Le cas Léonard Baratier

7 mars 1935

Le dénouement est proche. Demain, je me lèverai tôt. Husquin nous conduira, les frères Abline et moi. Contre les indications du docteur Loiseau, Brigouleix a insisté pour être du voyage. « Si mon cœur lâche en route, ce sera la volonté du Tout-puissant », a-t-il précisé, ajoutant qu’il préfèrerait que ce soit au retour. Une heure pour aller, une heure pour revenir. Là-bas, ça ne durera pas longtemps, mais aucun de nous ne veut manquer ça. Aux premières lueurs de l’aube, à la porte de la prison donnant sur la petite place, nous verrons apparaître la silhouette massive, à demi bossue, de Léonard Baratier. A cause de la corde nouée autour de ses pieds et ramenée dans son dos pour lui maintenir les bras, il avancera à tous petits pas, serré de près par deux agents, jetant autour de lui de sinistres regards en lame de couteau, affichant la grimace béante, hideuse, de son bec-de-lièvre. Je me demande s’il s’en sera remis à Dieu par la confession et la repentance, mais l’aumônier, homme doué d’une infinie patiente, marchera dans son sillage, prêt à le soutenir jusqu’à la toute fin. La guillotine se dressera un peu plus loin et Baratier ne la regardera qu’une seule fois avant de baisser les yeux. Je ne sais s’il essaiera de se débattre, rendu furieux par la cruauté de ses derniers instants, ou s’il n’aura plus la force de rien, à demi conscient, ivre peut-être de son dernier verre de vin, étourdi par la fumée de sa dernière cigarette. Tenus à l’écart, sur les côtés de la place, avec la foule des curieux, nous l’observerons froidement avoir un mouvement de recul face à la planche se dressant devant lui et sur laquelle les assistants du bourreau le sangleront solidement avant de l’incliner horizontalement et de le glisser vers l’avant jusqu’à pousser son énorme tête entre les poteaux, à la verticale du couperet.

Depuis la fenêtre de ma chambre, où je m’installe pour écrire, la vue surplombe les premières habitations du village, l’église et les ruines du vieux château tout caparaçonné de lierre. Il y aura bientôt un an que je loue cette maison, dans les hauteurs, un peu à l’écart du village de Lyvette-sur-Chambron. Homme discret, appréciant ma tranquillité, je ne fuis pas pour autant la compagnie de mes semblables, sans lesquels le romancier que je suis serait bien peu de choses. Lyvette-sur-Chambron est un petit village tranquille. J’y me suis senti bien accueilli par la plupart des gens. Certains étaient un peu méfiants au début, mais je ne suis pas non plus homme à accorder ma confiance à l’emporte-pièce. Le café tenu par les frères Abline est le point de rassemblement des figures locales et j’y ai vite pris mes habitudes, lié peu à peu connaissance avec tout le monde, répondu aux questions des curieux, répétant que Paris m’était brusquement monté à la tête, à la manière d’un verre de mauvaise liqueur, que j’aspirais au grand air de la campagne et souhaitais me consacrer sérieusement à mon nouveau roman. Husquin m’avait répondu que je tombais à pic parce qu’on n’avait pas encore d’écrivain à Lyvette-sur-Chambron. On a vite sympathisés lui et moi à la faveur de parties d’échecs arrosées de Cointreau. Rien de tel qu’un sain affrontement pour opérer des rapprochements cruciaux. Brigouleix, instituteur à la retraite, bon vivant, à l’embonpoint assumé, est moins accessible que la plupart, mais sa culture et sa connaissance approfondie des Romantiques me l’ont rendu très précieux. Nous avons eu l’un avec l’autre de  passionnantes conversations au cours de nos promenades, partis à la pêche ou pour cueillir des champignons, avec Husquin, qui connaît les meilleurs endroits et qui finit toujours par nous attirer chez lui pour boire un coup, annonçant à sa femme qu’on est retenus à dîner pour savourer sa fameuse omelette au lard fumé et aux girolles.

J’avançais bien sur mon roman, au cours des premiers mois, ancré dans une saine routine, faite de travail et de  camaraderie. Brigouleix et Husquin voulaient que je leur raconte, mais je suis un peu superstitieux en la matière. Ça ne me paraît pas prudent de dévoiler les ressorts d’une œuvre en cours. Je leur ai donc ai proposé de lire l’un de mes romans précédents. Husquin n’est pas lecteur, mais Brigouleix n’a pas tari d’éloges à propos de La Main de Fer, de très loin celui que je regrette le moins d’avoir écrit. Nous étions justement en train d’en discuter au cours d’une balade en forêt, trois mois après mon arrivée, quand je vis Léonard Baratier pour la toute première fois. Je ne suis pas facilement impressionnable, mais rien ne m’avait préparé à une telle rencontre, personne n’ayant jamais fait allusion à lui en ma présence. Il avait certainement cessé depuis longtemps d’être un sujet de conversation. Qu’aurait-on pu dire de plus ? Il vivait en ermite au fond des bois dans une vieille cabane de planches et de tôles, ne se montrait jamais au village, sauf à de très rares exceptions. Les enfants le surnommaient « Grand-Bossu », du fait de son épaule droite toute déformée, plus haute que la gauche, parfois aussi « Gueule de mort » en raison d’un bec-de-lièvre d’une telle énormité que la lèvre supérieure disparaissait entièrement dans sa narine droite.

Nous tombâmes sur lui par hasard, dans la forêt, au détour d’un sentier. En pleine conversation avec Brigouleix, je manquai de peu le heurter, agenouillé comme il l’était au milieu du chemin, occupé à gratter le sol à mains nues. Je laissai échapper une vive exclamation et, avant même qu’il ne se redresse de toute sa hauteur et que je ne croise son regard sinistre, je me rejetai en arrière afin d’échapper à l’odeur épouvantable attachée à sa personne. Une fois debout, haut comme une toise dans son grand manteau sombre, avec sa longue chevelure crasseuse, d’un noir luisant, il me fixa d’un air féroce, rendu plus effroyable par la déformation de sa bouche, trou béant au milieu de sa large face couverte d’une barbe anarchique, clairsemée, faite de longs poils cendrés. Il dut bien ressentir la puissance de mon effroi, car je reculai encore d’un pas à la vue des muscles saillants de son énorme cou et de ses mains grosses comme des battoirs. Piqué au vif par ma réaction d’horreur, il aboya à mon intention une suite de mots qui échappèrent à mon entendement. Je me souviens parfaitement m’être dit que nous étions loin de tout, Brigouleix et moi, et qu’il aurait pu nous arracher la tête, chacun notre tour, d’une seule calotte bien placée. J’avoue que c’était vite le juger sur son apparence monstrueuse, mais c’est ce que j’ai éprouvé l’espace de quelques secondes, le sentiment d’être totalement à sa merci. Par chance, Brigouleix avait été jadis son maître d’école et il s’exclama : « Bien le bonjour, Léonard ! ». Celui-ci parut se radoucir, produisit un mouvement rapide d’avant en arrière avec le haut de son corps, en émettant une série de chuintements odieux que je parvins à traduire par : « Bonjour, monsieur Brigouleix ». D’un geste vague en direction du sol, mon acolyte lui demanda ce qu’il était en train de faire et Baratier désigna fièrement la musette pendue à son épaule, annonçant : « Acheticots pour l’pêche » d’un ton joyeux contrastant avec son insistance à me dévisager d’un air de murène mal luné. Afin d’illustrer ses propos, il plongea sa grosse main au fond de sa besace et en ressortit une pleine poignée de lombrics qu’il crut bon d’agiter vivement sous notre nez, en ricanant : « Y’en a bons acheticots pour l’pêche, z’en voulez ? ». Formulée de manière un peu agressive, la question nous embarrassa fort, Brigouleix et moi. Se contenter de répondre par la négative, en le remerciant de sa délicate attention, n’était pas une solution valable, d’autant moins après qu’il avait répété : « Z’en voulez ou quoi ? ». Je remarquai une forme d’inquiétude sur le visage de l’ancien maître d’école, mais il s’avança d’un bon pas, s’exclama que c’était très généreux de sa part et, plaçant ses deux mains devant lui, il précisa : « Je vais en prendre pour mon ami et moi, nous avions justement l’intention d’aller à la pêche en fin de journée ! » Baratier produisit un long gloussement de satisfaction, remua la tête d’avant en arrière, les yeux écarquillés de bonheur, et déposa la poignée de vers de terre entre les mains de Brigouleix. La rencontre prit fin là-dessus, Baratier parut soudain avoir oublié notre présence, il s’agenouilla, s’affairant à gratter le sol, et nous pûmes reprendre notre chemin, sains et saufs, aimerais-je préciser, la minute écoulée en sa compagnie, m’ayant convaincu de l’instabilité, voire de la dangerosité, de l’individu. Quand nous eûmes mis une certaine distance entre nous et lui, Brigouleix m’en brossa rapidement le portrait, non sans une tendance très marquée à l’apitoiement, allant même jusqu’à estimer que Baratier ne serait jamais une menace pour personne, pourvu qu’on le laisse en paix, ce pour quoi il avait choisi de vivre à l’écart, dans la forêt, tout au fond du vallon, quelque part sur la rive gauche du Chambron. N’était le malaise puissant que j’avais ressenti en sa présence, je n’avais pas assez d’éléments pour me permettre de réfréner l’optimiste de Brigouleix et je le laissai me dire l’histoire d’un petit bâtard bossu, défiguré, élevé et battu par une mère ivre du matin au soir, victime des brimades et du cynisme de ses camarades d’école. Dans l’adolescence, sa taille et sa force ne lui avaient même pas épargné les moqueries, les quolibets, les crachas, les jets de crottes de chiens. S’il lui arrivait de réagir, poussé à bout, il ne s’en prenait jamais aux autres, mais seulement aux objets, aux éléments matériels se trouvant à sa portée, ou bien il se jetait contre les murs, au travers des portes, qui se dégondaient, s’éventraient sous l’impact. Même s’il ne faisait aucun doute qu’il était idiot et inculte, Brigouleix avait cette intime conviction qu’une flamme intérieure animait Baratier et le maintenait à l’abri du mal. Toutes ces années, une évidente grandeur d’âme lui avait permis d’endurer les pires tourments sans avoir jamais lever la main sur qui que ce soit.

