Mon truc

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M’asseoir avec l’intention de ça. Me visser le cul à la besogne, me bousculer et me pousser des ailes, chausser mes cumulo-nimbus, méditer et butiner, m’égarer en retrouvailles, chevaucher ma déferlante, ourdir mes lames de fond, me désenvaser l’écluse, me déclaquemurer le cortex. Galvanisée à l’extérieur, fondante à l’intérieur, ma patience en friction savoureuse tout contre la chair de la page blanche, encore inerte, mais palpitante de tous ses potentiels, une musique des astres à dépister sous le grain du papier. C’est un corps-à-corps en solo, un tête-à-cœur avec moi-même, there’s nobody penché par-dessus mon épaule, manquerait plus que ça, je suis solitude consentie dans ma tour d’ivoire sans escale, c’est l’école à mézigue, tout là-haut, très en auteur. Je m’apprivoise encore en repartant de zéro, arcbouté, corvéable à ma propre merci-l’ami, esclave consentant de ma quête insatiable et sereine, je tends vers, m’inspecte recto verso, m’ouvre les tiroirs de bas en haut, m’investigue le sensible, me prends d’envol à la tirade, assuré que rien ne vient sans rien, homme-enfant fiévreux de dire, le répit connais pas, la capitulation remise ad patres, je me recommence et me désensevelis, me triture l’inspiration, me scribouille les trouvailles, me sustente de leur pesant d’encre. Je me déplie, m’émarge les zones, m’astique la verve, m’abreuve l’horizon, me tabasse la reculade et m’enracine, je me trace la route, Jack, me concocte des chemins qui ne connaissent pas de raccourcis, me mitonne des paysages à double fond, m’aiguise le cynisme, le coupe-coupe qui taillade, faut que ça percute, tout est neuf à refaire, riche de lignes de fuite à en perdre haleine, de trajectoires à rebrousser, de sentiers jamais foulés en mon propre labyrinthe. Ne rien lâcher, pas d’un seul pouce. Je me tricote des pelotes d’Ariane, me dévide le cocon de soi, me tripote la muse, m’arpente de bout en bout, musarde en mes territoires, me secoue le séisme, me remue l’éclipse, me botte l’obstacle, me surveille les étincelles, il faut, il a fallu, il faudra, calibrer, équilibrer, poncer, lustrer les formes, gommer les aspérités, faire sens, passer à la trappe, reprendre, congédier mes épithètes, ruminer encore mon bloubiboulga, remâcher ma logorrhée, ravaler mes élans de peu, enluminer ici, assombrir là, et je me taille des brasiers sur mesure, me ratisse les amorces, me mets le feu aux poudres, des déploiements de perspectives, dépoussiérer chacun de mes recoins, que rien ne coince, que ça se libère, que ça fasse chanson à la surface. C’est un combat et c’est un abandon. Il faut se saisir d’une chose et en lâcher une autre. Quelque chose émergera, jaillira, j’y veille, me fredonne les tréfonds, me reviens par bribes, me volcanise, m’invente des chicanes, par sursaut d’âme, n’avance pas à cloche-cœur, me réincarne mot à mot, puis j’en biffe un, deux, trois, soleil, renvoie des phrases entières dans le néant, maniaco du précis, sans même sourciller, à peine une grimace de circonstances, l’orfèvrerie, ça me regarde. Je me sonde le cosmos en tous sens, ce n’est qu’un au revoir, adverbe, absolument des voyages au plus loin, des périples pendulaires, et l’univers des possibles me répond, parfois, des chuchotements en écho, des murmures à la crête des vagues, des mots pépites qui s’imposent, la voix de mon propre maître. J’ai le goût de l’exquis, du qui se donne dîne, je me laboure le lexique, ne me farfouille pas au rabais, ni ne me rationne, ne m’use pas la gomme des freins, chute libre sans parachute, me moissonne de fond en comble, c’est du tout schuss, il faut que ça sorte, le tri à plus tard. Je me rebondis, me décloisonne, me rassemble, me ramasserai à la pelle s’il le faut, pas à pas, un phonème après l’autre, à petits coups de burin dans le bloc de marbre. Je me capture au lasso pour me désentraver, m’accoucher, m’aventurer, me devenir, me reconnaître, je m’attrape le taureau par les cornes, me grimpe à cru, ne me déprend plus de la ruade, m’acoquine au rodéo, me tergiverse les méninges, je m’accueille ici, me repousse là, me renvoie cul par-dessus texte, fais collection de je peux mieux faire, rend des jugements sans emporte-pièce, tout est pesé avant d’être emballé, avec un joli petit ruban rouge et frisé, je renvoie mes formules à leurs chères études, mes envolées de plumitif à la corbeille, je me rature sans me carapater, ne laisserai rien au hasard, ni ne me détournerai, des trésors affleureront dans le mouvement ample, le consentement à toutes mes règles, discipline et dureté, joie et jubilation, couleur, rythme, sonorité, intention, la posture solide de mon défrichement, conserver le cap de mes méandres, l’idéal du déchiffrement de ma propre cause.

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Fiat Tenebris

(Fulgurance inspirée du tableau l’Arche d’Arnaud Martin et parue dans l’Ampoule n°3)

L'Arche

Pantomimes d’homo sapiens attifés de nippes en lambeaux, à peine des ombres de nous-mêmes, égarées dans l’ombre advenue, indélébile et inédite, irréparable, nous marchons longtemps, grisâtres, poussiéreux, nauséabonds, titubant à travers ce no man’s land cramoisi, des terres noircies à perte de vue, marchons longuement, avec une lenteur admirable, une minutie presque grotesque, façon gastéropode sujet aux crises d’arthrose. Lenteur tout de même exceptionnelle eu égard au degré extrême de notre épuisement et à la progression foudroyante de la maladie, qui aura raison de nous dans moins d’un jour ou deux. Nous avons consommé depuis une plombe la lie de nos forces, atteint le fond du tonneau, dévoré le bois et englouti la ferraille des arceaux avec, mais nous allons encore un peu, quand même un peu plus loin, et, à chacun de nos pas, le terminus nous pend au nez comme un épais filet de morve. Il nous épie même, nous inspecte de bas en haut, en fin connaisseur, attend son moment, sans se presser ni se faire de bile, limite dédaigneux, assuré de notre sort et nous faisant grâce des ultimes sursauts de vie qui poussent encore nos carcasses à peu près droit devant nous, en direction de nulle part. Nous marchons, laissant le pire en arrière, voulons-nous croire, en arrière, loin, loin dans notre dos, sans jamais nous retourner, oui, nous marchons encore, à tout petits pas, terrassés par la soif, marchons, un pied après l’autre, nous enfonçant jusqu’aux mollets dans la couche de cendres qui recouvre le sol, duveteuse en surface, poisseuse en dessous, marchons, s’il ne reste que ça à faire, abandonnant parfois une chaussure en chemin, restée ventousée dans la gangue grisâtre. Exact, plus que ça à faire : avancer, tabassés par la faim, plus rien au ventre qu’un grand vide empli de feu et de couinements de bestioles féroces, un grand vide à se tordre, à se replier deux, ou plutôt quatre, huit, seize fois de douleur sur nous-mêmes, plus rien que de la peau sur nos squelettes abonnés aux zigzags dans ce paysage atomisé, parcouru de troncs calcinés et de carcasses d’animaux noircies par le feu nucléaire. Une peau toute grise, desquamée et suintante, sur nos visages émaciés, avec des regards perdus, nos  yeux sont froids, comme éteints, au fond des orbites ourlées de lignes sombres, de taches violacées, creusées par la terreur, creusées jusqu’au bout de nos forces, mais nous marchons encore, marchons des nuits entières qui n’en font plus qu’une, une seule et même longue nuit, longue, longue nuit recommencée, une nuit du diable, nuit en millefeuille, strates sur states létales, couches sur couches toxiques, d’une épaisse poussière noire en suspension dans l’atmosphère, et qui embrouillarde le monde assassiné, le paysage monochromatique terrassé, morne plaine jonchée de rocailles ensuifées, marchons, donc, des jours durant, qui n’en sont plus, jours opaques et froids, insoupçonnés, transfigurés par l’obscurité, la poussière noire devenue notre lot, notre pain quotidien qui craque et grince sous nos dents, déjà à demi déchaussées par les radiations. Et le ciel n’est plus que ça, moins que rien, même plus question de parler d’un ciel, et puis l’azur, et puis le zénith, et l’horizon aussi, tout est perdu, le Nord, le Sud et le reste, tout est enténébré sans rémission, escamoté, remis à jamais, à d’impossibles karmas, et les étoiles n’existent plus, n’ont même plus de noms, de noms pour personne, et le soleil n’est plus qu’un mot lointain, qu’on ne lira plus, qu’on ne dira plus sans passer pour fou, qui ne nous dorera plus la pilule, un mot inepte, ordurier, incongru, inapte à nous réchauffer quand nous tâchons de prendre un peu de repos, nous regroupant, nous agglutinant en cercles resserrées entre les souches d’arbres éclatées par le feu, partageant les dernières gouttes d’eau au fond de nos bidons en plastique, une eau trouble et marron, puisée quelque temps plus tôt, au bord d’une rivière où flottaient sans bruit des cadavres de vaches, de chevaux et d’enfants, une eau qui nous empoisonne aussi sûrement que l’air que nous respirons. Oui, un peu de repos, les uns contre les autres, avachis dans la poussière, étourdis par le parfum bon marché de notre mort lente au radium, c’est ça, un peu de repos du fait que l’un de nous n’en peut vraiment plus et qu’il ou elle a dit : « Arrêtons-nous rien qu’une seconde », et il ou elle l’a dit d’une voix reconnaissable entre toutes, c’est la voix de celui, de celle, qui, après ça, ne parlera plus, plus jamais. Une petite pause, c’est vraiment tentant, vu les circonstances, mais les sirènes de l’abandon, du lâcher prise, promettent des délices mortellement vénéneux. Après que nous sommes tombés les uns sur les autres, dans un profond sommeil, il s’en trouve toujours un ou une pour s’éveiller brusquement en sursaut et secouer les autres : « Allons, il faut repartir », ce à quoi nous avons tous envie de demander : « Pour aller où ? », mais nous nous abstenons de formuler la question à voix haute, pour aller où, pour aller où, ç’a tout d’une équation insoluble, l’arithmétique du cul-de-sac, nous allons simplement mourir un peu plus loin que nécessaire, mais, chaque fois, avant de nous redresser comme nous pouvons, avant de nous remettre en route, nous devons, une fois encore, nous séparer d’un ou de deux, parfois de trois, voire de quatre d’entre nous, qui se sont endormis pour la dernière fois, et il nous faut les abandonner derrière nous, littéralement rendus à la poussière, sans même un petit détour chez le croque-mort.

Avec un peu d’imagination, nous pouvons aisément nous figurer le côté pathétique de l’odieuse saynète qui a précédé l’instant t. Le monde avant, le monde après. Oui, ils sont tous là dans nos esprits, tandis que nous marchons, sans plus nous demander comment ni pourquoi. Nous en façonnons les silhouettes, minces ou grossières, ramassées ou athlétiques, insignifiantes, des profils divers, avec ou sans moustache, surtout, jamais de barbe, plusieurs mâchoires carrées, un vrai menton en pointe de coude, deux ou trois types chauves ou pas loin, et celui-ci aussi, nous le voyons nettement, avec sa tête d’œuf à la coque, cheveux noirs gominés, coiffés très près de l’os du crâne. Il y a aussi une longue table, des verres à whisky avec des glaçons qui connaissent leur partoche, deux ou trois bols de crackers, emmental et goût piment, le général McMachinTruc en est très friand, nous le savons de source sûre. Quelques sièges aussi, il faut bien qu’ils posent tous leur cul quelque part, nous ne les imaginons pas debout au moment de faire partir le monde en fumée, mais pas sur de banales chaises en plastique, ça non, nous conceptualisons de profonds, de confortables fauteuils en cuir d’alligator, inclinables et montés sur roulettes, ça va de soi, rehaussés, il le faut bien, d’élégants appuie-têtes tapissés de peau de léopard, ou de koala, c’est selon le sale goût de chacun, mais ce serait presque oublier d’évoquer l’option premium, délivrant de délicieux massages du dos, des lombaires, des fessiers et des muscles à l’arrière des cuisses, avec une double molette de commande personnelle, sertie dans l’accoudoir, permettant de varier l’intensité, l’approche, la subtilité du massage, et même, de concentrer l’effet vibratoire du dispositif, avec une précision de l’ordre du millimètre, en un point spécifique de leur anatomie, qui ne tient qu’en quatre lettres, ces messieurs-ci, oui, oui, ces messieurs-là, si, si, étant, comme nous tous, également équipés d’un anus, pas un pour tout le monde, non, non, chacun le sien, et ils apprécient tout particulièrement de le voir atteindre à un coefficient de dilatation optimale, susceptible de faciliter, sans un seul bruit suspect, l’évacuation des gaz fétides accumulés dans leurs intestins à force de ripailles et de bon vin.

