Et le diable se laissa tenter

La place était déserte, aveuglante sous le soleil au zénith, léthargique avec ses façades blanches aux volets clos, pareils à des paupières cousues aux fenêtres. Ça non, vraiment pas une silhouette en vue, même pas celle d’un chat noir longeant les murs en quête d’ombre, et des mirages de chaleur flottaient dans l’air épais, aussi brûlant qu’au voisinage d’une forge à ciel ouvert. Surmontée d’une épaisse colonne de fumée s’élevant du capot, une Golf noire apparut soudain, à l’angle la place, et vint s’immobiliser devant la boulangerie, fermée à cette heure.

« Pas ça, en plus ! » s’exclama le conducteur, Pedro Martinez, la trentaine tout en cuir, avec une méchante petite bouche sans lèvres et un pif décloisonné d’habitué des salles de boxe. Désolé, Luis, mais va falloir dégoter une autre caisse, dit-il en regardant par-dessus son épaule. Luis !? Oh, non, mec ! »

Les yeux ouverts, d’une fixité sans défaut, Luis gisait en travers de la banquette arrière, vidé de son sang. Ça n’était même plus une tâche rouge au bas de sa chemise blanche, mais une vaste auréole écarlate, en forme de continent inconnu, collée à même la peau du ventre et du torse.

« Putain de vigile avec son fusil à canon scié ! s’écria Pedro en bourrant son volant de coups de poing. Mister Calimero nous avait pourtant affirmé que le type n’était jamais armé ! »

Il vérifia le chargeur de son arme et la glissa dans son holster sous sa veste en cuir, avec un sourire qui n’avait rien d’énigmatique pour qui le connaissait : Pedro abattrait sans sourciller le premier imbécile qui se mettrait en travers de son chemin. Descendu de la Golf, il jeta un regard panoramique sur la petite place muette. Rien ne bougeait et le silence avait même quelque chose d’insistant. Il ouvrit le coffre, y dénicha une couverture qu’il étendit par-dessus le cadavre de Luis.

« C’est mort ici, dit-il, mais il pourrait passer quelqu’un. Navré pour toi que ça se finisse comme ça. J’ai besoin d’un verre, je vais aller boire un coup à ta santé ! »

 

Pas âme qui vive dans le bistrot ouvert, au coin de la place, mais des verres à moitié pleins traînaient encore, sur certaines tables, et une cigarette se consumait toute seule dans un cendrier, au milieu du comptoir. Pedro rejoignit une porte entrebâillée sur la partie privée de l’établissement et perçut une faible rumeur, une suite de mots étouffés par les cloisons. Un échange de coups de feu, suivi du bruit particulier d’une voiture démarrant sur les chapeaux de roue. Rien qu’une télévision. Du bout de sa chaussure, il poussa la porte devant lui, sur un couloir sombre.

« Bonjour ! On peut boire un coup ? »

Le son de la télévision était plus net, à présent. Un dialogue tendu entre deux flics, un passant tué d’une balle perdue, une histoire de bavure à mettre sous le tapis. Mécontent, Pedro frappa trois coups contre le chambranle. Aucune réaction. Rien d’autre qu’une musique nerveuse soulignant le suspens de la scène suivante.

« Je vais me servir tout seul ! » scanda-t-il dans le couloir.

Il revint sur ses pas, salivant à l’idée d’un triple whisky, mais, comme il allait pour contourner le bar, il se pétrifia et porta la main à son arme, à la vue de Luis, qui pénétrait dans le bistrot :

« Ah, Pedro ! s’exclama celui-ci, rayonnant et plutôt bien remis de son décès. Je savais bien que je te trouverais ici ! Tu sais, je viens de comprendre un truc impo… »

Stoppé net, un troisième œil perforé entre les sourcils, une giclée rougeâtre à l’arrière du crâne, il partit en arrière, les bras en croix. Pedro était un homme borné, à la gâchette facile. D’abord, il dégainait, ensuite il tirait, et, s’il avait du temps à perdre après ça, il formulait des questions :

« C’est quoi ces conneries ? »

Il marcha vers le cadavre de Luis, l’observa, le poussa du bout de sa chaussure, grimaçant, l’œil froncé et mauvais, inquiet. Pas à tortiller, c’était bien lui, avec la même chemise toute imbibée de sang. Le même regard fixe que dans la Golf.

« Hé, je sais pourtant reconnaître un homme mort quand j’en vois un. Deux fois, c’est une de trop. Navré, Luis, ça n’avait rien de personnel ! »

Inapte à résoudre ce mystère, il para au plus urgent, rejoignit rapidement la porte du fond, s’engouffra dans le couloir et fit irruption dans l’appartement. Aussitôt à gauche, un petit salon modeste, mais confortable, des canapés inoccupés  face à une télévision déroulant un générique de fin. Il passa dans la cuisine, accueilli par les glouglous et les crachotements d’une cafetière en marche, remarqua les trois couverts mis sur la table et des portions de hachis Parmentier encore toutes fumantes dans les assiettes. Personne. Il se garda bien des angles morts pour rejoindre le fond de l’appartement, visita deux chambres désertes, vérifia dans les placards, sous les lits, inspecta la salle de bains, et poussa même la porte des toilettes vides.

Perplexe, il revint sur ses pas dans le couloir, vers la salle du bistrot. A la vue de Luis, très nonchalamment accoudé au zinc, il laissa échapper un hoquet de terreur :

« C’est pas cool de tirer sur moi comme ça, Pedro !

— Qu’est-ce que…

— T’es tout pâle, mec !

— Tu ne… tu…

— Range ce flingue et sers nous à boire. »

Pedro parut saisir quelque chose en lui, une pensée dérangeante qu’il repoussa au loin d’un geste de la main gauche, mais la pensée revint, cinglante, acide comme un reflux gastrique. Ecartant les pans de son blouson en cuir, il souleva son tee-shirt, tout cartonné de sang coagulé, puis il inspecta son ventre, criblé d’impacts de chevrotine, comme autant de perforations par où la vie l’avait quitté, un peu plus tôt, avant tout ça. Au terminus d’une longue chute en lui-même, il baissa son arme et regarda Luis, qui lui souriait, pas rancunier pour autant :

« Alors, tu nous le sers ce verre ? »

 

La bouteille de whisky, posée entre eux sur le comptoir, en avait pris pour son grade. Luis et Pedro trinquèrent encore un coup. Dehors, le jour avait baissé, plus vite qu’il n’aurait dû, mais ils n’en furent surpris ni l’un ni l’autre.

« C’est bizarre, je vois pas vraiment la différence avec avant, dit Pedro.

— Un peu quand même. Le whisky a du goût, mais je suis pas sûr de sentir l’ivresse qui va avec.

— J’aurais jamais imaginé que c’était comme ça, la mort. C’est quoi cet endroit ? »

Luis haussa les épaules.

« Tu le vois bien, c’est un village.

— Mais c’est réel ?

— C’est quoi la réalité, Pedro ? »

Ils burent leur verre cul sec et Luis les resservit tous deux.

« Pourquoi on ne voit pas les gens ?

— Est-ce que tu voyais des fantômes avant ?

— Non.

— Bah, là, c’est pareil. On ne peut pas les voir parce que nous ne vibrons plus à la même fréquence.

— Pourtant, ils sont bien là, en train de finir leur verre ?

— Oui et non, à mon avis. Regarde, la cigarette est encore en train de se consumer. C’est déjà passé pour eux,  mais pour nous, c’est juste un écho lointain, une empreinte vibratoire, limitée.

— Tu me fous les jetons avec ta théorie.

— C’est pas une théorie. On est morts.

— Je sais. Je me souviens de la fusillade, de notre fuite, je pissais le sang derrière le volant, tu hurlais sur la banquette arrière… je crois que j’ai quitté la route… mais…

— Hé, t’as vu ça ? »

A l’extérieur, au lieu de sombrer tout à fait dans l’obscurité, le ciel avait adopté une teinte d’un rouge surprenant, hétérogène, parcouru de clignotements éblouissants. Luis sortit le premier, Pedro sur ses talons, son arme à la main. Tout autour d’eux, les façades aux paupières closes, repeintes comme des tentures cramoisies, semblaient liquéfiées par les pulsations.