Or, parfois, il en va des plus solides convictions comme des plus hautes dunes, bâties sur du sable, susceptibles d’être balayées par le premier ouragan venu. En novembre dernier, près de quatre mois après cette rencontre, Brigouleix est tombé de très haut, ce n’est pas peu dire. Un soir, Geneviève Rousseau, la fille aînée de ses voisins les plus proches, ne rentra pas pour dîner. Passé minuit, fous d’inquiétude, les parents firent appeler les gendarmes de la brigade la plus proche, à vingt kilomètres. Un premier véhicule arriva dans la nuit au domicile des Rousseau, le capitaine Pierre Baudry à son bord, trentenaire dynamique, qui prit la situation très au sérieux, fit appeler d’autres agents et ordonna aux trois hommes qui l’accompagnaient de réveiller tout le village et de réclamer le secours de tous les volontaires pour passer la forêt au peigne fin. Avant le lever du soleil, accablée par l’attente sordide, l’incertitude abominable, la famille Rousseau vit que chacun s’était mobilisé et réuni sur la place de l’église. Femmes, hommes, enfants, vieillards, tout le monde était là, les chiens aussi. Le capitaine Baudry apparut à une fenêtre, au premier étage de la mairie, et prit brièvement la parole d’une voix haute et ferme, nous remercia tous d’être là et nous invita à la plus grande prudence. « Cherchez bien, soyez attentifs ! nous dit-il. Mais, surtout, gardez toujours un œil les uns sur les autres, jamais plus de cinq mètres de distance pendant la battue, un arbre peut cacher autre chose que d’autres arbres ! Hier, à seize heures trente, Geneviève a quitté le domicile de sa tante, à Pluque-sous-Chambron, à cinq kilomètres en aval. Elle aurait dû être rentrée avant dix-huit heures. Nous connaissons le chemin qu’elle emprunte habituellement et nous allons plus précisément ratisser cette zone. » A ces mots, un agent apparut à ses côtés et déplia une carte du canton le long de la façade de la mairie. A la pointe d’une longue baguette, dont il s’était munie, le capitaine Baudry délimita un large périmètre dans la forêt, entre Pluque et Lyvette, sur la rive droite du Chambron, une zone de près de cinq cents hectares, faite de parties très denses en végétation, parfois accidentées, surtout aux abords de la rivière, avec des rochers et des cavités plus ou moins importantes. Dans la foule, tout autour de moi, je perçus des échanges, des exclamations, des certitudes toutes faites. On ne savait pas encore si on aurait besoin d’un coupable, Geneviève Rousseau était peut-être hors de danger, mais on avait déjà un bouc-émissaire à portée de main, qui vivait seul au beau milieu de la zone de recherche. Brigouleix, qui se tenait près de moi, avait eu un mouvement de recul, un violent sursaut intérieur. Soudain, il s’agrippa à moi, portant son autre main à son cœur, le teint livide. Je le retins comme je pus, pliant les genoux pour amortir son effondrement. Un cousin des frères Abline se précipita pour me prêter main forte tandis que j’appelais à l’aide le docteur Loiseau, qui se trouvait quelque part sur la place. Quelques semaines plus tôt, Brigouleix avait subi une première alerte, une douleur assez aiguë dans la poitrine, dont il avait voulu ensuite minimiser l’importance, haussant les épaules à l’évocation de son père, mort d’un arrêt cardiaque. « Il me faudra bien mourir de quelque chose », nous avait-il dit, à Husquin et moi, au cours d’une visite. Pendant une quinzaine de jours, il s’était tenu tranquille, alité, en compagnie des œuvres complètes de Balzac, bien résolu à se conformer aux instructions du docteur Loiseau, mais, assez vite, ses vieilles habitudes avaient repris le dessus et nous le vîmes de nouveau fumer la pipe, boire de bon cœur et manger comme quatre.

Cette fois, ce fut un infarctus, mais, à croire que les vieux instituteurs fumant la pipe et porté sur le Cognac ont la vie dure, il en réchappa vivant et resta à l’hôpital au-delà du terme de l’instruction de l’affaire Baratier, qui fut rondement menée par le juge Jocelyn et qui ne dura, en fait,  que très peu de temps, le coupable présumé étant déjà derrière les barreaux.

Ce matin-là, au cours de la battue, on retrouva Geneviève Rousseau, non loin de la berge du Chambron, dissimulée entre des rochers, dans sa robe déchirée, et grossièrement recouverte de feuilles mortes, défigurée, le crâne fracassé à coups de pierre. Donnant suite aux soupçons du village tout entier au sujet de Baratier, le capitaine Baudry fit encercler le baraquement de planches et de tôles par une troupe d’hommes en armes, qui délogèrent le suspect, ivre mort et pleurnichant, un lambeau de la robe de Geneviève roulé au creux de son poing.

Le lendemain, quand il eut, dans la mesure du possible, retrouvé ses esprits, Baratier jura, répéta ne plus se souvenir de rien, campa sur ses positions jusqu’à son procès et au-delà, clamant son innocence, en dépit des preuves matérielles, le sang retrouvé sur ses mains et ses vêtements, le morceau de robe, ainsi que le pendentif de Geneviève découvert dans une blague à tabac à l’intérieur de sa cabane. Si, à ce stade des constatations, il avait pu subsister le moindre doute dans l’esprit des jurés, le témoignage de Sophie Lemaître, très proche amie de la victime, acheva de mettre tout le monde d’accord. Trois ou quatre mois avant le meurtre, elle avait accompagné Geneviève voir sa tante à Pluque-sous-Chambron. A l’aller, Baratier les avait suivies de loin pendant quelque temps. Sophie avait pris peur, mais Geneviève lui avait dit en avoir l’habitude, allant jusqu’à préciser que Baratier l’avait déjà abordée par deux fois, avec un bouquet de fleurs sauvages et une poignée de vers de terre. Je me souviens des exclamations d’épouvante qui s’élevèrent dans le public de la salle des audiences après que Sophie avait répété à la barre ce que Geneviève lui avait dit à propos de Baratier : « Oh, il faut savoir le prendre, il n’est pas si méchant que ça ».

La famille Rousseau est anéantie. J’ai peu connu Geneviève, une gamine de quinze ans, qui était pleine de vie, mais je les connais tous un peu et je sens, je sais, que les gens d’ici ne se relèveront jamais de ce drame, marqués à jamais. L’exécution de Léonard Baratier n’y changera rien.

Pourtant, je me lèverai tôt demain. Husquin nous conduira. Brigouleix sera des nôtres. Nous observerons froidement.

 

14 mars 1935

Brigouleix est passé me voir hier, avec sa canne. Nous ne nous étions pas revus depuis l’exécution de Baratier, il y a près d’une semaine. Je crois que ça l’a secoué bien plus qu’il ne voudrait l’admettre. Comme il pénétrait dans le salon, ses jambes se sont presque dérobées sous lui, mais, par chance, je me tenais juste derrière lui et j’ai pu le soutenir pour rejoindre le fauteuil le plus proche. Une fois installé, il s’est plaint de manquer de souffle, maugréant qu’il n’aurait jamais dû monter jusqu’ici à pied. « Avec mon pauvre vieux cœur, ce n’était pas raisonnable, mais j’avais envie de vous voir », a-t-il avoué. Je lui ai proposé un thé pour l’aider à se remettre et j’ai disparu à la cuisine pour tout préparer. Quand je suis revenu, il s’était assoupi. Déposant le plateau sur la table basse, je me suis assis en face de lui et je l’ai longuement observé, dénombrant, détaillant, les plis et les rides de son visage, l’épaisseur molle de ses bajoues, la complexion luisante de son crâne dégarni et le ridicule détonant de ses rouflaquettes, la touffe de poils raides et noires couronnant le vilain poireau au coin de sa narine gauche. J’ai regardé aussi ses longs doigts parcheminés aux ongles impeccables et les grosses veines violettes sur le dessus de ses mains, qu’il avait posées en travers de son énorme panse d’homme trop bien nourri. Quand il s’est mis à ronfler, je n’ai pas pu en supporter davantage. Je me suis levé et je l’ai brusquement secoué par l’épaule en m’écriant : « Brigouleix ! Brigouleix ! » Le pauvre vieux chose a produit un formidable sursaut dans son fauteuil. « Ah, diable, mon ami, qu’est-ce que… » a-t-il commencé à dire, mais il a dû voir quelque chose de terrible dans mon regard tandis que je le dominais, emprisonnant son épaule dans l’étau de ma main droite et pesant sur lui pour l’enfoncer dans le fauteuil. « Vous me faites mal, mon jeune ami, vous… » a-t-il dit sans achever sa phrase, portant la main à sa poitrine en grimaçant. Je ne voulais surtout pas en perdre une miette, je désirais sentir de près les derniers instants de sa vie. Comme à chaque fois, j’ai éprouvé ces instants infimes où tout se joue, où tout bascule, le seuil entre la vie et la mort. J’ai placé mon autre main sur son autre épaule pour le maintenir fermement, allant jusqu’à m’assoir sur lui, à califourchon, plongeant mes yeux dans les siens, et je lui ai dit ce qu’il avait besoin d’entendre avant de mourir, ou plutôt ce que je désirais ardemment qu’il apprenne avant de crever sous moi comme l’énormité bouffi d’orgueil qu’il aura été toute sa vie, confi dans sa tranquillité et ses certitudes rances : « C’était moi pour la petite Rousseau ! » Avant que le cœur ne lâche, un hoquet de terreur a grimpé dans sa gorge. Sa vieille main, qui s’était vainement agrippé à mon avant-bras, est retombée sans force sur l’accoudoir. Je me suis levé et j’ai fermé les yeux pour graver dans ma mémoire ce que j’étais en train d’éprouver. Un sentiment de toute-puissance revigorant. C’est un fait, je ne peux pas me mentir à moi-même, je suis devenu un bien meilleur écrivain depuis que j’assassine.