Sans avoir pourtant réclamé une petite halte, l’un ou l’une d’entre nous, ou bien les deux à la fois, s’abat soudain d’un seul tenant comme un arbre tranché net à hauteur des chevilles, alors nous pensons encore plus fort à eux tous, nous sentons, comme un fer brûlant au fond de nos ventres, l’absolue mesquinerie de leurs rictus. Ce sont quelques vieux sénateurs suprématistes, un quarteron de généraux très en faveur de la suite, deux ou trois huiles en costard convaincues que le monde a six mille ans et que Dieu s’est reposé le septième jour. Et puis il y a l’autre. Il se tient en bout de table. La valise de Pandore est posée devant lui, grande ouverte, après que, chacun sa clé, chacun son tour, chacun ses mimiques, le général McMachinTruc et lui en ont déverrouillé le couvercle. L’instant est grave, mais nous entendons fuser de gros rires, s’élever des bruits de mastication, tintinnabuler des fonds de verre bruyamment sirotés. La coque en métal du couvercle de la valise est toute luisante sous les néons. Incommodé par les flatulences exotiques de ses voisins les plus proches, qui en connaissent un rayon en matière d’armes de destruction massive, l’homme à tête d’œuf s’allume un énorme cigare, espérant que la fumée atténuera la puanteur exponentielle à l’intérieur de la pièce où ils sont tous réunis. Pas de fenêtre à ouvrir là-dedans, nous n’allons pas les plaindre alors que nous mourons abominablement à cause d’eux, lentement mais sûrement irradiés, regrettant de nous être trouvés trop loin d’un des points d’impact, E = mc², tout est fini, mon amour, nous aurions pu disparaître dans un vibrant alléluia, un exceptionnel fiat lux éteignant tout dans la nanoseconde, même pas le temps de le dire, au lieu de quoi, au lieu de ça, mais qui sommes-nous et pourquoi marchons-nous encore, sommes-nous seulement encore humains, encore vivants ? C’est peut-être comme ça, la mort, une lente agonie qui n’en finit jamais.

Pas de fenêtre, en effet. Il s’agit d’une pièce secrète, logée au énième sous-sol d’un vaste et somptueux abri. Nous pouvons en apprécier les proportions dantesques. Les nantis ont tout prévu, nous n’en doutons pas, de quoi garer leurs fesses quand ça tournerait au vinaigre, et ç’a fait plus que ça, ce n’est pas du lait caillé que nous vomissons à chacun de nos pas, ni même par goût morbide d’un surprenant effet de mode si la peau de nos bras, de nos mains, de nos joues, se couvre de cloques, s’effiloche et part en jus de boudin, s’en va par couches entières au moindre contact, aussi nous n’allons pas frémir davantage pour eux, pas le temps de compatir si ça sent un peu fort le pet foireux là-dedans, ils peuvent bien pourrir sur pied dans leur luxueux cloaque. À coup sûr, après qu’ils ont finalement entré les codes de lancement sur le clavier numérique du joujou nucléaire, tout s’est joué dans un élan puéril d’amour-propre, mâtiné de suffisance, confit dans son jus de haine, tu vas voir ta gueule à la récré, et le mouvement ample, en arc de cercle, d’une grosse main moite de jubilation, venant s’abattre sur l’énorme bouton-poussoir rouge comme s’il était question d’écrabouiller une banale mouche à viande.

Ils pourront encore longtemps, langoureusement, se torcher le cul avec du papier de soie comme ils l’ont toujours fait. Nous n’en dirons pas plus, nous ignorons où ils se cachent, où ils se sont ensevelis, rats de haute lignée, qui mèneront toujours grand train, se gobergeant dans leurs spacieuses catacombes, leurs vastes tombeaux d’hommes encore vivants n’ayant jamais été des hommes, nous savons qu’ils nous survivront, ici et là, mais bien au chaud dans leurs pantoufles, dormant sur leurs deux oreilles, à moins que celles-ci, contre toute attente, ne se soient jamais trouvées toutes deux réunies du même côté de leur tête, oui, ils nous survivront, et leurs enfants survivront aux enfants que nous n’aurons pas, que nous n’aurons jamais plus parce que nous allons mourir, tous mourir, le si peu qui reste d’entre nous.

Nous ne savons plus comment, tout en marchant, nous avons continué à parler dans nos têtes. Était-ce pour nous tenir encore en vie, encore un peu ? Nous ne savons dans quel but. Nous ne sommes plus que six maintenant. Nous nous en apercevons soudain, avec le peu de lucidité qu’il nous reste. Pourquoi avons-nous tant marché ? Oui, nous avons marché, nous pouvons nous le rappeler, marché, marché, si longtemps, mais n’était-ce pas dans une autre vie, dans une autre mort ? Nous sommes immobiles désormais, arrivés quelque part sans nous en être aperçus. Quelque part, oui, but not over the rainbow. C’est ça, somewhere, c’est ça, nous nous en rendons compte, maintenant que nous ne marchons plus. Il fait toujours sombre, si sombre, si nuit, une nuit qui entre en nous et nous assassine encore, à chaque respiration, mais le paysage est différent, ici. Devant nous, le sol est plus sombre encore, et on dirait qu’il remue, comme un tapis ondoyant à perte de vue. A intervalles réguliers, sa surface se hérisse de fines crêtes blanches, lignes délicates de mousse argentée, aussitôt vues, aussitôt happées par la nappe sombre. Un long sanglot nous vient, grimpe et se tord dans nos gorges, une peine indicible, chagrin à l’échelle quantique, mais nous n’avons plus de larmes à verser, rien que du sang, des litres de sang empoisonné qui nous brûlent les yeux, et nous ne voulons, nous ne pouvons pas donner un nom à ce qui est là, il nous faut fermer les paupières. L’odeur même n’est plus ce qu’elle était et il nous faut aussi nous boucher les narines, pour nous convaincre, pour nous souvenir mieux. Oui, le son est bien resté le même, la même chanson si douce, apaisante, des vaguelettes du bout du monde, qui se hissent, se cabrent et frétillent, une dernière fois, au terme d’un long voyage, avant de s’abattre, pchuuiii, de s’abandonner, pchuuiii, de nous émerveiller, mais nous ne pouvons tout de même pas mourir  avec les yeux fermés, aussi nous les rouvrons sur le cauchemar éveillé que le monde est devenu. Oui, cette immense soupe charbonneuse avait jadis pour nom « océan » et nous étions des hommes alors, mais tout ça ne veut plus rien dire.

Nous ne sommes plus que six, six à la toute fin, encore debout, mais avachis les uns contre les autres. Un peu plus loin sur la droite, une forme se détache à la surface du manteau noir, qui ondule et clapote. La chose approche même assez vite, bondissant sans entrave sur l’échine d’une houle d’encre et, dans la fièvre écrasante de nos derniers instants, nous devinons les délinéaments d’une étrange embarcation. Ce ne serait rien de plus qu’une sorte de barque, sans rame, ni passager, ni capitaine, mais la coque, lisse et arrondie, semble faite d’un métal inconnu, irisé de flashs stroboscopiques, traversé de lignes aveuglantes, d’un blanc vif, d’un gris bleu apaisant. Comme le bateau achève d’approcher, nous distinguons mieux les deux longs masques blafards, qui ornent l’avant et l’arrière, sans que nous puissions deviner lequel est à l’un, lequel est à l’autre, comprenant d’instinct que c’est sans importance, que le temps est venu d’oublier nos questions.

Avons-nous jamais été autre chose que des bêtes féroces ?

Nous ne sommes plus des hommes quand nous montons à bord. Est-ce lui, ou bien elle, ou bien est-ce moi ? L’un de nous six se transforme le premier, la première, un peu avant les autres, tandis que nous voguons vers le large, que rien ne laisse vraiment deviner. Il-elle sera le Passeur, l’Ouvreuse. Il-elle l’est déjà.

Avons-nous jamais été autre chose que des particules de lumière, des poussières d’étoiles ?

Abandonnant, au fond du bateau, de vieilles loques éventrées par la métamorphose, le Passeur, oiseau de lumière, se lance par-dessus bord, plane un instant au-dessus de la surface, puis prend son envol, grimpe en spirale dans le ciel à refaire, à grands battements d’ailes, ses larges ailes aux extrémités épointées, on dirait comme deux longs pinceaux, oui, l’oiseau de lumière dessine l’air de son vol, il ouvre quelque chose dans la nuit, un pan d’autre chose, il peint du blanc dans son sillage, éparpille les particules fines assassines, et déjà l’idée d’une certaine lumière se devine au-dessus du monde. Un instant, le Passeur s’éloigne si haut dans le ciel encore noir que nous ne pouvons plus le voir, mais c’est sans aucune inquiétude de notre part, sans aucun sentiment, sans aucune émotion, nous sommes au-delà, ni vivants ni morts, appliqués à ce qui vient. Un-une autre d’entre nous a tout abandonné à nos pieds, fripes misérables et peau de nuit, il-elle était ombre et putréfaction, mais il-elle est le Suivant, oiseau de lumière qui ouvre ses grandes ailes blanches et s’élance au-dessus des flots, illuminant un morceau d’horizon, ouvrant une perspective sur un monde à venir, un monde sans nous, sans nous qui avons tout détruit, tout sali, tout corrompu.

Le Passeur est de retour. Il décrit de grands cercles au-dessus du bateau, avec force croassements, son habit tout noirci par la besogne accomplie, les ailes imbibées et dégoulinantes de ténèbres. Un ciel nouveau commence à se faire jour. Un peu de lumière, mais mille ans ont passé, déjà.

Alors, bientôt, nous serons six dans le ciel à refaire, six oiseaux noirs, six oiseaux sages, d’une sagesse ayant digéré la destruction de tout, et nous volerons au-dessus du monde pendant mille ans, dix mille ans, cent mille ans s’il le faut. Dès que nous aurons réinventé le ciel, arraché le bleu du fond de l’abîme, de tout là-haut, au cours de notre voyage sans fin, nous verrons le monde renaître, verdir sous les rayons du soleil, la nature reprendre ses droits et poursuivre ses ingénieux bricolages, et nous verrons tout cela sans un battement de cœur supplémentaire, libérés et sans orgueil.

 

 

Comme d’habitude

Incrustés dans la pénombre, des bâtonnets rouge vif flottent au fond de la chambre, 05 : 59, disent-ils. Là-dedans, ça ronfle, ça sent le fauve, l’haleine de vieille bière éventée, la sueur aigre et le démaquillant bon marché. Rituel du petit matin, le réveil sonne sans préavis, puis le sommier grince et, sous les couvertures, ça remue, ça râle et ça flatule, rhô, merde, Albert n’aurait rien contre un peu de rabiot, il se retourne, se racle la gorge en quête d’une bonne glaire, grogne et suinte, tout moite des mauvais rêves de la nuit. Vie de chien, soupire-t-il, lâchant d’autres pets tout en secouant rudement sa femme, c’est tous les jours la même rengaine, lève-toi fissa, Martine, jette-t-il ensuite par-dessus son épaule, en s’asseyant au bord du lit, mon p’tit dèje va pas se préparer tout seul, que je sache, et il l’entend, dans son dos, qui se rassemble, il l’écoute s’agiter mollement. Elle grommelle à peine, Martine, soupire juste ce qu’il faut afin qu’il ne le prenne pas personnellement. Elle sait par expérience qu’il ne faut pas le faire chier au réveil, pas plus qu’à aucun autre moment de la journée, d’ailleurs, cependant Albert est beau joueur, il devine qu’elle n’a pas envie de s’en prendre une au saut du lit et il lui laisse trois secondes, pas une de plus, pour jaillir de sous les couvertures, enfiler ses pantoufles et traverser la chambre sans un mot, direction la cuisine, avant qu’il ne se soit levé à son tour.