Un peu au loin, quelque chose approchait avec bruit et fureur. Toutes sortes de hurlements, de rumeurs grinçantes, de chuchotements et de ricanements sordides, se mêlaient au tumulte, et Pedro, nerveux, dansait d’un pied sur l’autre, ne savait plus vers où pointer son arme.

« Rengaine-moi cette banane, tu es ridicule ! » s’exclama Luis.

A ces mots, précédé par d’épaisses volutes d’une fumée nauséabonde, un bus à étage, brûlant de part en part, apparut à l’angle de la place, chargé d’ombres couronnées de flammes, et s’immobilisa à hauteur des deux hommes. Dans le brasier, certaines des silhouettes tournèrent vers eux de petits yeux jaunes sans expression, tandis que les autres continuaient à hurler, gémir et gesticuler, sans pour autant faire le moindre mouvement pour quitter leur place et descendre de là. La porte s’ouvrit brusquement, libérant de grandes flammes rousses et révélant la présence du chauffeur, mi-homme mi-bête, créature de plus deux mètres, sans compter les cornes de bouc, et qui posa sur eux de grands yeux rouges terrifiants :

« C’est l’heure ! Par contre, euh… j’ai plus qu’une seule place.

— Comment ça ? On est venus ensemble ! répondit Luis, sans se démonter.

— Comprenez que là-bas, ça déborde de toutes parts, je ne sais plus où mettre les âmes ! Décidez-vous !

— Pouvez pas repasser un autre jour ! dit Pedro. Se décider, c’est bien beau, mais pour aller où ?

— Pour aller où qu’il demande ? s’exclama le chauffeur, goguenard, ce qui provoqua un fou rire général à l’intérieur du bus. On est tombé sur un comique. Bon, vous allez tirer à pile ou face, hein !

— Et l’autre, il fait quoi ?

— Hanter les lieux, par exemple ! Vous me fatiguez avec vos questions. »

C’est vrai qu’il avait l’air à bout de nerfs.

« Descendez de là, qu’on en parle tranquillement, proposa Luis.

— A quoi bon ?

— Vous dégourdir les guiboles, ç’a l’air pénible, votre boulot.

— Juste une minute, alors, sinon ma bonne femme va me passer un de ces savons. »

Une fois descendu du bus, il était beaucoup moins impressionnant, bonhomme entre deux tailles, entre deux âges, les tempes grisonnantes, obsolète dans son petit costume d’antan. On aurait dit un fonctionnaire rêvant tout debout de la retraite.

« Dites, vous auriez pas une clope, j’ai oublié les miennes.

— Sûr qu’on en a, mais on sera mieux à l’intérieur, acheva Luis, une main sur son épaule, vous prendrez bien un verre avec nous.

— C’est que… je ne voudrais pas déranger. »

 

Publicités

Chez Dan

C’était la ville tentaculaire, inexpugnable. La ville sans fin, conquérante, multicellulaire, la ville-tumeur embouteillant l’horizon, géométrique et/ou chaotique, avec ses taudis à perte de vue, cabanes de tôles, chambres à ciel ouvert, ses quartiers chics sous bonne garde, vidéosurveillance, miradors, cerbères robotiques de la porte, avec ses forêts de tours miroitantes se dressant toujours plus haut, ses complexes industriels rugissants, ses cheminées d’usines noyées dans le smog. C’était la ville grinçante et lourde, de métal et de bruits, épaisse, embrumée, jamais muette, avec ses foules, ses frôlements involontaires, ses entassements contraints, ses fenêtres sur cour, ses existences en vis-à-vis, ses nuits de néons, d’écrans géants à chaque carrefour et de vitrines clinquantes.

C’était la Caderousse, ce vieux quartier miteux, relégué, voué à la disparition, pris en tenaille entre les quais du canal 33, au sud, avec ses entrepôts gavés de contrebande, ses bars glauques aux mains des mafias, ses hôtels peuplés de putains transgéniques ayant dépassé la date de péremption, et les excroissances voraces, au nord, du Business Center, ville prédatrice au cœur de la ville tentaculaire, cité de verre et d’émeraude aux appétits exponentiels.

C’était au croisement de trois ruelles oubliées par la modernité, dans ce dédale habité par des familles de ferrailleurs, de métallos, de manœuvres, des ouvriers sans emploi, des hommes et des femmes bafoués, rendus obsolètes par l’arrivée massive des robots, qu’on pouvait retrouver un bon vieux troquet du temps jadis. Chez Dan, c’était le bar des copains, encore fréquenté par toute une faune d’originaux, anarchistes pamphlétaires, jeunes poètes maudits à souhait, vieux plumitifs citant Rabelais, Verlaine, Brassens, musiciens entre deux âges, un violon, deux guitares, Dan à l’accordéon, un joueur de saxo, une clarinette et un piano droit pour qui voulait, installé face au zinc. Chez Dan, c’était du rire, de la joie, des coups de gueule parfois, de l’amour souvent, surtout de l’amour, un esprit de résistance aussi.

C’était le soir suivant la commémoration de la Nuit des Émeutes, longue de quarante-sept jours et de si triste mémoire que personne n’avait le cœur à rire, à boire de bon cœur ou à chanter, y compris les plus jeunes qui n’en avaient pourtant pas été les témoins directs. Par ici, chaque famille avait eu à déplorer la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, fauchés par l’extrême violence de la répression. Beaucoup d’autres avaient été arrêtés, passés à tabac et jetés en prison. Gardés au frais, interdits de visite, privés de procès, étiquetés anarcho-terroristes ou écolo-anarchistes, un grand nombre d’entre eux, n’avaient toujours pas été libérés à ce jour. Tous les autres, les plus indomptables, les plus réfractaires, avaient alimenté les vraies-fausses statistiques du modèle pénitentiaire concernant les accidents mortels survenus en détention. Les chutes du haut d’un escalier, les glissades sous la douche et les intoxications alimentaires, fatales, étaient monnaie courante.

Depuis plusieurs mois,  et même plusieurs années, chacun savait que ç’allait encore craquer. Trop de gens avaient été mis sur la touche et ceux qui parvenaient malgré tout à trouver du travail avaient vu leur salaire réduit de moitié. On avait sucré les retraites, établi de nouvelles grilles de calcul et versé une misère à ceux qui avaient sué sang et eau toute leur vie. La plupart des jeunes n’avaient jamais occupé le moindre emploi. On les voyait traîner, sans perspective, privés de leur dignité, tournant en rond comme des lions en cage. Face aux défis de la transition technologique, et prétextant un contexte de crise depuis des lustres, le pouvoir en place, à la botte des multinationales, avait détricoté les acquis, allégrement piétiné les droits des citoyens et des travailleurs, favorisé les investissements visant à remplacer les hommes par des robots dernier cri partout où c’était possible. L’envergure pharaonique du Business Center et l’importance de ses chantiers d’expansion ne laissaient pas d’alimenter un sentiment puissant d’injustice. Chacun savait ce qu’il en était de l’élite. Ces gens-là ne foulaient plus la terre ferme et vivaient au sommet des tours les plus vertigineuses, dans des palaces en plein ciel, loin au-dessus de la couche de pollution. Ils allaient de tour en tour à bord de leur roboptère personnel, travaillant dans l’une, dormant dans l’autre, participaient à des zénith-parties où il était parfaitement ringard d’arriver en ascenseur, de fabuleuses orgies à mille mètres du trottoir où se tortillait le vulgum pecus.