Comme à chaque fois, j’ai pris tout mon temps, me suis glissé dans la peau de l’homme sympathique, fiable, et ils m’ont adopté, m’ont accueilli à leur table, m’ont présenté leurs fils et leurs filles. Plus qu’un étranger intégré, je suis devenu leur ami et ils ont cru que je les considérais comme tel, mais je ne suis pas le genre d’homme qui a des amis. Je n’ai pas de cœur, c’est une chose que j’ai accepté depuis longtemps. Tandis que je buvais leur vin, que je mangeais leur pain et leur fromage, tandis que nous discutions, que nous riions de bon cœur, je travaillais en sous-main, je décortiquais leurs manies, leurs habitudes, leurs mesquineries, j’enregistrais chaque détail. Mon métier d’écrivain les a amadoués. On m’a toujours pris pour un gentil rêveur, délicat, empathique. J’ai œuvré paisiblement à créer tous ces liens, enregistré et attendu. Comme beaucoup de gens au village, j’ai très vite su que Geneviève Rousseau rendait invariablement visite à sa tante, tous les samedis après-midi, empruntant le même chemin dans la forêt, sur le territoire de « Grand-Bossu ». Pendant plusieurs semaines, je me suis longuement familiarisé avec ce trajet, dans un sens puis dans l’autre, inspectant les environs proches, repérant les endroits propices où je pourrai la surprendre. Je me suis absolument interdit de suivre cet itinéraire le samedi, pour éviter que Geneviève vienne à raconter m’avoir croisé sur le chemin, ce qui aurait pu créer des complications, le moment venu. Cependant, je m’arrangeai souvent pour être chez Brigouleix, voire, mieux encore, chez les Rousseau, quand Geneviève s’en allait ou s’en revenait de chez sa tante, et je sus bientôt qu’elle suivait toujours la même routine et respectait les mêmes horaires.

La partie délicate de mon plan consistait à connaître les habitudes de Baratier. On a tous nos petits rituels, nos partitions personnelles ancrées dans le quotidien, ce qui me paraissait d’autant plus vrai pour un homme vivant seul au fond des bois. Ce n’était un secret pour personne, il avait un vrai penchant pour la gnôle et s’était bricolé un alambic duquel il tirait une eau de vie dont il revendait clandestinement une partie, conservant le reste pour sa propre consommation, dans de grandes bonbonnes stockées à l’arrière de sa cabane. J’avais trouvé un point en hauteur, à quelque distance de chez lui, d’où je pris l’habitude de venir l’épier, prenant garde de rester dissimulé dans un ilot de buissons, avec ma longue-vue. Baratier n’était pas du matin et n’émergeait jamais de son cloaque avant dix heures. Rien de surprenant à ça, tous les dix jours une bombonne de gnôle vide s’ajoutait aux précédentes, derrière la cabane. Il s’occupait une partie de la matinée à rentrer des bûches pour alimenter son poêle à bois, nourrir ses poules, relever les pièges à lapins installés ici et là à quelque distance de sa cabane, puis il engloutissait quelques filets de poisson mariné et quittait son domaine, sa musette en bandoulière, ne revenant que rarement avant la fin du jour, avec sa pêche, du poisson le plus souvent, parfois une écrevisse ou deux. Je restai plusieurs fois assez longtemps après le coucher du soleil, mais je ne le vis jamais ressortir au-delà d’une certaine heure, trop occupé à s’abrutir à l’eau de vie.

Je possédais encore plusieurs flacons de laudanum, conservés de ma période à Béziers, soutirés à un pharmacien de mes connaissances, que j’avais « suicidé » avec brio aux barbituriques. Quatre jours avant le samedi fatidique, je profitai de l’absence de Baratier pour me faufiler dans sa cabane et ajouter un flacon et demi de teinture d’opium au contenu de la bombonne qu’il venait d’entamer, posée au pied de son lit. Je ne restai là-dedans que le temps nécessaire, la puanteur des lieux était telle que je faillis rendre mon petit déjeuner. Tout était sale, branlant, abject.

Le laudanum est un produit très puissant et addictif. Le lendemain, Baratier ne se leva qu’en toute fin de matinée, titubant, se tenant la tête à deux mains. Même chose, le surlendemain et le vendredi. Je sus que je le tenais fermement, sans même l’avoir approché.

Dans l’après-midi du samedi, parti de chez moi, sans repasser par le village, j’ai rejoint le chemin menant à Pluque, qui vient à former un coude proche du Chambron. Je me suis tenu prêt à agir, ganté de noir, dissimulé entre deux pans de roche surplombant le sentier, d’où j’ai  pu voir venir la petite Rousseau. Une seconde, elle était belle, jeune, libre, insouciante. La seconde suivante, elle s’effondrait en travers du chemin, après que je m’étais glissé derrière elle et que j’avais violemment heurté l’arrière de sa tête avec une grosse pierre. Au sol, son corps produisit deux ou trois soubresauts. Je l’attrapai par les pieds, la tirai à l’abri entre deux rochers et achevai de la rendre méconnaissable, abattant plusieurs fois la pierre sur son beau visage. Il fallait que le meurtre passe pour être l’œuvre d’un déséquilibré, d’un homme capable du pire, ce que je ne saurais jamais être aux yeux de personne ici. Je pris soin d’arracher sa robe, d’en conserver un lambeau, lui pris aussi son pendentif, avant de prélevé du sang à l’aide du seringue jusqu’à remplir une petite fiole, juste ce qu’il fallait pour incriminer Baratier, après en avoir répandu sur ses vêtements et sur ses mains, pendant son coma opiacé. Après l’avoir recouvert de feuilles mortes, je ne traînai pas près du corps de Geneviève et m’éloignai du chemin en m’enfonçant dans les hauteurs de la forêt, suivant un itinéraire qui me conduisit en surplomb de la cabane de Baratier, dans mon ilot de buissons. J’attendis que le jour achève de décliner. Novembre était parfait pour ça. Je vis bientôt luire la lueur tremblée d’une bougie derrière la fenêtre de la cabane, puis j’attendis encore que la nuit vienne et grimpe, que le cocktail de gnôle et d’opium ait eu raison de Baratier. La suite a été un vrai jeu d’enfant.

 

17 mars 1935

Ce matin, nous avons enterré Brigouleix. Tout le monde était triste, mais pas vraiment sous le choc, ce n’est pas comme s’il n’avait pas eu droit à un petit rabiot entre deux infarctus, le bénin et le fatal, l’accessoire et le définitif. Cette peine infinie que j’ai pu lire sur les visages de chacun, cette horreur gravée dans les plis des traits, c’est le souvenir de Geneviève, Geneviève qui restera toujours à la fois jeune, belle et brutalement assassinée. Le fantôme de Léonard Baratier sera toujours là à hanter la rive droite du Chambron, son odeur putride flottant à jamais entre les arbres et remontant la combe en direction du village. Ils se sentent coupables, je le sais bien, tous coupables d’avoir permis à Baratier de vivre sa vie comme il l’entendait, bombe à retardement, seul et murissant ses fruits amers, emmuré vif dans les coulisses du passage à l’acte. Je vais rester encore quelque temps par ici, quelques mois, peut-être un an, étudier de près ce que tout ça va provoquer, analyser au mieux les ressorts de l’âme humaine confrontée à l’innommable, synthétiser des formules comportementales. Ils s’appuient sur moi, pensent que je suis des leurs, mais non, je suis seulement parmi eux, à l’origine de leur amertume, de leur chute, de leur destruction. Tout ce beau monde était vraiment trop heureux à mon goût, et il a fallu, ici aussi, que je prenne la conduite des destins, que je les envoie tous cul par-dessus tête basculer dans l’abîme, je voulais les débarrasser de leur gentil petit sourire bien cousu sur leur bouche en cul de poule. Oui, il a fallu que je rende les choses plus substantiellement dramatiques, empiriquement insoutenables. Je ne pouvais pas me contenter de cette paix doucereuse, chaque fois remise au lendemain. J’ai produit une réalité abominable afin de m’en emparer, de m’en nourrir, de la tourner en tous sens entre mes mains pour appréhender toutes les facettes, les subtilités de leur descente en enfer. Sans quoi, où diable aurais-je puisé mon inspiration ?

 

 

 

 

 

 

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Chez Dan

C’était la ville tentaculaire, inexpugnable. La ville sans fin, conquérante, multicellulaire, la ville-tumeur embouteillant l’horizon, géométrique et/ou chaotique, avec ses taudis à perte de vue, cabanes de tôles, chambres à ciel ouvert, ses quartiers chics sous bonne garde, vidéosurveillance, miradors, cerbères robotiques de la porte, avec ses forêts de tours miroitantes se dressant toujours plus haut, ses complexes industriels rugissants, ses cheminées d’usines noyées dans le smog. C’était la ville grinçante et lourde, de métal et de bruits, épaisse, embrumée, jamais muette, avec ses foules, ses frôlements involontaires, ses entassements contraints, ses fenêtres sur cour, ses existences en vis-à-vis, ses nuits de néons, d’écrans géants à chaque carrefour et de vitrines clinquantes.

C’était la Caderousse, ce vieux quartier miteux, relégué, voué à la disparition, pris en tenaille entre les quais du canal 33, au sud, avec ses entrepôts gavés de contrebande, ses bars glauques aux mains des mafias, ses hôtels peuplés de putains transgéniques ayant dépassé la date de péremption, et les excroissances voraces, au nord, du Business Center, ville prédatrice au cœur de la ville tentaculaire, cité de verre et d’émeraude aux appétits exponentiels.

C’était au croisement de trois ruelles oubliées par la modernité, dans ce dédale habité par des familles de ferrailleurs, de métallos, de manœuvres, des ouvriers sans emploi, des hommes et des femmes bafoués, rendus obsolètes par l’arrivée massive des robots, qu’on pouvait retrouver un bon vieux troquet du temps jadis. Chez Dan, c’était le bar des copains, encore fréquenté par toute une faune d’originaux, anarchistes pamphlétaires, jeunes poètes maudits à souhait, vieux plumitifs citant Rabelais, Verlaine, Brassens, musiciens entre deux âges, un violon, deux guitares, Dan à l’accordéon, un joueur de saxo, une clarinette et un piano droit pour qui voulait, installé face au zinc. Chez Dan, c’était du rire, de la joie, des coups de gueule parfois, de l’amour souvent, surtout de l’amour, un esprit de résistance aussi.