En épouse modèle, elle le laisse toujours aller aux toilettes avant elle, même si elle est la première à passer devant sur le chemin de la cuisine. C’est tout de même le minimum, elle aura bien assez de toute sa journée pour aller pisser dès qu’elle le souhaite pendant qu’il s’usera la santé au boulot pour lui payer des vacances au Bahamas, non mais je te demande un peu, pense-t-il tout haut, la porte des gogues laissée grand ouverte sur le couloir, caisse de résonance parfaite pour le jet d’urine vigoureux frappant au centre de la cible. Il laisse aussi échapper de fameuses exclamations gutturales afin de démontrer à Martine que bon sang de bois ça fait du bien quand même.

De retour dans la chambre, il entrouvre les doubles rideaux et se poste derrière la fenêtre, ne jetant qu’un bref coup d’œil en hauteur vers le pan de ciel bleuissant qui se découpe entre les sommets des immeubles du pâté de maisons. Il fera beau, aujourd’hui, mais ce n’est pas la météo qui l’intéresse. Son regard se porte aussitôt sur la fenêtre d’une chambre, à l’étage inférieur de l’immeuble voisin. Lumière orange tamisée, silhouette d’une jeune femme à moitié nue vaquant à son propre rituel matinal, allant et venant dans la chambre à mesure qu’elle s’habille. Comme chaque matin depuis des semaines, depuis qu’il l’a surprise pour la première fois, Albert ne se détourne pas. La main droite glissée sous l’élastique de son pantalon de pyjama, il s’astique sans vergogne avant de filer sous la douche.

Ce matin, les œufs à la coque sont prétendument trop cuits, les tranches de lard pas assez croustillantes, les toasts à la limite du cramoisi, et ton café, Martine, est vraiment dégueulasse, comment veux-tu que je boive un truc pareil ? De l’autre côté de la table, elle baisse les yeux, hausse subrepticement les épaules, rien à dire pour sa défense. Une fois, ça fait un bail, elle a osé répondre qu’elle n’aimait pas le café, alors de là à faire la différence entre un bon et un mauvais. Un silence de marbre avait suivi, du genre dont sont faites les pierres tombales. Le coup était parti tout seul, le bras tendu au-dessus de la table, aller-retour de la main droite, paume largement ouverte, chevalière en or à l’index. La tête de Martine avait fait droite gauche et le reste du corps avait suivi en travers du sol. Après ça, Martine avait bouffé de la compote pendant un mois.

C’est vrai, pense-t-il, en la fusillant du regard, une bonne paire de calottes lui remettrait les idées bien en place, allez, ose donc me dire que ce café est excellent et je t’en colle une, mais ça va être encore tout un drame et il n’a pas de temps à perdre aujourd’hui, le planning de la journée est très chargé. Façon tout de même de maintenir un certain suspens, de la laisser mariner dans son jus d’effroi et d’incertitude, dansera, dansera pas, il la dévisage longuement, avec hostilité, tout en sirotant bruyamment, grimaces de dégoût à l’appui, le jus de chaussette qu’elle lui a préparé, preuve s’il en fallait qu’il n’est pas un si mauvais bougre, au fond.

Après ça, la journée file à toute vitesse. Avant de prendre la route, il passe tout de même boire un café crème chez Armelle, le bar à l’angle de la place, au bas de son immeuble. Il serre des mains, envoie des tapes dans le dos au sein de la mêlée des habitués. Tout le monde le connaît dans le quartier, c’est à lui qu’on fait appel en cas de dégâts des eaux, il a changé les siphons des uns, débouché les chiottes des autres et, il a peut-être l’air ridicule à quatre pattes sous un évier, avec son pantalon mal ajusté et le haut de son énorme cul offert aux regards, on lui sait gré de son professionnalisme. Il ne viendrait à l’idée de personne de battre en brèche le slogan qui flanque sa camionnette : « Plomberie Sauvage, c’est le bon tuyau ».

La matinée à poser une baignoire dans une maison d’un lotissement de Montreuil. Début d’après-midi à Saint-Ouen, pour un débordement de fausse septique, une veuve qui parle à tort et à travers et veut absolument comprendre, c’est quoi exactement cette odeur épouvantable, et Albert de lui répondre, d’un air blasé, que c’est de la merde, madame. Après deux autres interventions, il est déjà dix-sept heures. A la demie, il s’enfile une bière dans une brasserie de la place Blanche, puis Gisèle en levrette, à moins dix, une péripatéticienne de ses connaissances, dans un hôtel de passe de la rue Saint-Denis, Suzanne, trottoir d’en face, n’étant pas disponible, et enfin deux kilomètres de ralentissement sur le périphérique est, à dix-huit vingt-quatre. Trois quarts d’heure plus tard, il trouve une place de stationnement non loin de chez lui. Il a pour habitude d’un petit crochet Chez Armelle, deux ou trois verres avec les copains de zinc avant de rentrer cogner sur bobonne parce que les légumes sont trop cuits.

Pour rejoindre le bistrot, il passe sous les platanes en bordure du fleuve, avisant rapidement une joggeuse très à son goût, qui vient dans sa direction, châssis de déesse monté sur des jambes de gazelle, le tout moulé de bas en haut dans une combinaison en lycra rose. Albert la détaille sans détour de la tête aux pieds et, comme elle passe à sa hauteur, laisse échapper un sifflement grossier, avant de se fendre d’une réplique tirée de son répertoire d’usage, putain, y’a du monde au balcon. Il n’oublie certes pas de se dévisser le cou et de reluquer sans gêne la chute de reins de la joggeuse, qui finit tout de même par lui adresser un vigoureux fist-fucking de la main gauche. Si au moins tu t’habillais pas comme une pute, la harangue-t-il tandis qu’elle s’éloigne, quelle petite salope, on croit rêver.

A cette heure, il y a du mouvement par ici, des gens du quartier qui vont et viennent, rentrent du boulot, promènent leur chien. En traversant le boulevard, Albert adresse un signe de la main à Bichon, en train de fermer le volet du salon de coiffure, de l’autre côté de la place, mais Bichon semble ne pas l’avoir vu. Il croise ensuite madame Duchemin, une vieille cliente, qui se détourne avec mépris, siffle entre ses dents, espèce de sale pervers. Bah, crache-t-il, quelle mouche l’a piquée, la vieille rombière, mais la question lui reste en travers de la gorge et il se pétrifie sur place, à trente mètres du bistrot, nettement conscient à présent que l’attention générale s’est portée sur lui, tous les regards braqués dans sa direction, y compris depuis l’intérieur du bar, où toute la clientèle s’est amassée derrière la baie vitrée, mais j’ai rien fait, moi, souffle-t-il, cloué sur place, heurté de plein fouet par le mépris et l’hostilité dont il se sent l’objet, fauché dans l’exercice de sa vie d’homme honnête, puis frappé à l’épaule par une première tomate envoyée depuis une des nombreuses fenêtres qui se sont ouvertes, ici et là, un peu à tous les étages. Très vite, les insultes pleuvent de tout côté, rebondissent entre les immeubles, gros dégueulasse, putain de pervers. Tout dégoulinant de sueurs froides, il fait un pas de côté, à ça de la vérité, mais déjà brisé net, d’autres légumes pleuvant sur lui, lorsque, enfin, ses yeux se posent sur le lampadaire le plus proche, où a été scotchée une affichette, format A4 (tirée à 500 exemplaires). A voir la photo plein cadre, prise en contre-plongée, d’un homme torse nu, debout derrière une porte fenêtre et tenant à pleine main son pénis en érection, on doute que quiconque ait perdu son chat ou son portefeuille. Pour les plus curieux, suffit d’une connexion Internet, tapez le lien : @lebontuyau.

 

Et le diable se laissa tenter

La place était déserte, aveuglante sous le soleil au zénith, léthargique avec ses façades blanches aux volets clos, pareils à des paupières cousues aux fenêtres. Ça non, vraiment pas une silhouette en vue, même pas celle d’un chat noir longeant les murs en quête d’ombre, et des mirages de chaleur flottaient dans l’air épais, aussi brûlant qu’au voisinage d’une forge à ciel ouvert. Surmontée d’une épaisse colonne de fumée s’élevant du capot, une Golf noire apparut soudain, à l’angle de la place, et vint s’immobiliser devant la boulangerie, fermée à cette heure.

« Pas ça, en plus ! » s’exclama le conducteur, Pedro Martinez, la trentaine tout en cuir, avec une méchante petite bouche sans lèvres et un pif décloisonné d’habitué des salles de boxe. Désolé, Luis, mais va falloir dégoter une autre caisse, dit-il en regardant par-dessus son épaule. Luis !? Oh, non, mec ! »

Les yeux ouverts, d’une fixité sans défaut, Luis gisait en travers de la banquette arrière, vidé de son sang. Ça n’était même plus une tâche rouge au bas de sa chemise blanche, mais une vaste auréole écarlate, en forme de continent inconnu, collée à même la peau du ventre et du torse.

« Putain de vigile avec son fusil à canon scié ! s’écria Pedro en bourrant son volant de coups de poing. Mister Calimero nous avait pourtant affirmé que le type n’était jamais armé ! »

Il vérifia le chargeur de son arme et la glissa dans son holster sous sa veste en cuir, avec un sourire qui n’avait rien d’énigmatique pour qui le connaissait : Pedro abattrait sans sourciller le premier imbécile qui se mettrait en travers de son chemin. Descendu de la Golf, il jeta un regard panoramique sur la petite place muette. Rien ne bougeait et le silence avait même quelque chose d’insistant. Il ouvrit le coffre, y dénicha une couverture qu’il étendit par-dessus le cadavre de Luis.

« C’est mort ici, dit-il, mais il pourrait passer quelqu’un. Navré pour toi que ça se finisse comme ça. J’ai besoin d’un verre, je vais aller boire un coup à ta santé ! »

 

Pas âme qui vive dans le bistrot ouvert, au coin de la place, mais des verres à moitié pleins traînaient encore, sur certaines tables, et une cigarette se consumait toute seule dans un cendrier, au milieu du comptoir. Pedro rejoignit une porte entrebâillée sur la partie privée de l’établissement et perçut une faible rumeur, une suite de mots étouffés par les cloisons. Un échange de coups de feu, suivi du bruit particulier d’une voiture démarrant sur les chapeaux de roue. Rien qu’une télévision. Du bout de sa chaussure, il poussa la porte devant lui, sur un couloir sombre.

« Bonjour ! On peut boire un coup ? »

Le son de la télévision était plus net, à présent. Un dialogue tendu entre deux flics, un passant tué d’une balle perdue, une histoire de bavure à mettre sous le tapis. Mécontent, Pedro frappa trois coups contre le chambranle. Aucune réaction. Rien d’autre qu’une musique nerveuse soulignant le suspens de la scène suivante.

« Je vais me servir tout seul ! » scanda-t-il dans le couloir.

Il revint sur ses pas, salivant à l’idée d’un triple whisky, mais, comme il allait pour contourner le bar, il se pétrifia et porta la main à son arme, à la vue de Luis, qui pénétrait dans le bistrot :

« Ah, Pedro ! s’exclama celui-ci, rayonnant et plutôt bien remis de son décès. Je savais bien que je te trouverais ici ! Tu sais, je viens de comprendre un truc impo… »

Stoppé net, un troisième œil perforé entre les sourcils, une giclée rougeâtre à l’arrière du crâne, il partit en arrière, les bras en croix. Pedro était un homme borné, à la gâchette facile. D’abord, il dégainait, ensuite il tirait, et, s’il avait du temps à perdre après ça, il formulait des questions :

« C’est quoi ces conneries ? »

Il marcha vers le cadavre de Luis, l’observa, le poussa du bout de sa chaussure, grimaçant, l’œil froncé et mauvais, inquiet. Pas à tortiller, c’était bien lui, avec la même chemise toute imbibée de sang. Le même regard fixe que dans la Golf.