Ce soir, chez Dan, il y avait peu de monde. Trois tablées de jeunes gens, une demi-douzaine d’habitués, ventousés au comptoir. Les conversations allaient pianissimo et personne n’élevait la voix ou ne partait à rire. Dans un des boxes tout au fond du café était installé un homme d’un âge très avancé, proche de la centaine, doyen du quartier, respecté de tous, admiré par les plus jeunes. Emblématique à plus d’un titre pour l’ensemble des luttes qu’il avait menées depuis son plus jeune âge, le vieux Tarbin n’était plus que l’ombre de lui-même, un vieillard voûté, cacochyme, à demi aveugle, mais qui n’avait pas encore perdu toute sa tête. Il avait été enfant puis jeune homme, adulte enfin et à présent il était cette vieille chose que le moindre courant d’air aurait renversée. Toute sa vie venait à se mélanger en lui, il était un et indivisible tout en étant multiple, riche de tous ses lui-même. Parfois, comme ce soir, sans qu’on sache pourquoi, après des semaines de silence, il commençait à parler. Alors, tout se jouait ici et maintenant, passé simple, composé, antérieur, lointain, quasi oublié, ne tenant qu’à des bribes de sensations. Chacun savait la valeur, la saveur de ses monologues et, dès lors que sa voix au timbre rauque s’élevait du fond de son box, nul ne voulait en perdre une miette, on déplaçait les chaises pour s’approcher, on s’accroupissait, on l’entourait.

Et il parlait, le vieux Tarbin, il parlait pour lui, pour les autres, pour les absents, pour les morts, pour les vivants, il racontait comme ça lui venait, fallait être bien attentif, ne pas perdre le fil. Il voulait en venir quelque part ou pas ?