C’était le soir suivant la commémoration de la Nuit des Émeutes, longue de quarante-sept jours et de si triste mémoire que personne n’avait le cœur à rire, à boire de bon cœur ou à chanter, y compris les plus jeunes qui n’en avaient pourtant pas été les témoins directs. Par ici, chaque famille avait eu à déplorer la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, fauchés par l’extrême violence de la répression. Beaucoup d’autres avaient été arrêtés, passés à tabac et jetés en prison. Gardés au frais, interdits de visite, privés de procès, étiquetés anarcho-terroristes ou écolo-anarchistes, un grand nombre d’entre eux, n’avaient toujours pas été libérés à ce jour. Tous les autres, les plus indomptables, les plus réfractaires, avaient alimenté les vraies-fausses statistiques du modèle pénitentiaire concernant les accidents mortels survenus en détention. Les chutes du haut d’un escalier, les glissades sous la douche et les intoxications alimentaires, fatales, étaient monnaie courante.

Depuis plusieurs mois,  et même plusieurs années, chacun savait que ç’allait encore craquer. Trop de gens avaient été mis sur la touche et ceux qui parvenaient malgré tout à trouver du travail avaient vu leur salaire réduit de moitié. On avait sucré les retraites, établi de nouvelles grilles de calcul et versé une misère à ceux qui avaient sué sang et eau toute leur vie. La plupart des jeunes n’avaient jamais occupé le moindre emploi. On les voyait traîner, sans perspective, privés de leur dignité, tournant en rond comme des lions en cage. Face aux défis de la transition technologique, et prétextant un contexte de crise depuis des lustres, le pouvoir en place, à la botte des multinationales, avait détricoté les acquis, allégrement piétiné les droits des citoyens et des travailleurs, favorisé les investissements visant à remplacer les hommes par des robots dernier cri partout où c’était possible. L’envergure pharaonique du Business Center et l’importance de ses chantiers d’expansion ne laissaient pas d’alimenter un sentiment puissant d’injustice. Chacun savait ce qu’il en était de l’élite. Ces gens-là ne foulaient plus la terre ferme et vivaient au sommet des tours les plus vertigineuses, dans des palaces en plein ciel, loin au-dessus de la couche de pollution. Ils allaient de tour en tour à bord de leur roboptère personnel, travaillant dans l’une, dormant dans l’autre, participaient à des zénith-parties où il était parfaitement ringard d’arriver en ascenseur, de fabuleuses orgies à mille mètres du trottoir où se tortillait le vulgum pecus.

Ce soir, chez Dan, il y avait peu de monde. Trois tablées de jeunes gens, une demi-douzaine d’habitués, ventousés au comptoir. Les conversations allaient pianissimo et personne n’élevait la voix ou ne partait à rire. Dans un des boxes tout au fond du café était installé un homme d’un âge très avancé, proche de la centaine, doyen du quartier, respecté de tous, admiré par les plus jeunes. Emblématique à plus d’un titre pour l’ensemble des luttes qu’il avait menées depuis son plus jeune âge, le vieux Tarbin n’était plus que l’ombre de lui-même, un vieillard voûté, cacochyme, à demi aveugle, mais qui n’avait pas encore perdu toute sa tête. Il avait été enfant puis jeune homme, adulte enfin et à présent il était cette vieille chose que le moindre courant d’air aurait renversée. Toute sa vie venait à se mélanger en lui, il était un et indivisible tout en étant multiple, riche de tous ses lui-même. Parfois, comme ce soir, sans qu’on sache pourquoi, après des semaines de silence, il commençait à parler. Alors, tout se jouait ici et maintenant, passé simple, composé, antérieur, lointain, quasi oublié, ne tenant qu’à des bribes de sensations. Chacun savait la valeur, la saveur de ses monologues et, dès lors que sa voix au timbre rauque s’élevait du fond de son box, nul ne voulait en perdre une miette, on déplaçait les chaises pour s’approcher, on s’accroupissait, on l’entourait.

Et il parlait, le vieux Tarbin, il parlait pour lui, pour les autres, pour les absents, pour les morts, pour les vivants, il racontait comme ça lui venait, fallait être bien attentif, ne pas perdre le fil. Il voulait en venir quelque part ou pas ?