« Hé, je sais pourtant reconnaître un homme mort quand j’en vois un. Deux fois, c’est une de trop. Navré, Luis, ça n’avait rien de personnel ! »

Inapte à résoudre ce mystère, il para au plus urgent, rejoignit rapidement la porte du fond, s’engouffra dans le couloir et fit irruption dans l’appartement. Aussitôt à gauche, un petit salon modeste, mais confortable, des canapés inoccupés  face à une télévision déroulant un générique de fin. Il passa dans la cuisine, accueilli par les glouglous et les crachotements d’une cafetière en marche, remarqua les trois couverts mis sur la table et des portions de hachis Parmentier encore toutes fumantes dans les assiettes. Personne. Il se garda bien des angles morts pour rejoindre le fond de l’appartement, visita deux chambres désertes, vérifia dans les placards, sous les lits, inspecta la salle de bains, et poussa même la porte des toilettes vides.

Perplexe, il revint sur ses pas dans le couloir, vers la salle du bistrot. A la vue de Luis, très nonchalamment accoudé au zinc, il laissa échapper un hoquet de terreur :

« C’est pas cool de tirer sur moi comme ça, Pedro !

— Qu’est-ce que…

— T’es tout pâle, mec !

— Tu ne… tu…

— Range ce flingue et sers nous à boire. »

Pedro parut saisir quelque chose en lui, une pensée dérangeante qu’il repoussa au loin d’un geste de la main gauche, mais la pensée revint, cinglante, acide comme un reflux gastrique. Ecartant les pans de son blouson en cuir, il souleva son tee-shirt, tout cartonné de sang coagulé, puis il inspecta son ventre, criblé d’impacts de chevrotine, comme autant de perforations par où la vie l’avait quitté, un peu plus tôt, avant tout ça. Au terminus d’une longue chute en lui-même, il baissa son arme et regarda Luis, qui lui souriait, pas rancunier pour autant :

« Alors, tu nous le sers ce verre ? »

 

La bouteille de whisky, posée entre eux sur le comptoir, en avait pris pour son grade. Luis et Pedro trinquèrent encore un coup. Dehors, le jour avait baissé, plus vite qu’il n’aurait dû, mais ils n’en furent surpris ni l’un ni l’autre.

« C’est bizarre, je vois pas vraiment la différence avec avant, dit Pedro.

— Un peu quand même. Le whisky a du goût, mais je suis pas sûr de sentir l’ivresse qui va avec.

— J’aurais jamais imaginé que c’était comme ça, la mort. C’est quoi cet endroit ? »

Luis haussa les épaules.

« Tu le vois bien, c’est un village.

— Mais c’est réel ?

— C’est quoi la réalité, Pedro ? »

Ils burent leur verre cul sec et Luis les resservit tous deux.

« Pourquoi on ne voit pas les gens ?

— Est-ce que tu voyais des fantômes avant ?

— Non.

— Bah, là, c’est pareil. On ne peut pas les voir parce que nous ne vibrons plus à la même fréquence.

— Pourtant, ils sont bien là, en train de finir leur verre ?

— Oui et non, à mon avis. Regarde, la cigarette est encore en train de se consumer. C’est déjà passé pour eux,  mais pour nous, c’est juste un écho lointain, une empreinte vibratoire, limitée.

— Tu me fous les jetons avec ta théorie.

— C’est pas une théorie. On est morts.

— Je sais. Je me souviens de la fusillade, de notre fuite, je pissais le sang derrière le volant, tu hurlais sur la banquette arrière… je crois que j’ai quitté la route… mais…

— Hé, t’as vu ça ? »

A l’extérieur, au lieu de sombrer tout à fait dans l’obscurité, le ciel avait adopté une teinte d’un rouge surprenant, hétérogène, parcouru de clignotements éblouissants. Luis sortit le premier, Pedro sur ses talons, son arme à la main. Tout autour d’eux, les façades aux paupières closes, repeintes comme des tentures cramoisies, semblaient liquéfiées par les pulsations.

Un peu au loin, quelque chose approchait avec bruit et fureur. Toutes sortes de hurlements, de rumeurs grinçantes, de chuchotements et de ricanements sordides, se mêlaient au tumulte, et Pedro, nerveux, dansait d’un pied sur l’autre, ne savait plus vers où pointer son arme.

« Rengaine-moi cette banane, tu es ridicule ! » s’exclama Luis.

A ces mots, précédé par d’épaisses volutes d’une fumée nauséabonde, un bus à étage, brûlant de part en part, apparut à l’angle de la place, chargé d’ombres couronnées de flammes, et s’immobilisa à hauteur des deux hommes. Dans le brasier, certaines des silhouettes tournèrent vers eux de petits yeux jaunes sans expression, tandis que les autres continuaient à hurler, gémir et gesticuler, sans pour autant faire le moindre mouvement pour quitter leur place et descendre de là. La porte s’ouvrit brusquement, libérant de grandes flammes rousses et révélant la présence du chauffeur, mi-homme mi-bête, créature de plus deux mètres, sans compter les cornes de bouc, et qui posa sur eux de grands yeux rouges terrifiants :

« C’est l’heure ! Par contre, euh… j’ai plus qu’une seule place.

— Comment ça ? On est venus ensemble ! répondit Luis, sans se démonter.

— Comprenez que là-bas, ça déborde de toutes parts, je ne sais plus où mettre les âmes ! Décidez-vous !

— Pouvez pas repasser un autre jour ! dit Pedro. Se décider, c’est bien beau, mais pour aller où ?

— Pour aller où qu’il demande ? s’exclama le chauffeur, goguenard, ce qui provoqua un fou rire général à l’intérieur du bus. On est tombé sur un comique. Bon, vous allez tirer à pile ou face, hein !

— Et l’autre, il fait quoi ?

— Hanter les lieux, par exemple ! Vous me fatiguez avec vos questions. »

C’est vrai qu’il avait l’air à bout de nerfs.

« Descendez de là, qu’on en parle tranquillement, proposa Luis.

— A quoi bon ?

— Vous dégourdir les guiboles, ç’a l’air pénible, votre boulot.

— Juste une minute, alors, sinon ma bonne femme va me passer un de ces savons. »

Une fois descendu du bus, il était beaucoup moins impressionnant, bonhomme entre deux tailles, entre deux âges, les tempes grisonnantes, obsolète dans son petit costume d’antan. On aurait dit un fonctionnaire rêvant tout debout de la retraite.

« Dites, vous auriez pas une clope, j’ai oublié les miennes.

— Sûr qu’on en a, mais on sera mieux à l’intérieur, acheva Luis, une main sur son épaule, vous prendrez bien un verre avec nous.

— C’est que… je ne voudrais pas déranger. »

 

Chez Dan

(nouvelle parue dans le numéro 23 de l’Ampoule, sur le thème « Absence et disparition »)
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C’était la ville tentaculaire, inexpugnable. La ville sans fin, conquérante, multicellulaire, la ville-tumeur embouteillant l’horizon, géométrique et/ou chaotique, avec ses taudis à perte de vue, cabanes de tôles, chambres à ciel ouvert, ses quartiers chics sous bonne garde, vidéosurveillance, miradors, cerbères robotiques de la porte, avec ses forêts de tours miroitantes se dressant toujours plus haut, ses complexes industriels rugissants, ses cheminées d’usines noyées dans le smog. C’était la ville grinçante et lourde, de métal et de bruits, épaisse, embrumée, jamais muette, avec ses foules, ses frôlements involontaires, ses entassements contraints, ses fenêtres sur cour, ses existences en vis-à-vis, ses nuits de néons, d’écrans géants à chaque carrefour et de vitrines clinquantes.

C’était la Caderousse, ce vieux quartier miteux, relégué, voué à la disparition, pris en tenaille entre les quais du canal 33, au sud, avec ses entrepôts gavés de contrebande, ses bars glauques aux mains des mafias, ses hôtels peuplés de putains transgéniques ayant dépassé la date de péremption, et les excroissances voraces, au nord, du Business Center, ville prédatrice au cœur de la ville tentaculaire, cité de verre et d’émeraude aux appétits exponentiels.

C’était au croisement de trois ruelles oubliées par la modernité, dans ce dédale habité par des familles de ferrailleurs, de métallos, de manœuvres, des ouvriers sans emploi, des hommes et des femmes bafoués, rendus obsolètes par l’arrivée massive des robots, qu’on pouvait retrouver un bon vieux troquet du temps jadis. Chez Dan, c’était le bar des copains, encore fréquenté par toute une faune d’originaux, anarchistes pamphlétaires, jeunes poètes maudits à souhait, vieux plumitifs citant Rabelais, Verlaine, Brassens, musiciens entre deux âges, un violon, deux guitares, Dan à l’accordéon, un joueur de saxo, une clarinette et un piano droit pour qui voulait, installé face au zinc. Chez Dan, c’était du rire, de la joie, des coups de gueule parfois, de l’amour souvent, surtout de l’amour, un esprit de résistance aussi.

C’était le soir suivant la commémoration de la Nuit des Émeutes, longue de quarante-sept jours et de si triste mémoire que personne n’avait le cœur à rire, à boire de bon cœur ou à chanter, y compris les plus jeunes qui n’en avaient pourtant pas été les témoins directs. Par ici, chaque famille avait eu à déplorer la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, fauchés par l’extrême violence de la répression. Beaucoup d’autres avaient été arrêtés, passés à tabac et jetés en prison. Gardés au frais, interdits de visite, privés de procès, étiquetés anarcho-terroristes ou écolo-anarchistes, un grand nombre d’entre eux, n’avaient toujours pas été libérés à ce jour. Tous les autres, les plus indomptables, les plus réfractaires, avaient alimenté les vraies-fausses statistiques du modèle pénitentiaire concernant les accidents mortels survenus en détention. Les chutes du haut d’un escalier, les glissades sous la douche et les intoxications alimentaires, fatales, étaient monnaie courante.

Depuis plusieurs mois,  et même plusieurs années, chacun savait que ç’allait encore craquer. Trop de gens avaient été mis sur la touche et ceux qui parvenaient malgré tout à trouver du travail avaient vu leur salaire réduit de moitié. On avait sucré les retraites, établi de nouvelles grilles de calcul et versé une misère à ceux qui avaient sué sang et eau toute leur vie. La plupart des jeunes n’avaient jamais occupé le moindre emploi. On les voyait traîner, sans perspective, privés de leur dignité, tournant en rond comme des lions en cage. Face aux défis de la transition technologique, et prétextant un contexte de crise depuis des lustres, le pouvoir en place, à la botte des multinationales, avait détricoté les acquis, allégrement piétiné les droits des citoyens et des travailleurs, favorisé les investissements visant à remplacer les hommes par des robots dernier cri partout où c’était possible. L’envergure pharaonique du Business Center et l’importance de ses chantiers d’expansion ne laissaient pas d’alimenter un sentiment puissant d’injustice. Chacun savait ce qu’il en était de l’élite. Ces gens-là ne foulaient plus la terre ferme et vivaient au sommet des tours les plus vertigineuses, dans des palaces en plein ciel, loin au-dessus de la couche de pollution. Ils allaient de tour en tour à bord de leur roboptère personnel, travaillant dans l’une, dormant dans l’autre, participaient à des zénith-parties où il était parfaitement ringard d’arriver en ascenseur, de fabuleuses orgies à mille mètres du trottoir où se tortillait le vulgum pecus.