Une fenêtre donnant sur la campagne, ça, mes petits amis, disait le vieux Tarbin, c’est un indice de taille, un élément à ne pas négliger. Vous l’avez déjà vu, vous, la campagne, vous vous souvenez comment on sort d’ici, comment on la quitte, la ville tentaculaire, une fenêtre donnant sur la campagne, ça n’est pas donné à tout le monde, ce n’est plus donné à personne et je n’ai pas la moindre idée de comment on s’y prend, est-ce que la ville, il le leur demandait à tous, que la ville n’est pas partout ? Elle est tellement partout, même qu’elle a la tête dans les nuages, vous vous en souvenez, vous, mes petits amis, de la campagne, vous l’avez déjà vue autre part que sur l’écran de votre cinéma-de-maison ? Moi, murmurait le vieux Tarbin, moi, je me rappelle, oh, j’étais vraiment tout gosse, ça nous remonte à drôlement loin, c’était mon arrière-grand-mère qui y vivait, à la campagne, même qu’elle était la dernière dans son village, tout le monde était mort ou parti, sauf elle. Partir pour la ville, elle nous disait, partir pour la ville, ce n’est sûrement pas maintenant, à mon grand âge, sûrement pas que je vais changer d’avis, je suis bien ici, je l’ai toujours été, c’est chez moi, elle nous racontait, c’est ici que je suis née, et mon père, ne comprenait pas, mais voyons, Mamita, il lui disait, il n’y a plus personne ici, il n’arrêtait pas de lui répéter, il n’y a plus personne ici, il n’y a plus personne ici, et elle riait de bon cœur, Mamita, chaque fois de bon cœur, avec sa bouche sans plus de dents, son visage comme un abricot sec avec une paire d’yeux scintillants incrustés. Il y a les arbres, elle lui répondait, il y a les arbres, et la rivière qui coule en bas de la colline, il y a le vent qui peigne les hautes herbes et qui tracasse les feuillages, il y a le soleil, chaque matin, je m’assois là et je le regarde se lever, tu vois, Philippe, elle lui montrait à mon père, là-bas, à gauche de la grange du père Gorgeot, c’est là qu’il se lève en été, le soleil, et je le regarde monter sur l’horizon et grimper sur le toit de la Monique Vitruve, Dieu sait qu’elle et moi on était comme chien et chat, mais, mon petit, tu sais, c’est sur son lit de mort qu’elle m’a fait promettre de veiller sur sa maison, on s’est vite rabibochées, pas le temps de remettre encore sur le tapis les vieilles querelles, tout ça était tellement vain, on a regretté, j’ai tellement regretté en la voyant comme ça à l’article, toute chétive et grise, on se tenait par les mains, on a parlé comme des copines parce qu’on s’était connues, elle disait, Mamita, on s’était connues qu’on marchait pas encore, la Monique Vitruve et moi, alors je lui ai promis en la regardant dans les yeux, et après ça, faut croire que ça l’avait mise en paix, après ça, elle est morte tranquillement dans son lit, et mon tour viendra, disait le vieux Tarbin en répétant les mots de Mamita, mon tour viendra, et c’est dans mon lit que je veux mourir moi aussi, dans ma chambre, dans ma maison, et mon père ne comprenait pas, il en avait à revendre de l’inquiétude, du mouron à haute dose, il voulait savoir si elle se nourrissait correctement, si elle n’avait pas eu trop froid cet hiver, et si tu tombes malade, Mamita, qui va prendre soin de toi ? Oh, mais j’ai mon potager, elle lui disait, et mes trois vaches donnent du lait, je les ai menées voir le taureau de Gustave de l’autre côté du vallon. Mon père fronçait les sourcils à l’évocation de Gustave, il ne l’aimait pas, absence de penchant reçu en héritage, Gustave c’était l’amant secret de Mamita, secret qu’elle avait révélé à la mort de Papito, elle avait dit à toute la famille ce que lui, Papito, savait depuis quarante ans, d’autant que c’était lui qui lui avait donné le feu vert, et personne n’avait voulu la croire, comment oses-tu, il s’était emporté, mon grand-oncle Eustache, comment oses-tu salir la mémoire de papa, alors qu’on vient juste de le mettre en terre ? Il avait trop bu, mon grand-oncle Eustache, et il avait claqué la porte de la maison avant d’entendre le fin mot de l’histoire, j’ai toujours eu un faible pour Gustave, elle avait dit à ceux qui étaient restés, mais Papito, ç’a toujours été lui, mon grand amour, et réciproque avec ça, on s’est mariés dès qu’on a eu l’âge, j’avais trois mois de plus que lui et il a fallu attendre tout un trimestre, et dès qu’il a eu seize ans lui aussi, on n’a pas perdu une seconde, ça nous démangeait franchement, oh, ne faites pas cette tête, je suis peut-être vieille et veuve, mais à l’époque nous étions jeunes et beaux, on a couru chez le vicaire, ivre comme chaque matin, ce qui n’était un secret pour personne, et ils nous a mariés sans tarder, là-dessus, nous avons été heureux pendant sept ans, sans une ombre au tableau, vous en savez tous et toutes quelque chose, heureux pendant sept ans, sans quoi aucun de vous ne serait là aujourd’hui, Papito m’a donné quatre beaux enfants, et puis voilà, racontait le vieux Tarbin, et puis voilà, elle avait dit, Mamita, à toute la famille, la guerre est venue, oh, pas chez nous, mais la guerre vient toujours quelque part, elle peut même emporter avec elle ceux qui vivent ailleurs, et mon Papito, lui qui ne l’avait jamais connue, mon Papito avait dû partir pour la guerre, très loin de chez lui, et ma Mamita, elle l’avait attendu pendant trois ans, chastement, pénélopement, élevant ses quatre enfants, rongeant son frein, belle et digne dans sa solitude de femme de vingt-cinq ans. Vous devez comprendre, mes petits loupiots, elle leur avait dit, ç’a été dur, la dernière année, je n’ai reçu aucune nouvelle, je l’ai cru mort et j’ai cru chaque seconde en mourir, comme si on pouvait mourir chaque jour un peu plus fort, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, vous pouvez me croire, racontait  le vieux Tarbin, qui n’avait pourtant pas assisté à la scène, me croire sur parole, mes petits amis, dans la salle à manger, avec la famille attablée après l’enterrement, sauf mon grand-oncle Eustache, et moi-même qui n’était pas de ce monde, pendant qu’elle leur racontait ça, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, plus personne ne pipait mot, ils étaient tous bouche bée, mais j’ai tenu le coup, elle continuait à dire, Mamita, je l’ai attendu mon homme, en dépit de tout, je savais, je le sentais en vie, même si je savais aussi qu’il était vivant tout là-bas au royaume de la mort et de la terreur, et il en est revenu, trois ans de guerre dans les bottes, déglingué, avec son paquetage de cauchemars, des cris dans la nuit, je l’ai bercé mon homme, je l’ai tenu fort dans mes bras, il était tout vidé de son bonheur, il n’y avait plus que du noir dedans mon homme, oui, je l’ai tenu fort, rien que du noir au-dedans, et des tremblements et des larmes, nourri au lait de Pandore qu’il avait été pendant trois ans, revenu un autre homme, un homme qui n’était pas complètement revenu, des nuits blanches à le tenir, des nuits blanches à l’écouter dire la guerre, son visage ruisselant entre mes mains, je l’ai aimé comme il faut à son retour, votre Papito, allez, viens t’asseoir avec les autres, elle avait dit à mon grand-oncle Eustache revenu sur le seuil de la salle à manger depuis quoi, au moins une minute, assieds-toi là près de moi et écoute la fin, la vie n’est pas aussi simple, j’ai été fidèle pendant ces trois années, je ne dirai pas que je n’ai pas eu parfois des idées derrière la tête, inutile de mentir. Gustave, lui, n’était pas parti, à cause de ses pieds plats, et il venait souvent me voir quand il passait au village, en tout bien tout honneur, même si je voyais à son regard qu’il avait aussi en pensée du grain à moudre à mon propos, et vous, les enfants, vous montiez sur ses genoux sans vous faire prier, vous n’aviez plus de père, c’en était un de passage, et je me rendais bien compte qu’il passait de plus en plus souvent au village pour prétexter d’un crochet par chez nous. La nuit venue, je mordais mon oreiller, je hurlais la mort qui s’écoulait en moi, je hurlais la vie qui voulait faire pareil, et après le retour de votre père, j’ai oublié Gustave et j’ai attendu qu’il soit vraiment de retour, votre Papito, pas dans la peau de cet homme qui était l’ombre de lui-même, pendant plusieurs mois, même alors qu’il reprenait pied dans la vie de tous les jours, pendant plusieurs mois encore, mon homme n’a jamais rien entrepris de ce que les hommes entreprennent avec leur épouse, il me cachait son corps couvert de cicatrices, en me cachant la plus honteuse de toutes, oui, mes enfants, mes petits-enfants, vous pourriez être plus nombreux aujourd’hui, ici présents, plus nombreux pour célébrer sa mémoire, si la guerre,  ne lui avait pas dérobé ses bijoux de famille, oui, mes petits amis, c’est pour ça que mon père avait froncé les sourcils à l’évocation de Gustave, lors de cette ultime visite à Mamita, parce que Gustave, lui, avait conservé toutes ses possibilités érectiles. Mon Papito, eunuque de guerre et père de quatre enfants, avait dit à Mamita, je reste ton mari et ton ami et ton épaule, mais je ne peux plus être un homme comme ça, je sais qu’il t’a à la bonne, le Gustave Cottoni, je n’ai rien contre si toi et lui, je ne te fais pas de dessin, je ne peux plus en faire, soyez discret, c’est tout ce que je demande, et Mamita, sur le coup, ça l’avait jetée dans une grande colère, d’abord en colère contre lui, dont ce n’était guère la faute, claquant les portes derrière elle au fur et à mesure qu’elle s’extirpait de l’intérieur de la maison comme du fond d’un puits, en colère contre elle-même pour avoir trop longtemps cru que son homme lui reviendrait intact, et, une fois parvenue à l’extérieur, en colère contre celui qui s’était enrichi en faisant fabriquer des grenades à fragmentation susceptibles d’exploser les gonades du premier père de famille venu, en colère, de plus en plus en colère, Mamita, vingt-neuf ans, se mettant à courir sous le ciel d’un bleu indifférent, à courir droit devant elle au milieu de la route, droit devant elle entre les maisons du village, ça oui, elle avait couru, ma Mamita, racontait le vieux Tarbin, versant des larmes qui ne seraient jamais de trop, elle avait couru à en perdre haleine pour échapper à son propre corps, pour dissoudre les mots entendus en boucle dans sa tête, je n’ai rien contre si toi et lui, dans la forêt, elle avait enlacé et serré contre elle de toutes ses forces le premier arbre venu, elle lui avait tout dit, et le chêne était resté de marbre, et elle était restée contre lui, la joue sur l’écorce, pleurant des larmes jusque-là placées en gage, et tâchant d’étouffer le chêne dans l’étau de son amour assassiné. Elle n’avait regagné le village qu’à l’heure du souper, Papito et les quatre enfants autour de la table, avec son assiette à elle qui l’attendait, et Papito lui avait souri, Papito lui avait dit, j’ai préparé un bon ragoût de veau avec des lentilles et du fenouil, viens t’asseoir mon cœur, tiens, Eustache, sers un petit verre de vin à ta mère, tu seras gentil, et elle s’était assise, Mamita, pour partager le ragoût avec sa famille, tout en regardant son homme par petits coups, un peu à la dérobée, intimidée par sa bonne humeur, sa jovialité, ses taquineries avec les enfants, car, à compter de ce jour, Papito ne fut plus que paix et lumière pour sa famille, un époux aimant et attentionné, séducteur même et tendre aussi par de menus gestes, pour dire le fond de la vérité, elle leur avait dit à tous, cinquante ans plus tard, passé du cimetière dans la salle à manger, le fond de la vérité c’est que votre père et moi, votre grand-père et moi, mon arrière-grand-père et elle, disait le vieux Tarbin, nous n’avons plus jamais parlé de Gustave, et ce soir-là, l’un de vous, je ne sais plus lequel, m’avait demandé ce que j’avais fait de mon après-midi, et j’avais répondu que je m’étais promenée dans la forêt, et votre père avait souri, songeant peut-être que c’était un mensonge, songeant peut-être que j’avais roulé dans le foin avec Gustave, songeant peut-être à autre chose, songeant peut-être combien il m’aimait, ce que je pouvais parfaitement voir dans ses yeux quand il me regardait, et non, je n’avais pas roulé dans le foin avec Gustave, et je n’ai jamais roulé dans le foin avec Gustave, le foin, ça pique, ça gratte et ça griffe, la peau ça veut des draps, des draps propres, alors les semaines suivantes, j’allais souvent dans la forêt, je m’y sentais bien, je venais retrouver mon arbre, mon chêne, je puisais quelque chose en moi de sa présence, ses racines courant et plongeant sous la terre, et c’est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvée à rencontrer Gustave un jour de forte chaleur alors que j’allais justement en direction de la forêt, il s’en revenait d’un village voisin, joliment perché sur son cheval, comme il était beau par les chemins, et torse nu avec ça, et il lui avait demandé, à Mamita, où tu vas, Mathilde, je vais me promener dans la forêt, elle avait répondu, avec une pointe de désir dans le bas-ventre, tu es très belle dans ta robe, Patrick en a bien de la chance d’être enfin rentré de la guerre, saleté de guerre, ça va bien à la maison ? Oui, oui, elle avait dit, piquée au vif du fait d’avoir vu associer le compliment à Papito et glisser ensuite en terrain belliqueux, belle dans ta robe, saleté de guerre, et plus grave encore, Gustave l’avait à peine regardée et il lui avait paru pressé de tourner bride pour la laisser au bord du chemin, et elle avait même songé, Mamita, qu’il avait rendez-vous quelque part avec sa maîtresse, mais non, c’était le cheval qui était pressé, pas le cavalier, j’en suis sûr, disait le vieux Tarbin, à eux tous qui pleuraient comme des mômes, sûr que son cœur, à Gustave, il battait  pour tes beaux yeux, Mamita, et d’ailleurs c’est pour ça qu’il t’a encore demandé, tu es certaine que ça va, Mathilde, tu as l’air tout chose, et vous vous êtes regardés, les yeux dans les yeux, il avait réussi à calmer son cheval, et il t’avait proposé, je peux faire quelque chose pour toi, n’importe quoi, suffit de demander, suffit de demander, répétait le vieux Tarbin, et Mamita et Gustave s’étaient encore longuement regardés, et tu lui avais dit, ma Mamita, dis, Gustave, tu serais d’accord pour m’emmener faire un tour sur ton cheval, et Gustave était libre comme l’air, monte, Mathilde, il y a de la place pour deux, où veux-tu aller ? Emmène-moi, tu lui avais dit, en passant tes bras autour de lui, faute d’avoir pu atteindre ton arbre, emmène-moi loin d’ici jusqu’à ce soir, alors mon petit Philippe, tu as beau avoir quarante ans, je suis encore ta grand-mère, elle avait asséné à mon père, inutile donc de froncer ainsi tes sourcils chaque fois que je parle de Gustave, oh, ça, je m’en souviens si fort, j’étais tout gosse, racontait le vieux Tarbin, et c’était la dernière fois qu’il avait vu sa Mamita, morte tranquillement dans son lit sans personne pour lui tenir la main, quelques semaines après cette visite, et c’était aussi la dernière fois qu’il avait vu la campagne, par la fenêtre de son salon.