Une fenêtre donnant sur la campagne, ça, mes petits amis, disait le vieux Tarbin, c’est un indice de taille, un élément à ne pas négliger. Vous l’avez déjà vu, vous, la campagne, vous vous souvenez comment on sort d’ici, comment on la quitte, la ville tentaculaire, une fenêtre donnant sur la campagne, ça n’est pas donné à tout le monde, ce n’est plus donné à personne et je n’ai pas la moindre idée de comment on s’y prend, est-ce que la ville, il le leur demandait à tous, que la ville n’est pas partout ? Elle est tellement partout, même qu’elle a la tête dans les nuages, vous vous en souvenez, vous, mes petits amis, de la campagne, vous l’avez déjà vue autre part que sur l’écran de votre cinéma-de-maison ? Moi, murmurait le vieux Tarbin, moi, je me rappelle, oh, j’étais vraiment tout gosse, ça nous remonte à drôlement loin, c’était mon arrière-grand-mère qui y vivait, à la campagne, même qu’elle était la dernière dans son village, tout le monde était mort ou parti, sauf elle. Partir pour la ville, elle nous disait, partir pour la ville, ce n’est sûrement pas maintenant, à mon grand âge, sûrement pas que je vais changer d’avis, je suis bien ici, je l’ai toujours été, c’est chez moi, elle nous racontait, c’est ici que je suis née, et mon père, ne comprenait pas, mais voyons, Mamita, il lui disait, il n’y a plus personne ici, il n’arrêtait pas de lui répéter, il n’y a plus personne ici, il n’y a plus personne ici, et elle riait de bon cœur, Mamita, chaque fois de bon cœur, avec sa bouche sans plus de dents, son visage comme un abricot sec avec une paire d’yeux scintillants incrustés. Il y a les arbres, elle lui répondait, il y a les arbres, et la rivière qui coule en bas de la colline, il y a le vent qui peigne les hautes herbes et qui tracasse les feuillages, il y a le soleil, chaque matin, je m’assois là et je le regarde se lever, tu vois, Philippe, elle lui montrait à mon père, là-bas, à gauche de la grange du père Gorgeot, c’est là qu’il se lève en été, le soleil, et je le regarde monter sur l’horizon et grimper sur le toit de la Monique Vitruve, Dieu sait qu’elle et moi on était comme chien et chat, mais, mon petit, tu sais, c’est sur son lit de mort qu’elle m’a fait promettre de veiller sur sa maison, on s’est vite rabibochées, pas le temps de remettre encore sur le tapis les vieilles querelles, tout ça était tellement vain, on a regretté, j’ai tellement regretté en la voyant comme ça à l’article, toute chétive et grise, on se tenait par les mains, on a parlé comme des copines parce qu’on s’était connues, elle disait, Mamita, on s’était connues qu’on marchait pas encore, la Monique Vitruve et moi, alors je lui ai promis en la regardant dans les yeux, et après ça, faut croire que ça l’avait mise en paix, après ça, elle est morte tranquillement dans son lit, et mon tour viendra, disait le vieux Tarbin en répétant les mots de Mamita, mon tour viendra, et c’est dans mon lit que je veux mourir moi aussi, dans ma chambre, dans ma maison, et mon père ne comprenait pas, il en avait à revendre de l’inquiétude, du mouron à haute dose, il voulait savoir si elle se nourrissait correctement, si elle n’avait pas eu trop froid cet hiver, et si tu tombes malade, Mamita, qui va prendre soin de toi ? Oh, mais j’ai mon potager, elle lui disait, et mes trois vaches donnent du lait, je les ai menées voir le taureau de Gustave de l’autre côté du vallon. Mon père fronçait les sourcils à l’évocation de Gustave, il ne l’aimait pas, absence de penchant reçu en héritage, Gustave c’était l’amant secret de Mamita, secret qu’elle avait révélé à la mort de Papito, elle avait dit à toute la famille ce que lui, Papito, savait depuis quarante ans, d’autant que c’était lui qui lui avait donné le feu vert, et personne n’avait voulu la croire, comment oses-tu, il s’était emporté, mon grand-oncle Eustache, comment oses-tu salir la mémoire de papa, alors qu’on vient juste de le mettre en terre ? Il avait trop bu, mon grand-oncle Eustache, et il avait claqué la porte de la maison avant d’entendre le fin mot de l’histoire, j’ai toujours eu un faible pour Gustave, elle avait dit à ceux qui étaient restés, mais Papito, ç’a toujours été lui, mon grand amour, et réciproque avec ça, on s’est mariés dès qu’on a eu l’âge, j’avais trois mois de plus que lui et il a fallu attendre tout un trimestre, et dès qu’il a eu seize ans lui aussi, on n’a pas perdu une seconde, ça nous démangeait franchement, oh, ne faites pas cette tête, je suis peut-être vieille et veuve, mais à l’époque nous étions jeunes et beaux, on a couru chez le vicaire, ivre comme chaque matin, ce qui n’était un secret pour personne, et ils nous a mariés sans tarder, là-dessus, nous avons été heureux pendant sept ans, sans une ombre au tableau, vous en savez tous et toutes quelque chose, heureux pendant sept ans, sans quoi aucun de vous ne serait là aujourd’hui, Papito m’a donné quatre beaux enfants, et puis voilà, racontait le vieux Tarbin, et puis voilà, elle avait dit, Mamita, à toute la famille, la guerre est venue, oh, pas chez nous, mais la guerre vient toujours quelque part, elle peut même emporter avec elle ceux qui vivent ailleurs, et mon Papito, lui qui ne l’avait jamais connue, mon Papito avait dû partir pour la guerre, très loin de chez lui, et ma Mamita, elle l’avait attendu pendant trois ans, chastement, pénélopement, élevant ses quatre enfants, rongeant son frein, belle et digne dans sa solitude de femme de vingt-cinq ans. Vous devez comprendre, mes petits loupiots, elle leur avait dit, ç’a été dur, la dernière année, je n’ai reçu aucune nouvelle, je l’ai cru mort et j’ai cru chaque seconde en mourir, comme si on pouvait mourir chaque jour un peu plus fort, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, vous pouvez me croire, racontait  le vieux Tarbin, qui n’avait pourtant pas assisté à la scène, me croire sur parole, mes petits amis, dans la salle à manger, avec la famille attablée après l’enterrement, sauf mon grand-oncle Eustache, et moi-même qui n’était pas de ce monde, pendant qu’elle leur racontait ça, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, plus personne ne pipait mot, ils étaient tous bouche bée, mais j’ai tenu le coup, elle continuait à dire, Mamita, je l’ai attendu mon homme, en dépit de tout, je savais, je le sentais en vie, même si je savais aussi qu’il était vivant tout là-bas au royaume de la mort et de la terreur, et il en est revenu, trois ans de guerre dans les bottes, déglingué, avec son paquetage de cauchemars, des cris dans la nuit, je l’ai bercé mon homme, je l’ai tenu fort dans mes bras, il était tout vidé de son bonheur, il n’y avait plus que du noir dedans mon homme, oui, je l’ai tenu fort, rien que du noir au-dedans, et des tremblements et des larmes, nourri au lait de Pandore qu’il avait été pendant trois ans, revenu un autre homme, un homme qui n’était pas complètement revenu, des nuits blanches à le tenir, des nuits blanches à l’écouter dire la guerre, son visage ruisselant entre mes mains, je l’ai aimé comme il faut à son retour, votre Papito, allez, viens t’asseoir avec les autres, elle avait dit à mon grand-oncle Eustache revenu sur le seuil de la salle à manger depuis quoi, au moins une minute, assieds-toi là près de moi et écoute la fin, la vie n’est pas aussi simple, j’ai été fidèle pendant ces trois années, je ne dirai pas que je n’ai pas eu parfois des idées derrière la tête, inutile de mentir. Gustave, lui, n’était pas parti, à cause de ses pieds plats, et il venait souvent me voir quand il passait au village, en tout bien tout honneur, même si je voyais à son regard qu’il avait aussi en pensée du grain à moudre à mon propos, et vous, les enfants, vous montiez sur ses genoux sans vous faire prier, vous n’aviez plus de père, c’en était un de passage, et je me rendais bien compte qu’il passait de plus en plus souvent au village pour prétexter d’un crochet par chez nous. La nuit venue, je mordais mon oreiller, je hurlais la mort qui s’écoulait en moi, je hurlais la vie qui voulait faire pareil, et après le retour de votre père, j’ai oublié Gustave et j’ai attendu qu’il soit vraiment de retour, votre Papito, pas dans la peau de cet homme qui était l’ombre de lui-même, pendant plusieurs mois, même alors qu’il reprenait pied dans la vie de tous les jours, pendant plusieurs mois encore, mon homme n’a jamais rien entrepris de ce que les hommes entreprennent avec leur épouse, il me cachait son corps couvert de cicatrices, en me cachant la plus honteuse de toutes, oui, mes enfants, mes petits-enfants, vous pourriez être plus nombreux aujourd’hui, ici présents, plus nombreux pour célébrer sa mémoire, si la guerre,  ne lui avait pas dérobé ses bijoux de famille, oui, mes petits amis, c’est pour ça que mon père avait froncé les sourcils à l’évocation de Gustave, lors de cette ultime visite à Mamita, parce que Gustave, lui, avait conservé toutes ses possibilités érectiles. Mon Papito, eunuque de guerre et père de quatre enfants, avait dit à Mamita, je reste ton mari et ton ami et ton épaule, mais je ne peux plus être un homme comme ça, je sais qu’il t’a à la bonne, le Gustave Cottoni, je n’ai rien contre si toi et lui, je ne te fais pas de dessin, je ne peux plus en faire, soyez discret, c’est tout ce que je demande, et Mamita, sur le coup, ça l’avait jetée dans une grande colère, d’abord en colère contre lui, dont ce n’était guère la faute, claquant les portes derrière elle au fur et à mesure qu’elle s’extirpait de l’intérieur de la maison comme du fond d’un puits, en colère contre elle-même pour avoir trop longtemps cru que son homme lui reviendrait intact, et, une fois parvenue à l’extérieur, en colère contre celui qui s’était enrichi en faisant fabriquer des grenades à fragmentation susceptibles d’exploser les gonades du premier père de famille venu, en colère, de plus en plus en colère, Mamita, vingt-neuf ans, se mettant à courir sous le ciel d’un bleu indifférent, à courir droit devant elle au milieu de la route, droit devant elle entre les maisons du village, ça oui, elle avait couru, ma Mamita, racontait le vieux Tarbin, versant des larmes qui ne seraient jamais de trop, elle avait couru à en perdre haleine pour échapper à son propre corps, pour dissoudre les mots entendus en boucle dans sa tête, je n’ai rien contre si toi et lui, dans la forêt, elle avait enlacé et serré contre elle de toutes ses forces le premier arbre venu, elle lui avait tout dit, et le chêne était resté de marbre, et elle était restée contre lui, la joue sur l’écorce, pleurant des larmes jusque-là placées en gage, et tâchant d’étouffer le chêne dans l’étau de son amour assassiné. Elle n’avait regagné le village qu’à l’heure du souper, Papito et les quatre enfants autour de la table, avec son assiette à elle qui l’attendait, et Papito lui avait souri, Papito lui avait dit, j’ai préparé un bon ragoût de veau avec des lentilles et du fenouil, viens t’asseoir mon cœur, tiens, Eustache, sers un petit verre de vin à ta mère, tu seras gentil, et elle s’était assise, Mamita, pour partager le ragoût avec sa famille, tout en regardant son homme par petits coups, un peu à la dérobée, intimidée par sa bonne humeur, sa jovialité, ses taquineries avec les enfants, car, à compter de ce jour, Papito ne fut plus que paix et lumière pour sa famille, un époux aimant et attentionné, séducteur même et tendre aussi par de menus gestes, pour dire le fond de la vérité, elle leur avait dit à tous, cinquante ans plus tard, passé du cimetière dans la salle à manger, le fond de la vérité c’est que votre père et moi, votre grand-père et moi, mon arrière-grand-père et elle, disait le vieux Tarbin, nous n’avons plus jamais parlé de Gustave, et ce soir-là, l’un de vous, je ne sais plus lequel, m’avait demandé ce que j’avais fait de mon après-midi, et j’avais répondu que je m’étais promenée dans la forêt, et votre père avait souri, songeant peut-être que c’était un mensonge, songeant peut-être que j’avais roulé dans le foin avec Gustave, songeant peut-être à autre chose, songeant peut-être combien il m’aimait, ce que je pouvais parfaitement voir dans ses yeux quand il me regardait, et non, je n’avais pas roulé dans le foin avec Gustave, et je n’ai jamais roulé dans le foin avec Gustave, le foin, ça pique, ça gratte et ça griffe, la peau ça veut des draps, des draps propres, alors les semaines suivantes, j’allais souvent dans la forêt, je m’y sentais bien, je venais retrouver mon arbre, mon chêne, je puisais quelque chose en moi de sa présence, ses racines courant et plongeant sous la terre, et c’est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvée à rencontrer Gustave un jour de forte chaleur alors que j’allais justement en direction de la forêt, il s’en revenait d’un village voisin, joliment perché sur son cheval, comme il était beau par les chemins, et torse nu avec ça, et il lui avait demandé, à Mamita, où tu vas, Mathilde, je vais me promener dans la forêt, elle avait répondu, avec une pointe de désir dans le bas-ventre, tu es très belle dans ta robe, Patrick en a bien de la chance d’être enfin rentré de la guerre, saleté de guerre, ça va bien à la maison ? Oui, oui, elle avait dit, piquée au vif du fait d’avoir vu associer le compliment à Papito et glisser ensuite en terrain belliqueux, belle dans ta robe, saleté de guerre, et plus grave encore, Gustave l’avait à peine regardée et il lui avait paru pressé de tourner bride pour la laisser au bord du chemin, et elle avait même songé, Mamita, qu’il avait rendez-vous quelque part avec sa maîtresse, mais non, c’était le cheval qui était pressé, pas le cavalier, j’en suis sûr, disait le vieux Tarbin, à eux tous qui pleuraient comme des mômes, sûr que son cœur, à Gustave, il battait  pour tes beaux yeux, Mamita, et d’ailleurs c’est pour ça qu’il t’a encore demandé, tu es certaine que ça va, Mathilde, tu as l’air tout chose, et vous vous êtes regardés, les yeux dans les yeux, il avait réussi à calmer son cheval, et il t’avait proposé, je peux faire quelque chose pour toi, n’importe quoi, suffit de demander, suffit de demander, répétait le vieux Tarbin, et Mamita et Gustave s’étaient encore longuement regardés, et tu lui avais dit, ma Mamita, dis, Gustave, tu serais d’accord pour m’emmener faire un tour sur ton cheval, et Gustave était libre comme l’air, monte, Mathilde, il y a de la place pour deux, où veux-tu aller ? Emmène-moi, tu lui avais dit, en passant tes bras autour de lui, faute d’avoir pu atteindre ton arbre, emmène-moi loin d’ici jusqu’à ce soir, alors mon petit Philippe, tu as beau avoir quarante ans, je suis encore ta grand-mère, elle avait asséné à mon père, inutile donc de froncer ainsi tes sourcils chaque fois que je parle de Gustave, oh, ça, je m’en souviens si fort, j’étais tout gosse, racontait le vieux Tarbin, et c’était la dernière fois qu’il avait vu sa Mamita, morte tranquillement dans son lit sans personne pour lui tenir la main, quelques semaines après cette visite, et c’était aussi la dernière fois qu’il avait vu la campagne, par la fenêtre de son salon.

C’était le soir d’après la commémoration de la Nuit des Émeutes, qui lui avait ravi deux fils, et c’était aussi le soir précédant sa propre mort. Chez Dan, il avait parlé pour la dernière fois, offert à tous le souvenir infaillible de la lumière qui plongeait entre les branchages et noyait l’arrière-cour de Mamita dans un halo doré et apaisant. Trois silhouettes de poules. Un chat s’étirant au soleil. Un sentiment intense de liberté. Le goût acidulé d’un verre d’orangeade. Le chant des oiseaux et l’odeur du ciel bleu passant à travers la fenêtre entrouverte. Les joues moelleuses de Mamita. La force des racines qui plongent en nous.