Ce soir, chez Dan, il y avait peu de monde. Trois tablées de jeunes gens, une demi-douzaine d’habitués, ventousés au comptoir. Les conversations allaient pianissimo et personne n’élevait la voix ou ne partait à rire. Dans un des boxes tout au fond du café était installé un homme d’un âge très avancé, proche de la centaine, doyen du quartier, respecté de tous, admiré par les plus jeunes. Emblématique à plus d’un titre pour l’ensemble des luttes qu’il avait menées depuis son plus jeune âge, le vieux Tarbin n’était plus que l’ombre de lui-même, un vieillard voûté, cacochyme, à demi aveugle, mais qui n’avait pas encore perdu toute sa tête. Il avait été enfant puis jeune homme, adulte enfin et à présent il était cette vieille chose que le moindre courant d’air aurait renversée. Toute sa vie venait à se mélanger en lui, il était un et indivisible tout en étant multiple, riche de tous ses lui-même. Parfois, comme ce soir, sans qu’on sache pourquoi, après des semaines de silence, il commençait à parler. Alors, tout se jouait ici et maintenant, passé simple, composé, antérieur, lointain, quasi oublié, ne tenant qu’à des bribes de sensations. Chacun savait la valeur, la saveur de ses monologues et, dès lors que sa voix au timbre rauque s’élevait du fond de son box, nul ne voulait en perdre une miette, on déplaçait les chaises pour s’approcher, on s’accroupissait, on l’entourait.

Et il parlait, le vieux Tarbin, il parlait pour lui, pour les autres, pour les absents, pour les morts, pour les vivants, il racontait comme ça lui venait, fallait être bien attentif, ne pas perdre le fil. Il voulait en venir quelque part ou pas ?

Une fenêtre donnant sur la campagne, ça, mes petits amis, disait le vieux Tarbin, c’est un indice de taille, un élément à ne pas négliger. Vous l’avez déjà vu, vous, la campagne, vous vous souvenez comment on sort d’ici, comment on la quitte, la ville tentaculaire, une fenêtre donnant sur la campagne, ça n’est pas donné à tout le monde, ce n’est plus donné à personne et je n’ai pas la moindre idée de comment on s’y prend, est-ce que la ville, il le leur demandait à tous, que la ville n’est pas partout ? Elle est tellement partout, même qu’elle a la tête dans les nuages, vous vous en souvenez, vous, mes petits amis, de la campagne, vous l’avez déjà vue autre part que sur l’écran de votre cinéma-de-maison ? Moi, murmurait le vieux Tarbin, moi, je me rappelle, oh, j’étais vraiment tout gosse, ça nous remonte à drôlement loin, c’était mon arrière-grand-mère qui y vivait, à la campagne, même qu’elle était la dernière dans son village, tout le monde était mort ou parti, sauf elle. Partir pour la ville, elle nous disait, partir pour la ville, ce n’est sûrement pas maintenant, à mon grand âge, sûrement pas que je vais changer d’avis, je suis bien ici, je l’ai toujours été, c’est chez moi, elle nous racontait, c’est ici que je suis née, et mon père, ne comprenait pas, mais voyons, Mamita, il lui disait, il n’y a plus personne ici, il n’arrêtait pas de lui répéter, il n’y a plus personne ici, il n’y a plus personne ici, et elle riait de bon cœur, Mamita, chaque fois de bon cœur, avec sa bouche sans plus de dents, son visage comme un abricot sec avec une paire d’yeux scintillants incrustés. Il y a les arbres, elle lui répondait, il y a les arbres, et la rivière qui coule en bas de la colline, il y a le vent qui peigne les hautes herbes et qui tracasse les feuillages, il y a le soleil, chaque matin, je m’assois là et je le regarde se lever, tu vois, Philippe, elle lui montrait à mon père, là-bas, à gauche de la grange du père Gorgeot, c’est là qu’il se lève en été, le soleil, et je le regarde monter sur l’horizon et grimper sur le toit de la Monique Vitruve, Dieu sait qu’elle et moi on était comme chien et chat, mais, mon petit, tu sais, c’est sur son lit de mort qu’elle m’a fait promettre de veiller sur sa maison, on s’est vite rabibochées, pas le temps de remettre encore sur le tapis les vieilles querelles, tout ça était tellement vain, on a regretté, j’ai tellement regretté en la voyant comme ça à l’article, toute chétive et grise, on se tenait par les mains, on a parlé comme des copines parce qu’on s’était connues, elle disait, Mamita, on s’était connues qu’on marchait pas encore, la Monique Vitruve et moi, alors je lui ai promis en la regardant dans les yeux, et après ça, faut croire que ça l’avait mise en paix, après ça, elle est morte tranquillement dans son lit, et mon tour viendra, disait le vieux Tarbin en répétant les mots de Mamita, mon tour viendra, et c’est dans mon lit que je veux mourir moi aussi, dans ma chambre, dans ma maison, et mon père ne comprenait pas, il en avait à revendre de l’inquiétude, du mouron à haute dose, il voulait savoir si elle se nourrissait correctement, si elle n’avait pas eu trop froid cet hiver, et si tu tombes malade, Mamita, qui va prendre soin de toi ? Oh, mais j’ai mon potager, elle lui disait, et mes trois vaches donnent du lait, je les ai menées voir le taureau de Gustave de l’autre côté du vallon. Mon père fronçait les sourcils à l’évocation de Gustave, il ne l’aimait pas, absence de penchant reçu en héritage, Gustave c’était l’amant secret de Mamita, secret qu’elle avait révélé à la mort de Papito, elle avait dit à toute la famille ce que lui, Papito, savait depuis quarante ans, d’autant que c’était lui qui lui avait donné le feu vert, et personne n’avait voulu la croire, comment oses-tu, il s’était emporté, mon grand-oncle Eustache, comment oses-tu salir la mémoire de papa, alors qu’on vient juste de le mettre en terre ? Il avait trop bu, mon grand-oncle Eustache, et il avait claqué la porte de la maison avant d’entendre le fin mot de l’histoire, j’ai toujours eu un faible pour Gustave, elle avait dit à ceux qui étaient restés, mais Papito, ç’a toujours été lui, mon grand amour, et réciproque avec ça, on s’est mariés dès qu’on a eu l’âge, j’avais trois mois de plus que lui et il a fallu attendre tout un trimestre, et dès qu’il a eu seize ans lui aussi, on n’a pas perdu une seconde, ça nous démangeait franchement, oh, ne faites pas cette tête, je suis peut-être vieille et veuve, mais à l’époque nous étions jeunes et beaux, on a couru chez le vicaire, ivre comme chaque matin, ce qui n’était un secret pour personne, et ils nous a mariés sans tarder, là-dessus, nous avons été heureux pendant sept ans, sans une ombre au tableau, vous en savez tous et toutes quelque chose, heureux pendant sept ans, sans quoi aucun de vous ne serait là aujourd’hui, Papito m’a donné quatre beaux enfants, et puis voilà, racontait le vieux Tarbin, et puis voilà, elle avait dit, Mamita, à toute la famille, la guerre est venue, oh, pas chez nous, mais la guerre vient toujours quelque part, elle peut même emporter avec elle ceux qui vivent ailleurs, et mon Papito, lui qui ne l’avait jamais connue, mon Papito avait dû partir pour la guerre, très loin de chez lui, et ma Mamita, elle l’avait attendu pendant trois ans, chastement, pénélopement, élevant ses quatre enfants, rongeant son frein, belle et digne dans sa solitude de femme de vingt-cinq ans. Vous devez comprendre, mes petits loupiots, elle leur avait dit, ç’a été dur, la dernière année, je n’ai reçu aucune nouvelle, je l’ai cru mort et j’ai cru chaque seconde en mourir, comme si on pouvait mourir chaque jour un peu plus fort, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, vous pouvez me croire, racontait  le vieux Tarbin, qui n’avait pourtant pas assisté à la scène, me croire sur parole, mes petits amis, dans la salle à manger, avec la famille attablée après l’enterrement, sauf mon grand-oncle Eustache, et moi-même qui n’était pas de ce monde, pendant qu’elle leur racontait ça, mourir un peu plus loin à l’intérieur de soi, plus personne ne pipait mot, ils étaient tous bouche bée, mais j’ai tenu le coup, elle continuait à dire, Mamita, je l’ai attendu mon homme, en dépit de tout, je savais, je le sentais en vie, même si je savais aussi qu’il était vivant tout là-bas au royaume de la mort et de la terreur, et il en est revenu, trois ans de guerre dans les bottes, déglingué, avec son paquetage de cauchemars, des cris dans la nuit, je l’ai bercé mon homme, je l’ai tenu fort dans mes bras, il était tout vidé de son bonheur, il n’y avait plus que du noir dedans mon homme, oui, je l’ai tenu fort, rien que du noir au-dedans, et des tremblements et des larmes, nourri au lait de Pandore qu’il avait été pendant trois ans, revenu un autre homme, un homme qui n’était pas complètement revenu, des nuits blanches à le tenir, des nuits blanches à l’écouter dire la guerre, son visage ruisselant entre mes mains, je l’ai aimé comme il faut à son retour, votre Papito, allez, viens t’asseoir avec les autres, elle avait dit à mon grand-oncle Eustache revenu sur le seuil de la salle à manger depuis quoi, au moins une minute, assieds-toi là près de moi et écoute la fin, la vie n’est pas aussi simple, j’ai été fidèle pendant ces trois années, je ne dirai pas que je n’ai pas eu parfois des idées derrière la tête, inutile de mentir. Gustave, lui, n’était pas parti, à cause de ses pieds plats, et il venait souvent me voir quand il passait au village, en tout bien tout honneur, même si je voyais à son regard qu’il avait aussi en pensée du grain à moudre à mon propos, et vous, les enfants, vous montiez sur ses genoux sans vous faire prier, vous n’aviez plus de père, c’en était un de passage, et je me rendais bien compte qu’il passait de plus en plus souvent au village pour prétexter d’un crochet par chez nous. La nuit venue, je mordais mon oreiller, je hurlais la mort qui s’écoulait en moi, je hurlais la vie qui voulait faire pareil, et après le retour de votre père, j’ai oublié Gustave et j’ai attendu qu’il soit vraiment de retour, votre Papito, pas dans la peau de cet homme qui était l’ombre de lui-même, pendant plusieurs mois, même alors qu’il reprenait pied dans la vie de tous les jours, pendant plusieurs mois encore, mon homme n’a jamais rien entrepris de ce que les hommes entreprennent avec leur épouse, il me cachait son corps couvert de cicatrices, en me cachant la plus honteuse de toutes, oui, mes enfants, mes petits-enfants, vous pourriez être plus nombreux aujourd’hui, ici présents, plus nombreux pour célébrer sa mémoire, si la guerre,  ne lui avait pas dérobé ses bijoux de famille, oui, mes petits amis, c’est pour ça que mon père avait froncé les sourcils à l’évocation de Gustave, lors de cette ultime visite à Mamita, parce que Gustave, lui, avait conservé toutes ses possibilités érectiles. Mon Papito, eunuque de guerre et père de quatre enfants, avait dit à Mamita, je reste ton mari et ton ami et ton épaule, mais je ne peux plus être un homme comme ça, je sais qu’il t’a à la bonne, le Gustave Cottoni, je n’ai rien contre si toi et lui, je ne te fais pas de dessin, je ne peux plus en faire, soyez discret, c’est tout ce que je demande, et Mamita, sur le coup, ça l’avait jetée dans une grande colère, d’abord en colère contre lui, dont ce n’était guère la faute, claquant les portes derrière elle au fur et à mesure qu’elle s’extirpait de l’intérieur de la maison comme du fond d’un puits, en colère contre elle-même pour avoir trop longtemps cru que son homme lui reviendrait intact, et, une fois parvenue à l’extérieur, en colère contre celui qui s’était enrichi en faisant fabriquer des grenades à fragmentation susceptibles d’exploser les gonades du premier père de famille venu, en colère, de plus en plus en colère, Mamita, vingt-neuf ans, se mettant à courir sous le ciel d’un bleu indifférent, à courir droit devant elle au milieu de la route, droit devant elle entre les maisons du village, ça oui, elle avait couru, ma Mamita, racontait le vieux Tarbin, versant des larmes qui ne seraient jamais de trop, elle avait couru à en perdre haleine pour échapper à son propre corps, pour dissoudre les mots entendus en boucle dans sa tête, je n’ai rien contre si toi et lui, dans la forêt, elle avait enlacé et serré contre elle de toutes ses forces le premier arbre venu, elle lui avait tout dit, et le chêne était resté de marbre, et elle était restée contre lui, la joue sur l’écorce, pleurant des larmes jusque-là placées en gage, et tâchant d’étouffer le chêne dans l’étau de son amour assassiné. Elle n’avait regagné le village qu’à l’heure du souper, Papito et les quatre enfants autour de la table, avec son assiette à elle qui l’attendait, et Papito lui avait souri, Papito lui avait dit, j’ai préparé un bon ragoût de veau avec des lentilles et du fenouil, viens t’asseoir mon cœur, tiens, Eustache, sers un petit verre de vin à ta mère, tu seras gentil, et elle s’était assise, Mamita, pour partager le ragoût avec sa famille, tout en regardant son homme par petits coups, un peu à la dérobée, intimidée par sa bonne humeur, sa jovialité, ses taquineries avec les enfants, car, à compter de ce jour, Papito ne fut plus que paix et lumière pour sa famille, un époux aimant et attentionné, séducteur même et tendre aussi par de menus gestes, pour dire le fond de la vérité, elle leur avait dit à tous, cinquante ans plus tard, passé du cimetière dans la salle à manger, le fond de la vérité c’est que votre père et moi, votre grand-père et moi, mon arrière-grand-père et elle, disait le vieux Tarbin, nous n’avons plus jamais parlé de Gustave, et ce soir-là, l’un de vous, je ne sais plus lequel, m’avait demandé ce que j’avais fait de mon après-midi, et j’avais répondu que je m’étais promenée dans la forêt, et votre père avait souri, songeant peut-être que c’était un mensonge, songeant peut-être que j’avais roulé dans le foin avec Gustave, songeant peut-être à autre chose, songeant peut-être combien il m’aimait, ce que je pouvais parfaitement voir dans ses yeux quand il me regardait, et non, je n’avais pas roulé dans le foin avec Gustave, et je n’ai jamais roulé dans le foin avec Gustave, le foin, ça pique, ça gratte et ça griffe, la peau ça veut des draps, des draps propres, alors les semaines suivantes, j’allais souvent dans la forêt, je m’y sentais bien, je venais retrouver mon arbre, mon chêne, je puisais quelque chose en moi de sa présence, ses racines courant et plongeant sous la terre, et c’est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvée à rencontrer Gustave un jour de forte chaleur alors que j’allais justement en direction de la forêt, il s’en revenait d’un village voisin, joliment perché sur son cheval, comme il était beau par les chemins, et torse nu avec ça, et il lui avait demandé, à Mamita, où tu vas, Mathilde, je vais me promener dans la forêt, elle avait répondu, avec une pointe de désir dans le bas-ventre, tu es très belle dans ta robe, Patrick en a bien de la chance d’être enfin rentré de la guerre, saleté de guerre, ça va bien à la maison ? Oui, oui, elle avait dit, piquée au vif du fait d’avoir vu associer le compliment à Papito et glisser ensuite en terrain belliqueux, belle dans ta robe, saleté de guerre, et plus grave encore, Gustave l’avait à peine regardée et il lui avait paru pressé de tourner bride pour la laisser au bord du chemin, et elle avait même songé, Mamita, qu’il avait rendez-vous quelque part avec sa maîtresse, mais non, c’était le cheval qui était pressé, pas le cavalier, j’en suis sûr, disait le vieux Tarbin, à eux tous qui pleuraient comme des mômes, sûr que son cœur, à Gustave, il battait  pour tes beaux yeux, Mamita, et d’ailleurs c’est pour ça qu’il t’a encore demandé, tu es certaine que ça va, Mathilde, tu as l’air tout chose, et vous vous êtes regardés, les yeux dans les yeux, il avait réussi à calmer son cheval, et il t’avait proposé, je peux faire quelque chose pour toi, n’importe quoi, suffit de demander, suffit de demander, répétait le vieux Tarbin, et Mamita et Gustave s’étaient encore longuement regardés, et tu lui avais dit, ma Mamita, dis, Gustave, tu serais d’accord pour m’emmener faire un tour sur ton cheval, et Gustave était libre comme l’air, monte, Mathilde, il y a de la place pour deux, où veux-tu aller ? Emmène-moi, tu lui avais dit, en passant tes bras autour de lui, faute d’avoir pu atteindre ton arbre, emmène-moi loin d’ici jusqu’à ce soir, alors mon petit Philippe, tu as beau avoir quarante ans, je suis encore ta grand-mère, elle avait asséné à mon père, inutile donc de froncer ainsi tes sourcils chaque fois que je parle de Gustave, oh, ça, je m’en souviens si fort, j’étais tout gosse, racontait le vieux Tarbin, et c’était la dernière fois qu’il avait vu sa Mamita, morte tranquillement dans son lit sans personne pour lui tenir la main, quelques semaines après cette visite, et c’était aussi la dernière fois qu’il avait vu la campagne, par la fenêtre de son salon.