C’était le soir d’après la commémoration de la Nuit des Émeutes, qui lui avait ravi deux fils, et c’était aussi le soir précédant sa propre mort. Chez Dan, il avait parlé pour la dernière fois, offert à tous le souvenir infaillible de la lumière qui plongeait entre les branchages et noyait l’arrière-cour de Mamita dans un halo doré et apaisant. Trois silhouettes de poules. Un chat s’étirant au soleil. Un sentiment intense de liberté. Le goût acidulé d’un verre d’orangeade. Le chant des oiseaux et l’odeur du ciel bleu passant à travers la fenêtre entrouverte. Les joues moelleuses de Mamita. La force des racines qui plongent en nous.

 

Fiat lux

Le ciel est chargé derrière la fenêtre ruisselante, le ciel bouge en gris et blanc, et bleu par endroits, et là-bas, au-dessus de la vague des toits, juste quelques secondes, le soleil se hasarde, édulcoré, ramassé sur lui-même, pas du tout en forme de boule, un soleil grignoté, changeant, rien de stable, rien qu’une soupe dorée de lumière diffuse, une lumière qui va passer à la trappe, un halo jaunâtre dans la nuée, juste quelques secondes, puis tout un pan de grisaille le dévore sur place, l’engloutit, à plus tard le soleil.

Il s’est assis à son bureau, les pieds parfaitement à plat sur le sol, des pieds sans chaussures, avec deux paires de chaussettes, assis à son bureau, le dos bien droit, la colonne vertébrale calé dans le dossier de son fauteuil à roulettes, et il regarde par la fenêtre, il a été témoin, il a vu les nuages kidnapper le soleil, le lui ravir, le happer, il respire, inspire, expire, cherche quelque chose tout au fond de lui, qui sursaute, se tord et trésaille, s’accroche, ne s’accroche pas, et enfin lui échappe. Ses doigts attendent sur le clavier, ses doigts connaissent les lettres, chaque doigt pour un certain nombre de touches, l’auriculaire gauche pour le s, virgule de l’index droit, un majeur pour le e, l’autre majeur pour le i, mais les doigts attendent, des mains inertes, et il ne regarde plus par la fenêtre, ses yeux en plein sur l’écran de son ordinateur, qui ne montre qu’une grande page blanche, expectative elle aussi, et l’index gauche se chargera entre autres du d, du t et du r, une grande page blanche qui ne tient plus qu’à un fil, un seul mot suffira pour l’achever, un mot contenant l’avalanche de tous les mots, mais les mots attendent aussi, ce sont les mots qui feront bouger les doigts.

Maintenant, subrepticement, à peine le temps d’y penser, le soleil tente, le soleil a tenté, une ultime percée, comme s’il s’était soudain dressé sur la pointe des pieds depuis l’autre côté de l’horizon, puis plus rien, grosse déception des fils de Ra, un deux trois plus de soleil, la pluie, décidément, la pluie ne sera pas pour demain, c’est bel et bien aujourd’hui qu’elle va tomber, qu’elle tombe, qu’elle est tombée, elle va tout rincer et lessiver, gorger la terre des champs, récurer, noyer la petite ville, laborieusement, avec application, la petite ville qui tremblote derrière la fenêtre,

Nichée dans son ventre, c’est une forme de mémoire solaire, une énergie hautement renouvelable, qui met ses doigts en mouvement, et le clavier cliquète, neuf doigts qui pianotent, le pouce gauche en grève, inutilisé, mais qui se dresse de temps à un autre pour libérer, accompagner le mouvement de ses frères.

Invention du Nouveau Monde

Je n’ai pas oublié Gavri Katz, mon premier new-yorkais. Avril 1968, à ma sortie de l’aéroport JFK. Au hasard, un taxi jaune parmi tant d’autres. Vingt-cinq ans déjà, mais je revois clairement la licence fixée au tableau de bord et le regard intense de Gavri Katz, croisé plusieurs fois dans le rétroviseur tandis que nous roulions vers Manhattan. Sur la banquette arrière, j’avais vingt ans, une licence de lettres modernes et un visa de six mois pour découvrir les Etats-Unis. Tout autour de moi, New York s’élevait, mise en mouvement par le voyage, défiant la raison par son gigantisme et sa beauté. J’avais longtemps fantasmé cette ville, porte du Nouveau Monde tel que je me le figurais, et la réalité de ma présence là-bas me coupait le souffle. Taiseux, ce Gavri Katz, pas un mot depuis son Welcome to America ! Sous le vernis de l’anglais, un certain accent, polonais peut-être, ou hongrois. Un grand type tout maigre, pas plus de trente-cinq ans, avec des mains de pianiste.

« Vous venez de Paris ? me demanda-t-il enfin, à mi-chemin de Central Park.

— Oui. Vous parlez français ?

— Un peu, j’ai vécu là pendant la guerre, avant de fuir ici avec ma sœur. Navré, je suis bavard d’habitude, mais, ce matin, je suis sous le choc. Hier, ils ont assassiné Martin Luther King !

— Assassiné ! Mais… qui ça « ils » ?

— Ils auront un coupable tout trouvé, mais ce sont toujours les mêmes, tous ceux qui n’en ont pas fini d’étudier et de pratiquer la guerre. »

Un matin, à Brooklyn, je trouvai une vieille Ford Courier à vendre dans une allée de garage. Two hundreds bucks payés en liquide à la mère de l’ancien propriétaire, revenu du Vietnam les pieds devant. Buffalo, Cleveland, Colombus, Chicago, Davenport, Des Moines, partout, au fil du voyage, solaire, obscur, initiatique et cathartique, je forçais le destin pour entrer en contact avec les gens, échanger, partager du temps de vie et grandir. J’aimais aussi les prendre en photos, regrettant de ne pas l’avoir fait avec Gavri Katz. Mon point de départ, ma référence. Je m’appuyais sur lui pour deviner les autres, mais je me souvenais surtout de son dos, de l’arrière de sa tête, le reflet de ses yeux dans le rétroviseur s’effaçant peu à peu à mesure que je m’éloignais de New York. Je rêvais même de lui, parfois, et, au réveil, je repensais encore à tout ce qu’il m’avait dit après qu’il avait commencé à parler. Le bien, le mal, la violence et la mort. La terreur. La justice et la paix.

Un soir de juin, je crevais un pneu, au beau milieu du Nebraska, non loin de la petite ville de Paxton. Deux jours plus tôt, dans l’Iowa, je m’étais fait violement tabasser pour trois fois rien à la sortie d’un bar par deux brutes ivres. Je me sentais encore furieux, humilié par tout ça et, comme je commençais à changer la roue, en grimaçant à cause de mes blessures, des trombes d’eau s’abattirent sur moi. Rien de tel pour ajouter au sentiment oppressant que le monde tenait sur mes épaules et que je n’étais pas assez solide pour ça.