 

Fiat lux

Le ciel est chargé derrière la fenêtre ruisselante, le ciel bouge en gris et blanc, et bleu par endroits, et là-bas, au-dessus de la vague des toits, juste quelques secondes, le soleil se hasarde, édulcoré, ramassé sur lui-même, pas du tout en forme de boule, un soleil grignoté, changeant, rien de stable, rien qu’une soupe dorée de lumière diffuse, une lumière qui va passer à la trappe, un halo jaunâtre dans la nuée, juste quelques secondes, puis tout un pan de grisaille le dévore sur place, l’engloutit, à plus tard le soleil.

Il s’est assis à son bureau, les pieds parfaitement à plat sur le sol, des pieds sans chaussures, avec deux paires de chaussettes, assis à son bureau, le dos bien droit, la colonne vertébrale calé dans le dossier de son fauteuil à roulettes, et il regarde par la fenêtre, il a été témoin, il a vu les nuages kidnapper le soleil, le lui ravir, le happer, il respire, inspire, expire, cherche quelque chose tout au fond de lui, qui sursaute, se tord et trésaille, s’accroche, ne s’accroche pas, et enfin lui échappe. Ses doigts attendent sur le clavier, ses doigts connaissent les lettres, chaque doigt pour un certain nombre de touches, l’auriculaire gauche pour le s, virgule de l’index droit, un majeur pour le e, l’autre majeur pour le i, mais les doigts attendent, des mains inertes, et il ne regarde plus par la fenêtre, ses yeux en plein sur l’écran de son ordinateur, qui ne montre qu’une grande page blanche, expectative elle aussi, et l’index gauche se chargera entre autres du d, du t et du r, une grande page blanche qui ne tient plus qu’à un fil, un seul mot suffira pour l’achever, un mot contenant l’avalanche de tous les mots, mais les mots attendent aussi, ce sont les mots qui feront bouger les doigts.

Maintenant, subrepticement, à peine le temps d’y penser, le soleil tente, le soleil a tenté, une ultime percée, comme s’il s’était soudain dressé sur la pointe des pieds depuis l’autre côté de l’horizon, puis plus rien, grosse déception des fils de Ra, un deux trois plus de soleil, la pluie, décidément, la pluie ne sera pas pour demain, c’est bel et bien aujourd’hui qu’elle va tomber, qu’elle tombe, qu’elle est tombée, elle va tout rincer et lessiver, gorger la terre des champs, récurer, noyer la petite ville, laborieusement, avec application, la petite ville qui tremblote derrière la fenêtre,

Nichée dans son ventre, c’est une forme de mémoire solaire, une énergie hautement renouvelable, qui met ses doigts en mouvement, et le clavier cliquète, neuf doigts qui pianotent, le pouce gauche en grève, inutilisé, mais qui se dresse de temps à un autre pour libérer, accompagner le mouvement de ses frères.

Invention du Nouveau Monde

Je n’ai pas oublié Gavri Katz, mon premier new-yorkais. Avril 1968, à ma sortie de l’aéroport JFK. Au hasard, un taxi jaune parmi tant d’autres. Vingt-cinq ans déjà, mais je revois clairement la licence fixée au tableau de bord et le regard intense de Gavri Katz, croisé plusieurs fois dans le rétroviseur tandis que nous roulions vers Manhattan. Sur la banquette arrière, j’avais vingt ans, une licence de lettres modernes et un visa de six mois pour découvrir les Etats-Unis. Tout autour de moi, New York s’élevait, mise en mouvement par le voyage, défiant la raison par son gigantisme et sa beauté. J’avais longtemps fantasmé cette ville, porte du Nouveau Monde tel que je me le figurais, et la réalité de ma présence là-bas me coupait le souffle. Taiseux, ce Gavri Katz, pas un mot depuis son Welcome to America ! Sous le vernis de l’anglais, un certain accent, polonais peut-être, ou hongrois. Un grand type tout maigre, pas plus de trente-cinq ans, avec des mains de pianiste.

« Vous venez de Paris ? me demanda-t-il enfin, à mi-chemin de Central Park.

— Oui. Vous parlez français ?

— Un peu, j’ai vécu là pendant la guerre, avant de fuir ici avec ma sœur. Navré, je suis bavard d’habitude, mais, ce matin, je suis sous le choc. Hier, ils ont assassiné Martin Luther King !

— Assassiné ! Mais… qui ça « ils » ?

— Ils auront un coupable tout trouvé, mais ce sont toujours les mêmes, tous ceux qui n’en ont pas fini d’étudier et de pratiquer la guerre. »

Un matin, à Brooklyn, je trouvai une vieille Ford Courier à vendre dans une allée de garage. Two hundreds bucks payés en liquide à la mère de l’ancien propriétaire, revenu du Vietnam les pieds devant. Buffalo, Cleveland, Colombus, Chicago, Davenport, Des Moines, partout, au fil du voyage, solaire, obscur, initiatique et cathartique, je forçais le destin pour entrer en contact avec les gens, échanger, partager du temps de vie et grandir. J’aimais aussi les prendre en photos, regrettant de ne pas l’avoir fait avec Gavri Katz. Mon point de départ, ma référence. Je m’appuyais sur lui pour deviner les autres, mais je me souvenais surtout de son dos, de l’arrière de sa tête, le reflet de ses yeux dans le rétroviseur s’effaçant peu à peu à mesure que je m’éloignais de New York. Je rêvais même de lui, parfois, et, au réveil, je repensais encore à tout ce qu’il m’avait dit après qu’il avait commencé à parler. Le bien, le mal, la violence et la mort. La terreur. La justice et la paix.

Un soir de juin, je crevais un pneu, au beau milieu du Nebraska, non loin de la petite ville de Paxton. Deux jours plus tôt, dans l’Iowa, je m’étais fait violement tabasser pour trois fois rien à la sortie d’un bar par deux brutes ivres. Je me sentais encore furieux, humilié par tout ça et, comme je commençais à changer la roue, en grimaçant à cause de mes blessures, des trombes d’eau s’abattirent sur moi. Rien de tel pour ajouter au sentiment oppressant que le monde tenait sur mes épaules et que je n’étais pas assez solide pour ça.

Je passai dix jours, dans un hôtel de Paxton, à noircir des pages de carnets en me soulant au whisky, dormant le jour, vivant la nuit. Rien à exploiter dans tout ça, j’avais juste besoin de vomir des mots. Dans cette halte, je pensai à Gavri Katz, comment il avait fui la Pologne pour la France avec sa sœur, à peine quelques semaines avant la fermeture du ghetto de Varsovie par les nazis. Je pensai aussi à Luther King clamant qu’il avait eu un rêve, et, dans mon esprit, la silhouette informe se précisait du bouc-émissaire tirant depuis l’intérieur de la foule sur le pasteur sorti au balcon de sa chambre d’hôtel. Je pensais aux bombardements au napalm sur les villages vietnamiens. Je pensais à Jésus, qui avait tendu l’autre joue et qu’on avait crucifié parce qu’il n’avait que le mot amour à la bouche. Par bouffées, à mesure que j’approchais du moment de reprendre la route, l’épineuse question de mon devenir revenait me hanter. La raison de ma présence ici m’avait comme déserté. Au commencement, il n’était pas dit que je devais faire ça tout seul. Estelle. C’était notre projet. Mes pensées pour elle, que j’avais voulu dissimuler derrière ma conscience de la folie du monde, devinrent trop douloureuses pour être contenues plus longtemps, et je me laissais emporter par une intense crise de manque dont je crus ne jamais voir l’issue. Vivre étouffé, c’est le mot. Gavri Katz en sait bien plus long que moi là-dessus.

Après Paxton, j’ai désiré l’océan, à mille trois cents miles de là. J’en avais besoin pour me purifier et j’ai conduit pendant trois jours pleins, ne m’arrêtant que pour dormir un peu à l’arrière de la Ford. Je croyais en avoir fini de mon voyage, mais San Francisco m’offrit un second souffle, une raison de m’attarder. Je restai donc sur place jusqu’à l’expiration de mon visa, le temps d’accepter enfin la mort d’Estelle, huit mois plus tôt des suites d’une maladie foudroyante. A Frisco, j’occupai un temps une chambre chez l’habitant, la famille Ward. Il me restait de l’argent, mais je dégotai un boulot dans une épicerie et donnai quelques cours de français à des gosses de riches. Assez vite, je me suis senti là-bas comme chez moi, j’avais quelques amis, j’apprenais à surfer, à refaire le monde autour d’un feu de camp. Un air de guitare sous les étoiles.

De retour à Paris, fin 1969, je me sentais un autre homme et j’ai pu enfin me rendre sur la tombe d’Estelle. Dire adieu, déposer les armes, demander pardon.

Pas à me plaindre, j’ai bien réussi. Agrégé, en poste à Nanterre, auteur de plusieurs romans bien accueillis, j’ai tout misé sur le travail. J’ai laissé quelques femmes passer dans ma vie, mais jamais pour rester. Je préfère aller seul avec mes fantômes. Il y a près d’un an, en août 1989, j’ai été contacté par un éditeur new-yorkais ayant pour projet de traduire Invention du Nouveau Monde, mon premier roman, paru en 1973. Enthousiaste, j’acceptai de le rencontrer et réservai un vol pour début novembre.

Le hasard voulut que mon rendez-vous chez Narrate Books soit suivi d’un cocktail organisé en l’honneur d’Emma G., longue blonde en robe noire, auteure-maison récemment primée pour son dernier roman, Little Louise. Après quelques coupes de Champagne, grisé, je suivis le mouvement général jusqu’à un restaurant dans Hell’s Kitchen. Installé à sa droite, je passai une partie du repas à flirter avec elle. L’alcool n’aidant pas, la suite est moins précise. Une visite chez un peintre en mal d’inspiration, qui nous mit dehors à cause du bruit que nous produisions. Un passage dans une boîte de jazz, bondée et enfumée où nous perdîmes une partie de notre groupe. A l’air libre, l’un de nous, proposa de terminer la fête dans son loft, mais certains nous abandonnèrent en chemin. En arrivant chez Peter, je n’ai pas eu un instant de regret à l’idée que la femme pendue à mon bras ne soit pas Emma G., restée très tôt en arrière chez son amant de peintre. Celle-ci, brune, espiègle, avait un petit quelque chose qui me rappelait Estelle.