C’était le soir d’après la commémoration de la Nuit des Émeutes, qui lui avait ravi deux fils, et c’était aussi le soir précédant sa propre mort. Chez Dan, il avait parlé pour la dernière fois, offert à tous le souvenir infaillible de la lumière qui plongeait entre les branchages et noyait l’arrière-cour de Mamita dans un halo doré et apaisant. Trois silhouettes de poules. Un chat s’étirant au soleil. Un sentiment intense de liberté. Le goût acidulé d’un verre d’orangeade. Le chant des oiseaux et l’odeur du ciel bleu passant à travers la fenêtre entrouverte. Les joues moelleuses de Mamita. La force des racines qui plongent en nous.

(texte paru

Fiat lux

Le ciel est chargé derrière la fenêtre ruisselante, le ciel bouge en gris et blanc, et bleu par endroits, et là-bas, au-dessus de la vague des toits, juste quelques secondes, le soleil se hasarde, édulcoré, ramassé sur lui-même, pas du tout en forme de boule, un soleil grignoté, changeant, rien de stable, rien qu’une soupe dorée de lumière diffuse, une lumière qui va passer à la trappe, un halo jaunâtre dans la nuée, juste quelques secondes, puis tout un pan de grisaille le dévore sur place, l’engloutit, à plus tard le soleil.

Il s’est assis à son bureau, les pieds parfaitement à plat sur le sol, des pieds sans chaussures, avec deux paires de chaussettes, assis à son bureau, le dos bien droit, la colonne vertébrale calé dans le dossier de son fauteuil à roulettes, et il regarde par la fenêtre, il a été témoin, il a vu les nuages kidnapper le soleil, le lui ravir, le happer, il respire, inspire, expire, cherche quelque chose tout au fond de lui, qui sursaute, se tord et trésaille, s’accroche, ne s’accroche pas, et enfin lui échappe. Ses doigts attendent sur le clavier, ses doigts connaissent les lettres, chaque doigt pour un certain nombre de touches, l’auriculaire gauche pour le s, virgule de l’index droit, un majeur pour le e, l’autre majeur pour le i, mais les doigts attendent, des mains inertes, et il ne regarde plus par la fenêtre, ses yeux en plein sur l’écran de son ordinateur, qui ne montre qu’une grande page blanche, expectative elle aussi, et l’index gauche se chargera entre autres du d, du t et du r, une grande page blanche qui ne tient plus qu’à un fil, un seul mot suffira pour l’achever, un mot contenant l’avalanche de tous les mots, mais les mots attendent aussi, ce sont les mots qui feront bouger les doigts.

Maintenant, subrepticement, à peine le temps d’y penser, le soleil tente, le soleil a tenté, une ultime percée, comme s’il s’était soudain dressé sur la pointe des pieds depuis l’autre côté de l’horizon, puis plus rien, grosse déception des fils de Ra, un deux trois plus de soleil, la pluie, décidément, la pluie ne sera pas pour demain, c’est bel et bien aujourd’hui qu’elle va tomber, qu’elle tombe, qu’elle est tombée, elle va tout rincer et lessiver, gorger la terre des champs, récurer, noyer la petite ville, laborieusement, avec application, la petite ville qui tremblote derrière la fenêtre,

Nichée dans son ventre, c’est une forme de mémoire solaire, une énergie hautement renouvelable, qui met ses doigts en mouvement, et le clavier cliquète, neuf doigts qui pianotent, le pouce gauche en grève, inutilisé, mais qui se dresse de temps à un autre pour libérer, accompagner le mouvement de ses frères.

Invention du Nouveau Monde

Je n’ai pas oublié Gavri Katz, mon premier new-yorkais. Avril 1968, à ma sortie de l’aéroport JFK. Au hasard, un taxi jaune parmi tant d’autres. Vingt-cinq ans déjà, mais je revois clairement la licence fixée au tableau de bord et le regard intense de Gavri Katz, croisé plusieurs fois dans le rétroviseur tandis que nous roulions vers Manhattan. Sur la banquette arrière, j’avais vingt ans, une licence de lettres modernes et un visa de six mois pour découvrir les Etats-Unis. Tout autour de moi, New York s’élevait, mise en mouvement par le voyage, défiant la raison par son gigantisme et sa beauté. J’avais longtemps fantasmé cette ville, porte du Nouveau Monde tel que je me le figurais, et la réalité de ma présence là-bas me coupait le souffle. Taiseux, ce Gavri Katz, pas un mot depuis son Welcome to America ! Sous le vernis de l’anglais, un certain accent, polonais peut-être, ou hongrois. Un grand type tout maigre, pas plus de trente-cinq ans, avec des mains de pianiste.

« Vous venez de Paris ? me demanda-t-il enfin, à mi-chemin de Central Park.

— Oui. Vous parlez français ?

— Un peu, j’ai vécu là pendant la guerre, avant de fuir ici avec ma sœur. Navré, je suis bavard d’habitude, mais, ce matin, je suis sous le choc. Hier, ils ont assassiné Martin Luther King !

— Assassiné ! Mais… qui ça « ils » ?

— Ils auront un coupable tout trouvé, mais ce sont toujours les mêmes, tous ceux qui n’en ont pas fini d’étudier et de pratiquer la guerre. »

Un matin, à Brooklyn, je trouvai une vieille Ford Courier à vendre dans une allée de garage. Two hundreds bucks payés en liquide à la mère de l’ancien propriétaire, revenu du Vietnam les pieds devant. Buffalo, Cleveland, Colombus, Chicago, Davenport, Des Moines, partout, au fil du voyage, solaire, obscur, initiatique et cathartique, je forçais le destin pour entrer en contact avec les gens, échanger, partager du temps de vie et grandir. J’aimais aussi les prendre en photos, regrettant de ne pas l’avoir fait avec Gavri Katz. Mon point de départ, ma référence. Je m’appuyais sur lui pour deviner les autres, mais je me souvenais surtout de son dos, de l’arrière de sa tête, le reflet de ses yeux dans le rétroviseur s’effaçant peu à peu à mesure que je m’éloignais de New York. Je rêvais même de lui, parfois, et, au réveil, je repensais encore à tout ce qu’il m’avait dit après qu’il avait commencé à parler. Le bien, le mal, la violence et la mort. La terreur. La justice et la paix.

Un soir de juin, je crevai un pneu, au beau milieu du Nebraska, non loin de la petite ville de Paxton. Deux jours plus tôt, dans l’Iowa, je m’étais fait violement tabasser pour trois fois rien à la sortie d’un bar par deux brutes ivres. Je me sentais encore furieux, humilié par tout ça et, comme je commençais à changer la roue, en grimaçant à cause de mes blessures, des trombes d’eau s’abattirent sur moi. Rien de tel pour ajouter au sentiment oppressant que le monde tenait sur mes épaules et que je n’étais pas assez solide pour ça.