Je passai dix jours, dans un hôtel de Paxton, à noircir des pages de carnets en me soulant au whisky, dormant le jour, vivant la nuit. Rien à exploiter dans tout ça, j’avais juste besoin de vomir des mots. Dans cette halte, je pensai à Gavri Katz, comment il avait fui la Pologne pour la France avec sa sœur, à peine quelques semaines avant la fermeture du ghetto de Varsovie par les nazis. Je pensai aussi à Luther King clamant qu’il avait eu un rêve, et, dans mon esprit, la silhouette informe se précisait du bouc-émissaire tirant depuis l’intérieur de la foule sur le pasteur sorti au balcon de sa chambre d’hôtel. Je pensais aux bombardements au napalm sur les villages vietnamiens. Je pensais à Jésus, qui avait tendu l’autre joue et qu’on avait crucifié parce qu’il n’avait que le mot amour à la bouche. Par bouffées, à mesure que j’approchais du moment de reprendre la route, l’épineuse question de mon devenir revenait me hanter. La raison de ma présence ici m’avait comme déserté. Au commencement, il n’était pas dit que je devais faire ça tout seul. Estelle. C’était notre projet. Mes pensées pour elle, que j’avais voulu dissimuler derrière ma conscience de la folie du monde, devinrent trop douloureuses pour être contenues plus longtemps, et je me laissais emporter par une intense crise de manque dont je crus ne jamais voir l’issue. Vivre étouffé, c’est le mot. Gavri Katz en sait bien plus long que moi là-dessus.

Après Paxton, j’ai désiré l’océan, à mille trois cents miles de là. J’en avais besoin pour me purifier et j’ai conduit pendant trois jours pleins, ne m’arrêtant que pour dormir un peu à l’arrière de la Ford. Je croyais en avoir fini de mon voyage, mais San Francisco m’offrit un second souffle, une raison de m’attarder. Je restai donc sur place jusqu’à l’expiration de mon visa, le temps d’accepter enfin la mort d’Estelle, huit mois plus tôt des suites d’une maladie foudroyante. A Frisco, j’occupai un temps une chambre chez l’habitant, la famille Ward. Il me restait de l’argent, mais je dégotai un boulot dans une épicerie et donnai quelques cours de français à des gosses de riches. Assez vite, je me suis senti là-bas comme chez moi, j’avais quelques amis, j’apprenais à surfer, à refaire le monde autour d’un feu de camp. Un air de guitare sous les étoiles.

De retour à Paris, fin 1969, je me sentais un autre homme et j’ai pu enfin me rendre sur la tombe d’Estelle. Dire adieu, déposer les armes, demander pardon.

Pas à me plaindre, j’ai bien réussi. Agrégé, en poste à Nanterre, auteur de plusieurs romans bien accueillis, j’ai tout misé sur le travail. J’ai laissé quelques femmes passer dans ma vie, mais jamais pour rester. Je préfère aller seul avec mes fantômes. Il y a près d’un an, en août 1989, j’ai été contacté par un éditeur new-yorkais ayant pour projet de traduire Invention du Nouveau Monde, mon premier roman, paru en 1973. Enthousiaste, j’acceptai de le rencontrer et réservai un vol pour début novembre.

Le hasard voulut que mon rendez-vous chez Narrate Books soit suivi d’un cocktail organisé en l’honneur d’Emma G., longue blonde en robe noire, auteure-maison récemment primée pour son dernier roman, Little Louise. Après quelques coupes de Champagne, grisé, je suivis le mouvement général jusqu’à un restaurant dans Hell’s Kitchen. Installé à sa droite, je passai une partie du repas à flirter avec elle. L’alcool n’aidant pas, la suite est moins précise. Une visite chez un peintre en mal d’inspiration, qui nous mit dehors à cause du bruit que nous produisions. Un passage dans une boîte de jazz, bondée et enfumée où nous perdîmes une partie de notre groupe. A l’air libre, l’un de nous, proposa de terminer la fête dans son loft, mais certains nous abandonnèrent en chemin. En arrivant chez Peter, je n’ai pas eu un instant de regret à l’idée que la femme pendue à mon bras ne soit pas Emma G., restée très tôt en arrière chez son amant de peintre. Celle-ci, brune, espiègle, avait un petit quelque chose qui me rappelait Estelle.

Je me souviens de nos baisers dans la chambre d’amis. Sa peau sentait la cerise. Nous n’avons eu la force de rien. Nous nous sommes abattus en travers du lit, sens dessus dessous avec nous-mêmes.

« What is the story of your book, Jean-Baptiste ? », a-t-elle demandé.

Dans mon état, le moindre mot là-dessus aurait entraîné tous les autres. Pas une fiction, mais une confession. J’avais déjà tout écrit, alors je me suis tu. Je ne parlerai qu’en présence de Gavri Katz.

J’ai rêvé de lui, d’ailleurs, cette nuit-là. Nous roulions pour toujours en direction de Central Park et il me racontait encore qu’il avait eu de la chance et saisi une ouverture infime dans le fil de son destin :

« J’ai beau me dire non-violent, j’ai tué deux hommes, à Paris, pour nous sauver ma sœur et moi !

— Je n’avais rien ni personne à sauver, Gavri. Dans ce bar, j’ai bu des coups avec ces deux-là, on parlait gentiment. Quand ç’a fermé, qu’on s’est retrouvés dehors, au beau milieu de nulle part, ils ont commencé à me taper dessus pour le plaisir, sans retenir leurs coups. J’ai repris connaissance à l’aube, au bord de la rivière Platte, où ils m’avaient traîné et cogné comme plâtre. Pas besoin de ça, déjà en miettes en arrivant à New York, mais j’ai serré les dents, repris la route, j’avais envie de…

— De te venger.

— Oui, et il a fallu que je crève ce pneu et sous la roue de secours…

— Il y avait ce revolver, emballé dans un tissu, avec une boîte de balles.

— Je te l’ai déjà dit ?

— Des centaines de fois.

— J’ai tué, Gavri, avec préméditation, dix jours plus tard. Avant Frisco, je suis retourné à Walnut, Iowa. Je me suis caché, j’ai attendu. Une vue imprenable sur le bar. Je pensais qu’ils avaient leurs habitudes, les derniers à partir, après la fermeture. J’ai eu raison. Quand je suis sorti de derrière les arbres, ils n’ont pas eu le temps de réagir. J’ai tiré deux fois dans le dos du premier sans hésiter. L’autre m’a regardé comme ça, les yeux vides, mort avant même que je ne fasse feu à hauteur de sa poche de chemise. Mais je me suis menti, Gavri, toutes ces années, en me racontant que je les avais abattus pour venger la mort d’Estelle. »

Réveillé en sursaut, la femme couchée près de moi, je rassemblai mes vêtements, me faufilai hors de la chambre et traversai le salon sans un bruit, des corps endormis ici et là dans la pénombre en déclin. Quand je suis sorti de l’immeuble, le jour se levait. Etourdi, j’ai marché sans réfléchir au sens positif que j’étais parvenu à donner à ma vie en dépit de mon crime. Autour de moi, les gratte-ciels ajoutaient à mon vertige et je savais que je pourrai tourner en rond là-dedans pour toujours sans en trouver la sortie. J’étais damné depuis longtemps.

Quand j’ai vu un taxi libre se diriger vers moi, j’ai pensé que, s’il y avait une logique quelconque en œuvre dans mon existence, le conducteur ne serait autre que Gavri Katz et que je pourrais enfin tout lui dire pour me libérer.

Je levai soudain le bras, pour être sauvé de la noyade, et le taxi vint s’arrêter devant moi.

 

 

Ciel, il y a de ces silences !

Il y a.

Des silences qui n’en sont pas et des silences qui le deviennent. Il y a des bouts, des morceaux, des copeaux, des débris de silence, des silences en lambeaux, des atomes, électrons, poussières, nanoparticules de silence. Il y a des silences à la morgue, des silences à la coque, des silences sur le plat, des silences brouillés, floutés, faussés, mal transmis, réécrits. Des palimpsestes de silence. Il y a des silences venus en nombre, en catimini, des silences en ombres chinoises, des silences marchant sur des œufs. Des silences assourdissants, des silences manquant de style, de classe, des silences sans gêne, des silences en toc, bon chic bon genre, en simili-silence, des silences de contrefaçon. Il y a des silences en goguette, des silences en embuscade, en équilibre incertain, des silences funambules, des silences levés du pied gauche, des silences de Charybde en Scylla.