Je me souviens de nos baisers dans la chambre d’amis. Sa peau sentait la cerise. Nous n’avons eu la force de rien. Nous nous sommes abattus en travers du lit, sens dessus dessous avec nous-mêmes.

« What is the story of your book, Jean-Baptiste ? », a-t-elle demandé.

Dans mon état, le moindre mot là-dessus aurait entraîné tous les autres. Pas une fiction, mais une confession. J’avais déjà tout écrit, alors je me suis tu. Je ne parlerai qu’en présence de Gavri Katz.

J’ai rêvé de lui, d’ailleurs, cette nuit-là. Nous roulions pour toujours en direction de Central Park et il me racontait encore qu’il avait eu de la chance et saisi une ouverture infime dans le fil de son destin :

« J’ai beau me dire non-violent, j’ai tué deux hommes, à Paris, pour nous sauver ma sœur et moi !

— Je n’avais rien ni personne à sauver, Gavri. Dans ce bar, j’ai bu des coups avec ces deux-là, on parlait gentiment. Quand ç’a fermé, qu’on s’est retrouvés dehors, au beau milieu de nulle part, ils ont commencé à me taper dessus pour le plaisir, sans retenir leurs coups. J’ai repris connaissance à l’aube, au bord de la rivière Platte, où ils m’avaient traîné et cogné comme plâtre. Pas besoin de ça, déjà en miettes en arrivant à New York, mais j’ai serré les dents, repris la route, j’avais envie de…

— De te venger.

— Oui, et il a fallu que je crève ce pneu et sous la roue de secours…

— Il y avait ce revolver, emballé dans un tissu, avec une boîte de balles.

— Je te l’ai déjà dit ?

— Des centaines de fois.

— J’ai tué, Gavri, avec préméditation, dix jours plus tard. Avant Frisco, je suis retourné à Walnut, Iowa. Je me suis caché, j’ai attendu. Une vue imprenable sur le bar. Je pensais qu’ils avaient leurs habitudes, les derniers à partir, après la fermeture. J’ai eu raison. Quand je suis sorti de derrière les arbres, ils n’ont pas eu le temps de réagir. J’ai tiré deux fois dans le dos du premier sans hésiter. L’autre m’a regardé comme ça, les yeux vides, mort avant même que je ne fasse feu à hauteur de sa poche de chemise. Mais je me suis menti, Gavri, toutes ces années, en me racontant que je les avais abattus pour venger la mort d’Estelle. »

Réveillé en sursaut, la femme couchée près de moi, je rassemblai mes vêtements, me faufilai hors de la chambre et traversai le salon sans un bruit, des corps endormis ici et là dans la pénombre en déclin. Quand je suis sorti de l’immeuble, le jour se levait. Etourdi, j’ai marché sans réfléchir au sens positif que j’étais parvenu à donner à ma vie en dépit de mon crime. Autour de moi, les gratte-ciels ajoutaient à mon vertige et je savais que je pourrai tourner en rond là-dedans pour toujours sans en trouver la sortie. J’étais damné depuis longtemps.

Quand j’ai vu un taxi libre se diriger vers moi, j’ai pensé que, s’il y avait une logique quelconque en œuvre dans mon existence, le conducteur ne serait autre que Gavri Katz et que je pourrais enfin tout lui dire pour me libérer.

Je levai soudain le bras, pour être sauvé de la noyade, et le taxi vint s’arrêter devant moi.

 

 

Ciel, il y a de ces silences !

Il y a.

Des silences qui n’en sont pas et des silences qui le deviennent. Il y a des bouts, des morceaux, des copeaux, des débris de silence, des silences en lambeaux, des atomes, électrons, poussières, nanoparticules de silence. Il y a des silences à la morgue, des silences à la coque, des silences sur le plat, des silences brouillés, floutés, faussés, mal transmis, réécrits. Des palimpsestes de silence. Il y a des silences venus en nombre, en catimini, des silences en ombres chinoises, des silences marchant sur des œufs. Des silences assourdissants, des silences manquant de style, de classe, des silences sans gêne, des silences en toc, bon chic bon genre, en simili-silence, des silences de contrefaçon. Il y a des silences en goguette, des silences en embuscade, en équilibre incertain, des silences funambules, des silences levés du pied gauche, des silences de Charybde en Scylla.

En voici d’autres qui avancent à visages couverts, des silences tirant dans l’ombre les fils de pantins élus au suffrage universel. Et il y a des silences partis sans laisser d’adresse, des clones de silence, des OPA sur le silence, des silences mis aux enchères, des silences de premier plan, des silences en voie d’extinction. Il y a même des silences dont vous êtes le héros. Des silences de saison, des silences de raison, des trésors de silence, des silences d’exception, des silences mais comment tu fais.

Il y a des silences qui n’ont rien à dire, des silences qui ont déjà tout dit, des silences qui préfèrent s’asseoir parce que trop c’est trop, des silences qui préfèrent se dresser parce que trop c’est trop. Voyons un peu les silences totalement à l’ouest, en orbite, les silences panoramiques, les silences comiques, les silences paranoïaques, les silences sans voix, qui ne pipent mot, et les silences qui feraient mieux de se taire. Il y a. Oui. Des silences privés de toute noblesse d’âme, des silences d’une aigreur, d’une cruauté, d’une laideur, on ne vous dit que ça, des silences de dernière minute, des silences trafiqués au montage.

Il y a des silences qui marchent main dans la main, des silences qui avancent en pleine lumière. Il y a des silences dans l’air du temps, des silences dans le sens du vent, des silences tête en l’air, des silences dans le poison qu’on respire, des silences qui vous retiennent à dîner, à méditer, à rêver, qui vous retiennent à vivre. Des silences en veux-tu en voilà. Il y a aussi. Il y a. Des silences en détention, placés à l’isolement, des silences libérés sur parole, des silences en béton armé, des silences à marée basse, des silences insonorisés, ignifugés, des silences ayant fait fortune dans le non-dit, des silences sans sucre ajouté, des silences saucissonnés, des silences commis d’office, des silences de parloir, de train-couchette, des silences : emballé c’est pesé, des silences d’innocents livrés aux fauves ,des silences plaidant coupable, des silences en filigrane, en surface, des superlatifs de silence, des silences implorant des pardons, des silences qui n’ont plus de nom, mais des numéros nourrissant des bases de données, silencieuses et glaciales.

Il y a. Des silences réunis en conclave, des silences en tête-à-tête, en conciliabule, des silences friands de bruits de couloir, des silences à l’autre bout du fil, des silences éventés, des silences en instance de divorce, affiliés au RSI, des silences vivant du RSA, des silences vivant avec moins que ça, des silences de moins que rien, des silences criant famine. Des silences qu’on ne veut pas voir en face, des silences atteints de cécité, des silences qui ne donnent plus signe de vie. Il y a des silences d’avant les bombes, des silences noyant les tombes, des silences passés ad patres. Des silences jamais revenus d’entre les morts.

Des silences avant la magie, des silences après Mozart, des silences pendant l’entracte. Il y a. Il y a des silences bouche bée ou bouche cousue, des silences ayant donné leur langue au chat, des silences extatiques, frénétiques, des silences perplexes, des silences bon public, des silences en partance, des silences en partage, des silences de bric et de broc, des silences extorqués. Il y a des silences complices, des silences les yeux dans les yeux et il y a des silences passés maître en duplicité, des silences à abattre, des silences à combattre, dynamiter, pulvériser. Des silences à choyer, chérir, protéger. Il y a des silences gratuits, ceux qui n’ont pas de prix, des silences en solde. Il y a les silences payés pour ça et ceux qui ne paient rien pour attendre. Il y a de soi-disant silences, des silences relatifs, de réputation, des silences sur commande, satisfaits ou remboursés, des silences compulsifs, des silences charismatiques, des silences à vomir, des silences if you want to, des silences reconnus comme tel, des silences privés de dessert, des silences sans terminus, des silences dans le journal, dans le journal de Claire Chazal, et, dans l’hémicycle déserté, des silences de députés brillant par leur absence. Il y a des silences bleus, saignants, à point ou trop cuits, et des frites à emporter. Des silences qui n’en reviennent pas de leur chance, avec du ketchup, please. Des silences calculés, remâchés, des silences sens dessus dessous, mal digérés, des silences impromptus, mis en perspective, des silences sans escale, insoupçonnés, des silences rougissant de honte, frappés de mutisme, des silences censurés, gênants, entendus, consentis, exaltants, déroutants, des silences forcés, des silences de repli, des silences pareils à des plaies que rien ne cicatrice, des silences toxiques, des silences arsenic, des silences de destruction massive et des silences ayant perdu le Nord, le Sud et tout le reste. Aussi des silences racontés, répétés, ressassés, transformés à l’envi, des silences sensés, des silences censés savoir ce qu’est le silence, des silences qui nous écoutent, nous scrutent, nous épient, nous calculent. Des silences qui en cachent d’autres, lesquels en appellent d’autres encore et, parmi ces derniers, il y a ceux qui répondent et ceux qui se taisent.

Il y a des silences de pleine lune, des silences d’étoile filante, des silences de Voie Lactée, des silences quantiques, des cantiques du silence. Il y a, je vous jure que si, des silences forçant l’inspiration, forçant l’admiration, des silences forçant des barrages. Des silences promis, des silences de compromission et des promesses de silence. Il y a des silences absolus, décomplexés, des silences d’insomnie, des silences m’as-tu vu, des silences t’ont-ils ôté ta toux, des silences qui passent inaperçus, des silences chapeaux pointus. Des silences c’est pour mieux te manger, mon enfant. Il y a les silences qui s’échangent, les silences qui s’achètent, ceux qui se donnent et ceux qui se prêtent, et ceux qu’il faut rapporter à la consigne après usage. Des silences qui passent les bornes, des silences de peu de foi. Des silences entre copains, autour d’un bon feu de joie, des silences touchant au cœur des choses, des silences d’oiseaux en plein vol.