Je passai dix jours, dans un hôtel de Paxton, à noircir des pages de carnets en me soulant au whisky, dormant le jour, vivant la nuit. Rien à exploiter dans tout ça, j’avais juste besoin de vomir des mots. Dans cette halte, je pensai à Gavri Katz, comment il avait fui la Pologne pour la France avec sa sœur, à peine quelques semaines avant la fermeture du ghetto de Varsovie par les nazis. Je pensai aussi à Luther King clamant qu’il avait eu un rêve, et, dans mon esprit, la silhouette informe se précisait du bouc-émissaire tirant depuis l’intérieur de la foule sur le pasteur sorti au balcon de sa chambre d’hôtel. Je pensais aux bombardements au napalm sur les villages vietnamiens. Je pensais à Jésus, qui avait tendu l’autre joue et qu’on avait crucifié parce qu’il n’avait que le mot amour à la bouche. Par bouffées, à mesure que j’approchais du moment de reprendre la route, l’épineuse question de mon devenir revenait me hanter. La raison de ma présence ici m’avait comme déserté. Au commencement, il n’était pas dit que je devais faire ça tout seul. Estelle. C’était notre projet. Mes pensées pour elle, que j’avais voulu dissimuler derrière ma conscience de la folie du monde, devinrent trop douloureuses pour être contenues plus longtemps, et je me laissais emporter par une intense crise de manque dont je crus ne jamais voir l’issue. Vivre étouffé, c’est le mot. Gavri Katz en sait bien plus long que moi là-dessus.

Après Paxton, j’ai désiré l’océan, à mille trois cents miles de là. J’en avais besoin pour me purifier et j’ai conduit pendant trois jours pleins, ne m’arrêtant que pour dormir un peu à l’arrière de la Ford. Je croyais en avoir fini de mon voyage, mais San Francisco m’offrit un second souffle, une raison de m’attarder. Je restai donc sur place jusqu’à l’expiration de mon visa, le temps d’accepter enfin la mort d’Estelle, huit mois plus tôt des suites d’une maladie foudroyante. A Frisco, j’occupai un temps une chambre chez l’habitant, la famille Ward. Il me restait de l’argent, mais je dégotai un boulot dans une épicerie et donnai quelques cours de français à des gosses de riches. Assez vite, je me suis senti là-bas comme chez moi, j’avais quelques amis, j’apprenais à surfer, à refaire le monde autour d’un feu de camp. Un air de guitare sous les étoiles.

De retour à Paris, fin 1969, je me sentais un autre homme et j’ai pu enfin me rendre sur la tombe d’Estelle. Dire adieu, déposer les armes, demander pardon.

Pas à me plaindre, j’ai bien réussi. Agrégé, en poste à Nanterre, auteur de plusieurs romans bien accueillis, j’ai tout misé sur le travail. J’ai laissé quelques femmes passer dans ma vie, mais jamais pour rester. Je préfère aller seul avec mes fantômes. Il y a près d’un an, en août 1989, j’ai été contacté par un éditeur new-yorkais ayant pour projet de traduire Invention du Nouveau Monde, mon premier roman, paru en 1973. Enthousiaste, j’acceptai de le rencontrer et réservai un vol pour début novembre.

Le hasard voulut que mon rendez-vous chez Narrate Books soit suivi d’un cocktail organisé en l’honneur d’Emma G., longue blonde en robe noire, auteure-maison récemment primée pour son dernier roman, Little Louise. Après quelques coupes de Champagne, grisé, je suivis le mouvement général jusqu’à un restaurant dans Hell’s Kitchen. Installé à sa droite, je passai une partie du repas à flirter avec elle. L’alcool n’aidant pas, la suite est moins précise. Une visite chez un peintre en mal d’inspiration, qui nous mit dehors à cause du bruit que nous produisions. Un passage dans une boîte de jazz, bondée et enfumée où nous perdîmes une partie de notre groupe. A l’air libre, l’un de nous, proposa de terminer la fête dans son loft, mais certains nous abandonnèrent en chemin. En arrivant chez Peter, je n’ai pas eu un instant de regret à l’idée que la femme pendue à mon bras ne soit pas Emma G., restée très tôt en arrière chez son amant de peintre. Celle-ci, brune, espiègle, avait un petit quelque chose qui me rappelait Estelle.

Je me souviens de nos baisers dans la chambre d’amis. Sa peau sentait la cerise. Nous n’avons eu la force de rien. Nous nous sommes abattus en travers du lit, sens dessus dessous avec nous-mêmes.

« What is the story of your book, Jean-Baptiste ? », a-t-elle demandé.

Dans mon état, le moindre mot là-dessus aurait entraîné tous les autres. Pas une fiction, mais une confession. J’avais déjà tout écrit, alors je me suis tu. Je ne parlerai qu’en présence de Gavri Katz.

J’ai rêvé de lui, d’ailleurs, cette nuit-là. Nous roulions pour toujours en direction de Central Park et il me racontait encore qu’il avait eu de la chance et saisi une ouverture infime dans le fil de son destin :

« J’ai beau me dire non-violent, j’ai tué deux hommes, à Paris, pour nous sauver ma sœur et moi !

— Je n’avais rien ni personne à sauver, Gavri. Dans ce bar, j’ai bu des coups avec ces deux-là, on parlait gentiment. Quand ç’a fermé, qu’on s’est retrouvés dehors, au beau milieu de nulle part, ils ont commencé à me taper dessus pour le plaisir, sans retenir leurs coups. J’ai repris connaissance à l’aube, au bord de la rivière Platte, où ils m’avaient traîné et cogné comme plâtre. Pas besoin de ça, déjà en miettes en arrivant à New York, mais j’ai serré les dents, repris la route, j’avais envie de…

— De te venger.

— Oui, et il a fallu que je crève ce pneu et sous la roue de secours…

— Il y avait ce revolver, emballé dans un tissu, avec une boîte de balles.

— Je te l’ai déjà dit ?

— Des centaines de fois.

— J’ai tué, Gavri, avec préméditation, dix jours plus tard. Avant Frisco, je suis retourné à Walnut, Iowa. Je me suis caché, j’ai attendu. Une vue imprenable sur le bar. Je pensais qu’ils avaient leurs habitudes, les derniers à partir, après la fermeture. J’ai eu raison. Quand je suis sorti de derrière les arbres, ils n’ont pas eu le temps de réagir. J’ai tiré deux fois dans le dos du premier sans hésiter. L’autre m’a regardé comme ça, les yeux vides, mort avant même que je ne fasse feu à hauteur de sa poche de chemise. Mais je me suis menti, Gavri, toutes ces années, en me racontant que je les avais abattus pour venger la mort d’Estelle. »

Réveillé en sursaut, la femme couchée près de moi, je rassemblai mes vêtements, me faufilai hors de la chambre et traversai le salon sans un bruit, des corps endormis ici et là dans la pénombre en déclin. Quand je suis sorti de l’immeuble, le jour se levait. Etourdi, j’ai marché sans réfléchir au sens positif que j’étais parvenu à donner à ma vie en dépit de mon crime. Autour de moi, les gratte-ciels ajoutaient à mon vertige et je savais que je pourrai tourner en rond là-dedans pour toujours sans en trouver la sortie. J’étais damné depuis longtemps.

Quand j’ai vu un taxi libre se diriger vers moi, j’ai pensé que, s’il y avait une logique quelconque en œuvre dans mon existence, le conducteur ne serait autre que Gavri Katz et que je pourrais enfin tout lui dire pour me libérer.

Je levai soudain le bras, pour être sauvé de la noyade, et le taxi vint s’arrêter devant moi.

 

 

Ciel, il y a de ces silences !

Il y a.

Des silences qui n’en sont pas et des silences qui le deviennent. Il y a des bouts, des morceaux, des copeaux, des débris de silence, des silences en lambeaux, des atomes, électrons, poussières, nanoparticules de silence. Il y a des silences à la morgue, des silences à la coque, des silences sur le plat, des silences brouillés, floutés, faussés, mal transmis, réécrits. Des palimpsestes de silence. Il y a des silences venus en nombre, en catimini, des silences en ombres chinoises, des silences marchant sur des œufs. Des silences assourdissants, des silences manquant de style, de classe, des silences sans gêne, des silences en toc, bon chic bon genre, en simili-silence, des silences de contrefaçon. Il y a des silences en goguette, des silences en embuscade, en équilibre incertain, des silences funambules, des silences levés du pied gauche, des silences de Charybde en Scylla.

En voici d’autres qui avancent à visages couverts, des silences tirant dans l’ombre les fils de pantins élus au suffrage universel. Et il y a des silences partis sans laisser d’adresse, des clones de silence, des OPA sur le silence, des silences mis aux enchères, des silences de premier plan, des silences en voie d’extinction. Il y a même des silences dont vous êtes le héros. Des silences de saison, des silences de raison, des trésors de silence, des silences d’exception, des silences mais comment tu fais.

Il y a des silences qui n’ont rien à dire, des silences qui ont déjà tout dit, des silences qui préfèrent s’asseoir parce que trop c’est trop, des silences qui préfèrent se dresser parce que trop c’est trop. Voyons un peu les silences totalement à l’ouest, en orbite, les silences panoramiques, les silences comiques, les silences paranoïaques, les silences sans voix, qui ne pipent mot, et les silences qui feraient mieux de se taire. Il y a. Oui. Des silences privés de toute noblesse d’âme, des silences d’une aigreur, d’une cruauté, d’une laideur, on ne vous dit que ça, des silences de dernière minute, des silences trafiqués au montage.

Il y a des silences qui marchent main dans la main, des silences qui avancent en pleine lumière. Il y a des silences dans l’air du temps, des silences dans le sens du vent, des silences tête en l’air, des silences dans le poison qu’on respire, des silences qui vous retiennent à dîner, à méditer, à rêver, qui vous retiennent à vivre. Des silences en veux-tu en voilà. Il y a aussi. Il y a. Des silences en détention, placés à l’isolement, des silences libérés sur parole, des silences en béton armé, des silences à marée basse, des silences insonorisés, ignifugés, des silences ayant fait fortune dans le non-dit, des silences sans sucre ajouté, des silences saucissonnés, des silences commis d’office, des silences de parloir, de train-couchette, des silences : emballé c’est pesé, des silences d’innocents livrés aux fauves ,des silences plaidant coupable, des silences en filigrane, en surface, des superlatifs de silence, des silences implorant des pardons, des silences qui n’ont plus de nom, mais des numéros nourrissant des bases de données, silencieuses et glaciales.

Il y a. Des silences réunis en conclave, des silences en tête-à-tête, en conciliabule, des silences friands de bruits de couloir, des silences à l’autre bout du fil, des silences éventés, des silences en instance de divorce, affiliés au RSI, des silences vivant du RSA, des silences vivant avec moins que ça, des silences de moins que rien, des silences criant famine. Des silences qu’on ne veut pas voir en face, des silences atteints de cécité, des silences qui ne donnent plus signe de vie. Il y a des silences d’avant les bombes, des silences noyant les tombes, des silences passés ad patres. Des silences jamais revenus d’entre les morts.

Des silences avant la magie, des silences après Mozart, des silences pendant l’entracte. Il y a. Il y a des silences bouche bée ou bouche cousue, des silences ayant donné leur langue au chat, des silences extatiques, frénétiques, des silences perplexes, des silences bon public, des silences en partance, des silences en partage, des silences de bric et de broc, des silences extorqués. Il y a des silences complices, des silences les yeux dans les yeux et il y a des silences passés maître en duplicité, des silences à abattre, des silences à combattre, dynamiter, pulvériser. Des silences à choyer, chérir, protéger. Il y a des silences gratuits, ceux qui n’ont pas de prix, des silences en solde. Il y a les silences payés pour ça et ceux qui ne paient rien pour attendre. Il y a de soi-disant silences, des silences relatifs, de réputation, des silences sur commande, satisfaits ou remboursés, des silences compulsifs, des silences charismatiques, des silences à vomir, des silences if you want to, des silences reconnus comme tel, des silences privés de dessert, des silences sans terminus, des silences dans le journal, dans le journal de Claire Chazal, et, dans l’hémicycle déserté, des silences de députés brillant par leur absence. Il y a des silences bleus, saignants, à point ou trop cuits, et des frites à emporter. Des silences qui n’en reviennent pas de leur chance, avec du ketchup, please. Des silences calculés, remâchés, des silences sens dessus dessous, mal digérés, des silences impromptus, mis en perspective, des silences sans escale, insoupçonnés, des silences rougissant de honte, frappés de mutisme, des silences censurés, gênants, entendus, consentis, exaltants, déroutants, des silences forcés, des silences de repli, des silences pareils à des plaies que rien ne cicatrice, des silences toxiques, des silences arsenic, des silences de destruction massive et des silences ayant perdu le Nord, le Sud et tout le reste. Aussi des silences racontés, répétés, ressassés, transformés à l’envi, des silences sensés, des silences censés savoir ce qu’est le silence, des silences qui nous écoutent, nous scrutent, nous épient, nous calculent. Des silences qui en cachent d’autres, lesquels en appellent d’autres encore et, parmi ces derniers, il y a ceux qui répondent et ceux qui se taisent.