En voici d’autres qui avancent à visages couverts, des silences tirant dans l’ombre les fils de pantins élus au suffrage universel. Et il y a des silences partis sans laisser d’adresse, des clones de silence, des OPA sur le silence, des silences mis aux enchères, des silences de premier plan, des silences en voie d’extinction. Il y a même des silences dont vous êtes le héros. Des silences de saison, des silences de raison, des trésors de silence, des silences d’exception, des silences mais comment tu fais.

Il y a des silences qui n’ont rien à dire, des silences qui ont déjà tout dit, des silences qui préfèrent s’asseoir parce que trop c’est trop, des silences qui préfèrent se dresser parce que trop c’est trop. Voyons un peu les silences totalement à l’ouest, en orbite, les silences panoramiques, les silences comiques, les silences paranoïaques, les silences sans voix, qui ne pipent mot, et les silences qui feraient mieux de se taire. Il y a. Oui. Des silences privés de toute noblesse d’âme, des silences d’une aigreur, d’une cruauté, d’une laideur, on ne vous dit que ça, des silences de dernière minute, des silences trafiqués au montage.

Il y a des silences qui marchent main dans la main, des silences qui avancent en pleine lumière. Il y a des silences dans l’air du temps, des silences dans le sens du vent, des silences tête en l’air, des silences dans le poison qu’on respire, des silences qui vous retiennent à dîner, à méditer, à rêver, qui vous retiennent à vivre. Des silences en veux-tu en voilà. Il y a aussi. Il y a. Des silences en détention, placés à l’isolement, des silences libérés sur parole, des silences en béton armé, des silences à marée basse, des silences insonorisés, ignifugés, des silences ayant fait fortune dans le non-dit, des silences sans sucre ajouté, des silences saucissonnés, des silences commis d’office, des silences de parloir, de train-couchette, des silences : emballé c’est pesé, des silences d’innocents livrés aux fauves ,des silences plaidant coupable, des silences en filigrane, en surface, des superlatifs de silence, des silences implorant des pardons, des silences qui n’ont plus de nom, mais des numéros nourrissant des bases de données, silencieuses et glaciales.

Il y a. Des silences réunis en conclave, des silences en tête-à-tête, en conciliabule, des silences friands de bruits de couloir, des silences à l’autre bout du fil, des silences éventés, des silences en instance de divorce, affiliés au RSI, des silences vivant du RSA, des silences vivant avec moins que ça, des silences de moins que rien, des silences criant famine. Des silences qu’on ne veut pas voir en face, des silences atteints de cécité, des silences qui ne donnent plus signe de vie. Il y a des silences d’avant les bombes, des silences noyant les tombes, des silences passés ad patres. Des silences jamais revenus d’entre les morts.

Des silences avant la magie, des silences après Mozart, des silences pendant l’entracte. Il y a. Il y a des silences bouche bée ou bouche cousue, des silences ayant donné leur langue au chat, des silences extatiques, frénétiques, des silences perplexes, des silences bon public, des silences en partance, des silences en partage, des silences de bric et de broc, des silences extorqués. Il y a des silences complices, des silences les yeux dans les yeux et il y a des silences passés maître en duplicité, des silences à abattre, des silences à combattre, dynamiter, pulvériser. Des silences à choyer, chérir, protéger. Il y a des silences gratuits, ceux qui n’ont pas de prix, des silences en solde. Il y a les silences payés pour ça et ceux qui ne paient rien pour attendre. Il y a de soi-disant silences, des silences relatifs, de réputation, des silences sur commande, satisfaits ou remboursés, des silences compulsifs, des silences charismatiques, des silences à vomir, des silences if you want to, des silences reconnus comme tel, des silences privés de dessert, des silences sans terminus, des silences dans le journal, dans le journal de Claire Chazal, et, dans l’hémicycle déserté, des silences de députés brillant par leur absence. Il y a des silences bleus, saignants, à point ou trop cuits, et des frites à emporter. Des silences qui n’en reviennent pas de leur chance, avec du ketchup, please. Des silences calculés, remâchés, des silences sens dessus dessous, mal digérés, des silences impromptus, mis en perspective, des silences sans escale, insoupçonnés, des silences rougissant de honte, frappés de mutisme, des silences censurés, gênants, entendus, consentis, exaltants, déroutants, des silences forcés, des silences de repli, des silences pareils à des plaies que rien ne cicatrice, des silences toxiques, des silences arsenic, des silences de destruction massive et des silences ayant perdu le Nord, le Sud et tout le reste. Aussi des silences racontés, répétés, ressassés, transformés à l’envi, des silences sensés, des silences censés savoir ce qu’est le silence, des silences qui nous écoutent, nous scrutent, nous épient, nous calculent. Des silences qui en cachent d’autres, lesquels en appellent d’autres encore et, parmi ces derniers, il y a ceux qui répondent et ceux qui se taisent.

Il y a des silences de pleine lune, des silences d’étoile filante, des silences de Voie Lactée, des silences quantiques, des cantiques du silence. Il y a, je vous jure que si, des silences forçant l’inspiration, forçant l’admiration, des silences forçant des barrages. Des silences promis, des silences de compromission et des promesses de silence. Il y a des silences absolus, décomplexés, des silences d’insomnie, des silences m’as-tu vu, des silences t’ont-ils ôté ta toux, des silences qui passent inaperçus, des silences chapeaux pointus. Des silences c’est pour mieux te manger, mon enfant. Il y a les silences qui s’échangent, les silences qui s’achètent, ceux qui se donnent et ceux qui se prêtent, et ceux qu’il faut rapporter à la consigne après usage. Des silences qui passent les bornes, des silences de peu de foi. Des silences entre copains, autour d’un bon feu de joie, des silences touchant au cœur des choses, des silences d’oiseaux en plein vol.

Des silences d’oubliettes, des silences à chaque coin de rue, des silences jetés à la rue, des silences qui font la manche, des silences qui font la pute, des silences qui font la différence, des silences qui font dans l’ignorance, la manigance, le grand-banditisme institutionnalisé. Des silences un-deux-trois soleil. Il y a des silences qu’on garde jalousement, ceux qu’on attend, ceux qu’on espère, des festins, des orgies de silence, oui. Oui. Et puis. Il y a. Des silences de quai de gare, des silences passant sous des tunnels, des silences de promiscuité, et des silences de villes mortes, d’usines désaffectées, des silences ayant tout laissé, tout abandonné, des silences de solitude sourde, de lassitude, de déréliction. Des silences d’état-major. Des silences après quoi plus rien ne repousse. Des silences qui ne dorment plus que d’un œil. Des silences que plus personne n’entend. Des silences qui n’auront pas le bon Dieu sans confession. Des silences craignant pour leur vie. Des silences d’ici et d’ailleurs. Des silences d’ici et maintenant. Des silences stratosphériques, des silences en profondeur, des silences en apparence, superficiels, qui font semblant, des silences d’apnéistes. Il y a des silences de textes sacrés, des silences ésotériques, des silences se réunissant à huis-clos. Des silences d’hommes et de femmes en prières, d’hommes et de femmes en pleurs, des silences d’enfants disparus, massacrés, rayés de la liste des vivants. Des silences à vous refiler la nausée. Des silences à venir, des silences d’une tristesse, des silences d’une seule traite, des silences en conscience. Des silences d’isoloir, des silences comminatoires, de Damoclès ou de Tantale, des silences qui perdent espoir, des silences de commisération.

Il y a. Il y a aussi. Des silences rien qu’entre nous.

Des silences de salle d’attente, des silences de scanner, des silences de médecin. Il y a des silences de pacotille et des silences de luxe, des silences sur mesure, achetés chez le tailleur, des silences d’orfèvres, des silences à vingt-sept carats, des silences roulant en Mercedes-Benz, des silences d’opérette, des silences d’apparat, des silences de confort dans lesquels on se vautre, des silences de sirène auxquels on ne reste pas sourd, des silences qui s’appellent reviens, des silences démesurés, des silences entre les mots, entre les notes, des silences entre parenthèses, des silences le cul entre deux chaises, des silences inspirant des discours, des silences comme sujet de thèse, des silences peuplant le vide, des silences vidant le trop plein, des silences passés sous silence.

