contourne le bureau pour le rejoindre :

« Robert, c’est bien vous ?

— Evidemment que oui… qu’est-ce que… qui êtes-vous… où… oh, ma tête… »

Lemonnier tente de se lever, se rassoit, porte la main à hauteur de son œil gauche. Ses doigts entrent en contact avec la cicatrice, seul stigmate de l’accident ayant coûté la vie à douze enfants (on n’a jamais retrouvé la tête de Rico Palos) :

« Qu’est-ce… »

Bertillat s’agenouille à droite de la chaise, une main sur l’épaule de son patient :

« Tout va bien, vous êtes en sécu… »

Il ravale sa phrase, brusquement soulevé du sol, la gorge prise en étau entre les doigts puissants d’une main droite qui n’avait pas dit son dernier mot. Lemonnier s’est dressé de toute sa hauteur, serre de toutes ses forces le cou du petit homme à trente-trois jours de la retraite, qui pédale dans le vide, ses pieds à ça du sol.

« La ca… la caba…

— Vous dites, commissaire ? Uncle Gun Bob ne vous entend pas très bien.

— Caba… dans les… ar…

— Voyez, docteur. Pas de compromis. Homme de synthèse, Uncle Gun Bob a ça, mieux que personne, ce talent inné pour mettre tout le monde d’accord ! dit-il en partant à rire comme un damné.

— Caaa… », essaie le docteur bleuissant.

Au-dedans de son cou, ç’a craqué très fort, comme du bois sec. Le géant relâche sa prise quand la porte s’ouvre à la volée. Alertés par son rire tonitruant, les deux infirmiers se pétrifient sur le seuil à la vue de Bertillat, mort étranglé dans l’exercice de ses fonctions. Ils ne peuvent pas ne pas réagir. Passage obligé : tout ça va mal finir. Bien plus rapide, plus acharné, plus colossal, dans un précieux réflexe de survie, né de la longue expérience d’un homme implacable, Lemonnier porte la main à l’arrière de son pantalon de pyjama, la ramène très vite devant lui, bras tendu, jambes fléchis, les doigts repliés dans la paume à l’exception du pouce, dressé vers le plafond, et de l’index, braqué sur les deux infirmiers.

« Un pas de plus et c’est la balle en pleine tête ! », hurle-t-il, on ne peut plus sérieux sur ses intentions.

Comme les deux infirmiers fondent sur lui, il appuie deux fois sur la gâchette. Ça ne sent pas vraiment la poudre, mais, pas de crainte à avoir, il vous le dirait lui-même, Uncle Gun Bob ne rate jamais sa cible.