Il y a des silences de pleine lune, des silences d’étoile filante, des silences de Voie Lactée, des silences quantiques, des cantiques du silence. Il y a, je vous jure que si, des silences forçant l’inspiration, forçant l’admiration, des silences forçant des barrages. Des silences promis, des silences de compromission et des promesses de silence. Il y a des silences absolus, décomplexés, des silences d’insomnie, des silences m’as-tu vu, des silences t’ont-ils ôté ta toux, des silences qui passent inaperçus, des silences chapeaux pointus. Des silences c’est pour mieux te manger, mon enfant. Il y a les silences qui s’échangent, les silences qui s’achètent, ceux qui se donnent et ceux qui se prêtent, et ceux qu’il faut rapporter à la consigne après usage. Des silences qui passent les bornes, des silences de peu de foi. Des silences entre copains, autour d’un bon feu de joie, des silences touchant au cœur des choses, des silences d’oiseaux en plein vol.

Des silences d’oubliettes, des silences à chaque coin de rue, des silences jetés à la rue, des silences qui font la manche, des silences qui font la pute, des silences qui font la différence, des silences qui font dans l’ignorance, la manigance, le grand-banditisme institutionnalisé. Des silences un-deux-trois soleil. Il y a des silences qu’on garde jalousement, ceux qu’on attend, ceux qu’on espère, des festins, des orgies de silence, oui. Oui. Et puis. Il y a. Des silences de quai de gare, des silences passant sous des tunnels, des silences de promiscuité, et des silences de villes mortes, d’usines désaffectées, des silences ayant tout laissé, tout abandonné, des silences de solitude sourde, de lassitude, de déréliction. Des silences d’état-major. Des silences après quoi plus rien ne repousse. Des silences qui ne dorment plus que d’un œil. Des silences que plus personne n’entend. Des silences qui n’auront pas le bon Dieu sans confession. Des silences craignant pour leur vie. Des silences d’ici et d’ailleurs. Des silences d’ici et maintenant. Des silences stratosphériques, des silences en profondeur, des silences en apparence, superficiels, qui font semblant, des silences d’apnéistes. Il y a des silences de textes sacrés, des silences ésotériques, des silences se réunissant à huis-clos. Des silences d’hommes et de femmes en prières, d’hommes et de femmes en pleurs, des silences d’enfants disparus, massacrés, rayés de la liste des vivants. Des silences à vous refiler la nausée. Des silences à venir, des silences d’une tristesse, des silences d’une seule traite, des silences en conscience. Des silences d’isoloir, des silences comminatoires, de Damoclès ou de Tantale, des silences qui perdent espoir, des silences de commisération.

Il y a. Il y a aussi. Des silences rien qu’entre nous.

Des silences de salle d’attente, des silences de scanner, des silences de médecin. Il y a des silences de pacotille et des silences de luxe, des silences sur mesure, achetés chez le tailleur, des silences d’orfèvres, des silences à vingt-sept carats, des silences roulant en Mercedes-Benz, des silences d’opérette, des silences d’apparat, des silences de confort dans lesquels on se vautre, des silences de sirène auxquels on ne reste pas sourd, des silences qui s’appellent reviens, des silences démesurés, des silences entre les mots, entre les notes, des silences entre parenthèses, des silences le cul entre deux chaises, des silences inspirant des discours, des silences comme sujet de thèse, des silences peuplant le vide, des silences vidant le trop plein, des silences passés sous silence.

Il y a des silences de mouche, de rat, de loup, de chien, des silences pendus haut et court, des silences de chaises électriques, des silences encagoulés. Il y a des silences où passent des anges, des silences cosmiques. Des silences d’avant l’orgasme. Des silences d’après le déluge. Il y a des silences ne manquant pas d’humour, des silences entre la blague et le rire, des silences après une bad joke, des silences à double ou triple fond, des silences en série, des rafales de silence, des silences de fusillés, et des silences tu verras tu verras, des silences tout recommencera. Des silences noirs comme des nuits blanches, des silences plein de bruits et de fureur, des silences à ne plus savoir qu’en faire, la bouche pleine de silences, des silences yeux d’armes à feu, des silences à qui on ne la fait pas, vraiment pas, des silences de crépuscule, des silences de soleil couchant, des silences pousse-toi de là que j’y mette. Aussi des silences comme un gant jeté en pleine face. Il y a des silences obsolètes, hors-service, bons pour la casse, des silences classés secret défense.

Mais ce n’est pas tout, il y a des silences d’océan de plastique, des silences de désert en marche, des silences de banquise partant en jus de boudin, d’écosystèmes partant en couilles, des silences de marée noire, des silences E400 machin chose, des silences d’industries pharmaceutiques, des silences de liasses sonnantes et trébuchantes, des silences de fabricants d’armes, des silences de gaz sarin et de napalm. Une chance, il y a des silences comme des baisers, comme des caresses, comme des silences d’amour. Il y a des silences en substance, des silences en puissance, mais aussi des silences rentrés, ravalés, des silences de révolte qui gronde, grouillant de ressentiments, des silences piétinés par le mensonge, des silences épris de liberté et de justice, des silences qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Des silences de bon aloi, de mauvaise foi, de réputation douteuse, des silences de monologue intérieur. Il y a. Il y a. Il y a des silences de ministres, des silences de multinationales, des silences de lobbyistes, des silences d’empoisonneurs connus de tous, des silences exfiltrés, passés entre les mailles du filet. Des silences de cerveaux disponibles, des silences de Panurge, des silences têtes basses, des silences détournant le regard, des silences de têtes de poissons morts. Il y a des silences de dessous de table, des silences de collusion, des chantages au silence, des silences de passe-droit, des silences d’attaché-case passés d’une main à l’autre, remplis de petites coupures, des silences escortant des silhouettes en manteau de vison, des silences réservés aux plus hautes sphères, des silences qui amassent, qui ramassent, qui entassent, des silences de comptes off-shore. Des silences condescendants, l’empathie connait pas, des silences aériens, lointains, contents de leur sort, des silences ravigotés, rassasiés, des silences j’ai la peau du ventre bien tendue, des silences qui ne se séparent jamais des dents longues de leur sourire.

On a prélevé des soupçons, des pincées, des lichettes de silence et on a lutté contre des silences carré d’as, des quintes flush de silence, des complots du silence, des silences rhétoriques, algébriques et ça fait un grand bang quand on franchit les murs du silence. Il y a. Il y a des. Des vœux de silence, des silences allant seuls, des monstres de silence, des silences de foire, de Saint Glinglin, des silences de linceul, des silences avortés, morts nés, frappés d’apoplexie, des silences asphyxiés et des liens, des nœuds, des chaînes de silence, des entraves, des camisoles de silence. Des silences qui disent oui, des silences qui disent non, des silences Jacques a dit et des silences qui disent non une deuxième fois. Il y a des silences ça tourne, des silences qui n’ont pas bien appris leur texte, des silences taiseux ou rusés, ou bien usés jusqu’à la corde, taciturnes, rapiécés, parodiés, régurgités, des silences estropiés, répudiés. On trouvera aisément des silences kafkaïens, des silences bureaucratiques, des silences alambiqués, assermentés, des hiérarchies d’un silence écrasant, des silences de cassation, des silences de petits chefs, des silences rappelez la semaine prochaine, des silences nous sommes au regret de vous informer que.

Il y a des silences expectatifs et des silences qui se pressent, des stars internationales du silence et des silences restés sur la touche. Des silences terre à terre, conformistes, revanchards, des silences qu’on laisse à d’autres, des silences de guerre lasse, d’après le marchand de sable et des silences de pissenlits mangés par les racines, des silences de plomb changé en or, des silences à l’unisson.

Des silences de Narcisse se mirant dans l’eau du ruisseau. Des silences venus incognito et que personne ne remarque, invisibles à l’œil nu. Il y a des silences durant depuis des lustres, donc depuis trop longtemps, des silences cadenassés, cryptés, des silences comme des fardeaux, reçus en héritage, et des silences qui sont si bons qu’on en redemande, des silences en or massif, des silences en vrac, des silences placés en gage, il y en a même qui sont cotés en bourse. Des silences d’occasion, de circonstance, condamnés par contumace, des silences vivant par procuration, des silences sans queue ni tête, des silences qui n’ont vraiment aucune conversation, des silences passanducoqualanisés. Il y a aussi des télescopages, des carambolages, des enchevêtrements, des montagnes, des tonnes, des foules de silence, des silences en liesse, des meutes, des hordes de silence, des silences qui se ramassent à la pelle, des torrents de boue et de silence. Il y a des vrais-faux silences, des silences qui ne jouent pas franc-jeu, des silences qui passent ensuite, des silences qui passent après, des silences qui n’auront jamais leur tour, des silences qu’on passe à la trappe, des silences transfuges, apatrides, renégats, réfugiés, des silences clandestins, des silences sans destin, des silences de résistance, des silences en exil, des silences déportés, jamais revenus, des labyrinthes de silence, des silences en cul-de-sac, des bloody fucking silences, buddy ! Des raccourcis vers le silence, des silences dont on nous rebat les oreilles. Des silences, des silences post-sismiques, post-apocalyptiques, d’Hiroshima, mon amour, des silences de train sans retour, des silences de chambre à gaz, des silences qui imposent le silence. Il y a des silences deux points ouvrez les guillemets, des silences d’exclamation, d’interrogation, des silences en points de suspension, qui traînent de la patte, des silences promenés en laisse, des silences à jambe de bois, qui cherchent leurs chiens, des silences n’ayant ni Dieu ni Maître, des silences radio, des silences Made in Heaven, des silences qui papotent, des silences qui complotent, des silences qui gigotent, qui gigotent encore, des silences qu’il faut donc achever, des silences planifiés de longue date, des silences qui attendent Godo, des silences à la Buster Keaton, des silences frappés au coin du bon sens, des silences de sans-papier, des silences au faciès, des silences qui tournent au vinaigre, des silences de clown triste. Des silences à tirelarigot, à la sauce gribiche, à la mode de chez nous, des silences à la va comme je te pousse. Il y a, et il y a des germes, des graines, des pousses de silence, des forêts de silence, des potentiels de silence. Il y a des silences où l’on s’enlise, des silences où l’on s’attarde, des silences qui vous détruisent, des silences qui nous réjouissent. Il y a des silences qui passent à table, des silences affables, des silences qui jouent les balances, des silences armés jusqu’aux dents, coupant comme des rasoirs. Il y a des silences qui ne veulent plus en finir, des silences muselés, condamnés, réduits au silence, Des silences qui inspirent, qui animent, qui transportent. Des silences qui renaissent de leurs cendres, prêts à chanter et à vibrer.

Il y a les silences que je n’ai jamais dits, les silences que je n’ai jamais tus, jamais susurrés, les silences dont je n’ai jamais rien su, les silences que je n’ai jamais confiés, repris, partagés, endurés. Les silences que je n’ai jamais mis au jour, jamais ensevelis, les silences que je n’ai jamais voulus, les silences qui ne me veulent que du bien et que j’ai du mal à atteindre. Il y a le silence du matin, du jour, du soir, le silence de la nuit, le silence du sommeil. Le silence qui rêve en silence. Le silence de la patience, le silence de l’espérance, de l’enfant qui dort, le silence de l’espoir à ne jamais remettre au lendemain, le silence du cœur qui chante, le silence qui viendra après mes mots, des mots qui me verront crever avant que je me taise.