Il y a des silences de mouche, de rat, de loup, de chien, des silences pendus haut et court, des silences de chaises électriques, des silences encagoulés. Il y a des silences où passent des anges, des silences cosmiques. Des silences d’avant l’orgasme. Des silences d’après le déluge. Il y a des silences ne manquant pas d’humour, des silences entre la blague et le rire, des silences après une bad joke, des silences à double ou triple fond, des silences en série, des rafales de silence, des silences de fusillés, et des silences tu verras tu verras, des silences tout recommencera. Des silences noirs comme des nuits blanches, des silences plein de bruits et de fureur, des silences à ne plus savoir qu’en faire, la bouche pleine de silences, des silences yeux d’armes à feu, des silences à qui on ne la fait pas, vraiment pas, des silences de crépuscule, des silences de soleil couchant, des silences pousse-toi de là que j’y mette. Aussi des silences comme un gant jeté en pleine face. Il y a des silences obsolètes, hors-service, bons pour la casse, des silences classés secret défense.

Mais ce n’est pas tout, il y a des silences d’océan de plastique, des silences de désert en marche, des silences de banquise partant en jus de boudin, d’écosystèmes partant en couilles, des silences de marée noire, des silences E400 machin chose, des silences d’industries pharmaceutiques, des silences de liasses sonnantes et trébuchantes, des silences de fabricants d’armes, des silences de gaz sarin et de napalm. Une chance, il y a des silences comme des baisers, comme des caresses, comme des silences d’amour. Il y a des silences en substance, des silences en puissance, mais aussi des silences rentrés, ravalés, des silences de révolte qui gronde, grouillant de ressentiments, des silences piétinés par le mensonge, des silences épris de liberté et de justice, des silences qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Des silences de bon aloi, de mauvaise foi, de réputation douteuse, des silences de monologue intérieur. Il y a. Il y a. Il y a des silences de ministres, des silences de multinationales, des silences de lobbyistes, des silences d’empoisonneurs connus de tous, des silences exfiltrés, passés entre les mailles du filet. Des silences de cerveaux disponibles, des silences de Panurge, des silences têtes basses, des silences détournant le regard, des silences de têtes de poissons morts. Il y a des silences de dessous de table, des silences de collusion, des chantages au silence, des silences de passe-droit, des silences d’attaché-case passés d’une main à l’autre, remplis de petites coupures, des silences escortant des silhouettes en manteau de vison, des silences réservés aux plus hautes sphères, des silences qui amassent, qui ramassent, qui entassent, des silences de comptes off-shore. Des silences condescendants, l’empathie connait pas, des silences aériens, lointains, contents de leur sort, des silences ravigotés, rassasiés, des silences j’ai la peau du ventre bien tendue, des silences qui ne se séparent jamais des dents longues de leur sourire.

On a prélevé des soupçons, des pincées, des lichettes de silence et on a lutté contre des silences carré d’as, des quintes flush de silence, des complots du silence, des silences rhétoriques, algébriques et ça fait un grand bang quand on franchit les murs du silence. Il y a. Il y a des. Des vœux de silence, des silences allant seuls, des monstres de silence, des silences de foire, de Saint Glinglin, des silences de linceul, des silences avortés, morts nés, frappés d’apoplexie, des silences asphyxiés et des liens, des nœuds, des chaînes de silence, des entraves, des camisoles de silence. Des silences qui disent oui, des silences qui disent non, des silences Jacques a dit et des silences qui disent non une deuxième fois. Il y a des silences ça tourne, des silences qui n’ont pas bien appris leur texte, des silences taiseux ou rusés, ou bien usés jusqu’à la corde, taciturnes, rapiécés, parodiés, régurgités, des silences estropiés, répudiés. On trouvera aisément des silences kafkaïens, des silences bureaucratiques, des silences alambiqués, assermentés, des hiérarchies d’un silence écrasant, des silences de cassation, des silences de petits chefs, des silences rappelez la semaine prochaine, des silences nous sommes au regret de vous informer que.

Il y a des silences expectatifs et des silences qui se pressent, des stars internationales du silence et des silences restés sur la touche. Des silences terre à terre, conformistes, revanchards, des silences qu’on laisse à d’autres, des silences de guerre lasse, d’après le marchand de sable et des silences de pissenlits mangés par les racines, des silences de plomb changé en or, des silences à l’unisson.

Des silences de Narcisse se mirant dans l’eau du ruisseau. Des silences venus incognito et que personne ne remarque, invisibles à l’œil nu. Il y a des silences durant depuis des lustres, donc depuis trop longtemps, des silences cadenassés, cryptés, des silences comme des fardeaux, reçus en héritage, et des silences qui sont si bons qu’on en redemande, des silences en or massif, des silences en vrac, des silences placés en gage, il y en a même qui sont cotés en bourse. Des silences d’occasion, de circonstance, condamnés par contumace, des silences vivant par procuration, des silences sans queue ni tête, des silences qui n’ont vraiment aucune conversation, des silences passanducoqualanisés. Il y a aussi des télescopages, des carambolages, des enchevêtrements, des montagnes, des tonnes, des foules de silence, des silences en liesse, des meutes, des hordes de silence, des silences qui se ramassent à la pelle, des torrents de boue et de silence. Il y a des vrais-faux silences, des silences qui ne jouent pas franc-jeu, des silences qui passent ensuite, des silences qui passent après, des silences qui n’auront jamais leur tour, des silences qu’on passe à la trappe, des silences transfuges, apatrides, renégats, réfugiés, des silences clandestins, des silences sans destin, des silences de résistance, des silences en exil, des silences déportés, jamais revenus, des labyrinthes de silence, des silences en cul-de-sac, des bloody fucking silences, buddy ! Des raccourcis vers le silence, des silences dont on nous rebat les oreilles. Des silences, des silences post-sismiques, post-apocalyptiques, d’Hiroshima, mon amour, des silences de train sans retour, des silences de chambre à gaz, des silences qui imposent le silence. Il y a des silences deux points ouvrez les guillemets, des silences d’exclamation, d’interrogation, des silences en points de suspension, qui traînent de la patte, des silences promenés en laisse, des silences à jambe de bois, qui cherchent leurs chiens, des silences n’ayant ni Dieu ni Maître, des silences radio, des silences Made in Heaven, des silences qui papotent, des silences qui complotent, des silences qui gigotent, qui gigotent encore, des silences qu’il faut donc achever, des silences planifiés de longue date, des silences qui attendent Godo, des silences à la Buster Keaton, des silences frappés au coin du bon sens, des silences de sans-papier, des silences au faciès, des silences qui tournent au vinaigre, des silences de clown triste. Des silences à tirelarigot, à la sauce gribiche, à la mode de chez nous, des silences à la va comme je te pousse. Il y a, et il y a des germes, des graines, des pousses de silence, des forêts de silence, des potentiels de silence. Il y a des silences où l’on s’enlise, des silences où l’on s’attarde, des silences qui vous détruisent, des silences qui nous réjouissent. Il y a des silences qui passent à table, des silences affables, des silences qui jouent les balances, des silences armés jusqu’aux dents, coupant comme des rasoirs. Il y a des silences qui ne veulent plus en finir, des silences muselés, condamnés, réduits au silence, Des silences qui inspirent, qui animent, qui transportent. Des silences qui renaissent de leurs cendres, prêts à chanter et à vibrer.

Il y a les silences que je n’ai jamais dits, les silences que je n’ai jamais tus, jamais susurrés, les silences dont je n’ai jamais rien su, les silences que je n’ai jamais confiés, repris, partagés, endurés. Les silences que je n’ai jamais mis au jour, jamais ensevelis, les silences que je n’ai jamais voulus, les silences qui ne me veulent que du bien et que j’ai du mal à atteindre. Il y a le silence du matin, du jour, du soir, le silence de la nuit, le silence du sommeil. Le silence qui rêve en silence. Le silence de la patience, le silence de l’espérance, de l’enfant qui dort, le silence de l’espoir à ne jamais remettre au lendemain, le silence du cœur qui chante, le silence qui viendra après mes mots, des mots qui me verront crever avant que je me taise.