Des silences d’oubliettes, des silences à chaque coin de rue, des silences jetés à la rue, des silences qui font la manche, des silences qui font la pute, des silences qui font la différence, des silences qui font dans l’ignorance, la manigance, le grand-banditisme institutionnalisé. Des silences un-deux-trois soleil. Il y a des silences qu’on garde jalousement, ceux qu’on attend, ceux qu’on espère, des festins, des orgies de silence, oui. Oui. Et puis. Il y a. Des silences de quai de gare, des silences passant sous des tunnels, des silences de promiscuité, et des silences de villes mortes, d’usines désaffectées, des silences ayant tout laissé, tout abandonné, des silences de solitude sourde, de lassitude, de déréliction. Des silences d’état-major. Des silences après quoi plus rien ne repousse. Des silences qui ne dorment plus que d’un œil. Des silences que plus personne n’entend. Des silences qui n’auront pas le bon Dieu sans confession. Des silences craignant pour leur vie. Des silences d’ici et d’ailleurs. Des silences d’ici et maintenant. Des silences stratosphériques, des silences en profondeur, des silences en apparence, superficiels, qui font semblant, des silences d’apnéistes. Il y a des silences de textes sacrés, des silences ésotériques, des silences se réunissant à huis-clos. Des silences d’hommes et de femmes en prières, d’hommes et de femmes en pleurs, des silences d’enfants disparus, massacrés, rayés de la liste des vivants. Des silences à vous refiler la nausée. Des silences à venir, des silences d’une tristesse, des silences d’une seule traite, des silences en conscience. Des silences d’isoloir, des silences comminatoires, de Damoclès ou de Tantale, des silences qui perdent espoir, des silences de commisération.

Il y a. Il y a aussi. Des silences rien qu’entre nous.

Des silences de salle d’attente, des silences de scanner, des silences de médecin. Il y a des silences de pacotille et des silences de luxe, des silences sur mesure, achetés chez le tailleur, des silences d’orfèvres, des silences à vingt-sept carats, des silences roulant en Mercedes-Benz, des silences d’opérette, des silences d’apparat, des silences de confort dans lesquels on se vautre, des silences de sirène auxquels on ne reste pas sourd, des silences qui s’appellent reviens, des silences démesurés, des silences entre les mots, entre les notes, des silences entre parenthèses, des silences le cul entre deux chaises, des silences inspirant des discours, des silences comme sujet de thèse, des silences peuplant le vide, des silences vidant le trop plein, des silences passés sous silence.

Il y a des silences de mouche, de rat, de loup, de chien, des silences pendus haut et court, des silences de chaises électriques, des silences encagoulés. Il y a des silences où passent des anges, des silences cosmiques. Des silences d’avant l’orgasme. Des silences d’après le déluge. Il y a des silences ne manquant pas d’humour, des silences entre la blague et le rire, des silences après une bad joke, des silences à double ou triple fond, des silences en série, des rafales de silence, des silences de fusillés, et des silences tu verras tu verras, des silences tout recommencera. Des silences noirs comme des nuits blanches, des silences plein de bruits et de fureur, des silences à ne plus savoir qu’en faire, la bouche pleine de silences, des silences yeux d’armes à feu, des silences à qui on ne la fait pas, vraiment pas, des silences de crépuscule, des silences de soleil couchant, des silences pousse-toi de là que j’y mette. Aussi des silences comme un gant jeté en pleine face. Il y a des silences obsolètes, hors-service, bons pour la casse, des silences classés secret défense.

Mais ce n’est pas tout, il y a des silences d’océan de plastique, des silences de désert en marche, des silences de banquise partant en jus de boudin, d’écosystèmes partant en couilles, des silences de marée noire, des silences E400 machin chose, des silences d’industries pharmaceutiques, des silences de liasses sonnantes et trébuchantes, des silences de fabricants d’armes, des silences de gaz sarin et de napalm. Une chance, il y a des silences comme des baisers, comme des caresses, comme des silences d’amour. Il y a des silences en substance, des silences en puissance, mais aussi des silences rentrés, ravalés, des silences de révolte qui gronde, grouillant de ressentiments, des silences piétinés par le mensonge, des silences épris de liberté et de justice, des silences qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Des silences de bon aloi, de mauvaise foi, de réputation douteuse, des silences de monologue intérieur. Il y a. Il y a. Il y a des silences de ministres, des silences de multinationales, des silences de lobbyistes, des silences d’empoisonneurs connus de tous, des silences exfiltrés, passés entre les mailles du filet. Des silences de cerveaux disponibles, des silences de Panurge, des silences têtes basses, des silences détournant le regard, des silences de têtes de poissons morts. Il y a des silences de dessous de table, des silences de collusion, des chantages au silence, des silences de passe-droit, des silences d’attaché-case passés d’une main à l’autre, remplis de petites coupures, des silences escortant des silhouettes en manteau de vison, des silences réservés aux plus hautes sphères, des silences qui amassent, qui ramassent, qui entassent, des silences de comptes off-shore. Des silences condescendants, l’empathie connait pas, des silences aériens, lointains, contents de leur sort, des silences ravigotés, rassasiés, des silences j’ai la peau du ventre bien tendue, des silences qui ne se séparent jamais des dents longues de leur sourire.

On a prélevé des soupçons, des pincées, des lichettes de silence et on a lutté contre des silences carré d’as, des quintes flush de silence, des complots du silence, des silences rhétoriques, algébriques et ça fait un grand bang quand on franchit les murs du silence. Il y a. Il y a des. Des vœux de silence, des silences allant seuls, des monstres de silence, des silences de foire, de Saint Glinglin, des silences de linceul, des silences avortés, morts nés, frappés d’apoplexie, des silences asphyxiés et des liens, des nœuds, des chaînes de silence, des entraves, des camisoles de silence. Des silences qui disent oui, des silences qui disent non, des silences Jacques a dit et des silences qui disent non une deuxième fois. Il y a des silences ça tourne, des silences qui n’ont pas bien appris leur texte, des silences taiseux ou rusés, ou bien usés jusqu’à la corde, taciturnes, rapiécés, parodiés, régurgités, des silences estropiés, répudiés. On trouvera aisément des silences kafkaïens, des silences bureaucratiques, des silences alambiqués, assermentés, des hiérarchies d’un silence écrasant, des silences de cassation, des silences de petits chefs, des silences rappelez la semaine prochaine, des silences nous sommes au regret de vous informer que.

Il y a des silences expectatifs et des silences qui se pressent, des stars internationales du silence et des silences restés sur la touche. Des silences terre à terre, conformistes, revanchards, des silences qu’on laisse à d’autres, des silences de guerre lasse, d’après le marchand de sable et des silences de pissenlits mangés par les racines, des silences de plomb changé en or, des silences à l’unisson.

Des silences de Narcisse se mirant dans l’eau du ruisseau. Des silences venus incognito et que personne ne remarque, invisibles à l’œil nu. Il y a des silences durant depuis des lustres, donc depuis trop longtemps, des silences cadenassés, cryptés, des silences comme des fardeaux, reçus en héritage, et des silences qui sont si bons qu’on en redemande, des silences en or massif, des silences en vrac, des silences placés en gage, il y en a même qui sont cotés en bourse. Des silences d’occasion, de circonstance, condamnés par contumace, des silences vivant par procuration, des silences sans queue ni tête, des silences qui n’ont vraiment aucune conversation, des silences passanducoqualanisés. Il y a aussi des télescopages, des carambolages, des enchevêtrements, des montagnes, des tonnes, des foules de silence, des silences en liesse, des meutes, des hordes de silence, des silences qui se ramassent à la pelle, des torrents de boue et de silence. Il y a des vrais-faux silences, des silences qui ne jouent pas franc-jeu, des silences qui passent ensuite, des silences qui passent après, des silences qui n’auront jamais leur tour, des silences qu’on passe à la trappe, des silences transfuges, apatrides, renégats, réfugiés, des silences clandestins, des silences sans destin, des silences de résistance, des silences en exil, des silences déportés, jamais revenus, des labyrinthes de silence, des silences en cul-de-sac, des bloody fucking silences, buddy ! Des raccourcis vers le silence, des silences dont on nous rebat les oreilles. Des silences, des silences post-sismiques, post-apocalyptiques, d’Hiroshima, mon amour, des silences de train sans retour, des silences de chambre à gaz, des silences qui imposent le silence. Il y a des silences deux points ouvrez les guillemets, des silences d’exclamation, d’interrogation, des silences en points de suspension, qui traînent de la patte, des silences promenés en laisse, des silences à jambe de bois, qui cherchent leurs chiens, des silences n’ayant ni Dieu ni Maître, des silences radio, des silences Made in Heaven, des silences qui papotent, des silences qui complotent, des silences qui gigotent, qui gigotent encore, des silences qu’il faut donc achever, des silences planifiés de longue date, des silences qui attendent Godo, des silences à la Buster Keaton, des silences frappés au coin du bon sens, des silences de sans-papier, des silences au faciès, des silences qui tournent au vinaigre, des silences de clown triste. Des silences à tirelarigot, à la sauce gribiche, à la mode de chez nous, des silences à la va comme je te pousse. Il y a, et il y a des germes, des graines, des pousses de silence, des forêts de silence, des potentiels de silence. Il y a des silences où l’on s’enlise, des silences où l’on s’attarde, des silences qui vous détruisent, des silences qui nous réjouissent. Il y a des silences qui passent à table, des silences affables, des silences qui jouent les balances, des silences armés jusqu’aux dents, coupant comme des rasoirs. Il y a des silences qui ne veulent plus en finir, des silences muselés, condamnés, réduits au silence, Des silences qui inspirent, qui animent, qui transportent. Des silences qui renaissent de leurs cendres, prêts à chanter et à vibrer.

Il y a les silences que je n’ai jamais dits, les silences que je n’ai jamais tus, jamais susurrés, les silences dont je n’ai jamais rien su, les silences que je n’ai jamais confiés, repris, partagés, endurés. Les silences que je n’ai jamais mis au jour, jamais ensevelis, les silences que je n’ai jamais voulus, les silences qui ne me veulent que du bien et que j’ai du mal à atteindre. Il y a le silence du matin, du jour, du soir, le silence de la nuit, le silence du sommeil. Le silence qui rêve en silence. Le silence de la patience, le silence de l’espérance, de l’enfant qui dort, le silence de l’espoir à ne jamais remettre au lendemain, le silence du cœur qui chante, le silence qui viendra après mes mots, des mots qui me verront crever avant que je me taise.